vendredi 22 décembre 2017

Nivôse

C'est l'hiver !

   Je vous avais fait un compte-rendu de ma dernière sortie avec mon pote Didier ici. Cette fois on a fréquenté un lieu rien plus prestigieux ! C'était une première pour moi, mais je ne regrette pas, de temps en temps ça fait du bien d'être bien traité (enfin je ne parle pas des portiques de sécurité qui font "ding" et des fouilles style aéroport à l'entrée). Et puis comme tous mes amis blogueurs sont des fans de Radio France et qu'ils ne manquent pas de mettre en ligne des liens que je ne peux pas écouter, n'étant qu'un blogueur de perruque, c'est à dire officiant uniquement sur du temps volé et du matériel détourné (repris individuellement, évidemment, vous le savez aussi bien que moi, vous avez au moins entendu parler de Proudhon ou de Marx, le voleur, c'est lui) à mon employeur, que ma bécane est par conséquent bridée. N'étant donc que cela, je ne peux pas écouter les belles émissions qu'ils dispensent au monde, et je n'ai que peu de scrupules à avouer que je suis allé au studio 104 de Radio France écouter jazz manouche, flamenco et autres très bonnes choses. C'est toujours mieux chauffé que la Chope des puces en tout cas, même si l'ambiance est un peu plus prout prout, et moins bobo. Et puis quand on est un habitué quotidien de la gare de St-Denis (à ce propos les ouvriers de nettoyage en grève de la gare ont gagné, j'ai du mal à y croire, mais j'en suis ravi, les ayant par ailleurs soutenus avec mes modestes moyens), sortir de cette grande maison ronde et voir la tour Eiffel, ça remonte un peu le moral.

Les deux petits gars ci-dessus, 21 ans à tout péter, se sont rencontré au conservatoire. Partis de la guitare classique, Manuelito s'est ensuite spécialisé guitare flamenco, dont il connaît toutes les arcanes, conformément à ses racines, mais attention il est métis, ses racines donc bretonno-mayennaises. Antoine Boyer, lui, en bon normand, est devenu un virtuose du jazz manouche. Leur duo, c'est un peu comme si Django Rienhardt et Paco de Lucia s'étaient rencontrés à vint ans, sans se douter des légendes qu'ils allaient constituer à l'avenir. Ils nous ont joué du manouche, donc, du flamenco, du mélange des deux, reprises et compositions personnelles, et même du classique !

La coolitude qui fuse et swingue

   Quant à Angelo Debarre (un dionysien, soit dit en passant, la boucle est bouclée), Marius Apostol et les autres excellents musiciens qui les accompagnent, on ne les présente plus. On a eu droit à Honeysuckle Rose de Fats Waller, Nuages et Minor swing de Django, une danse hongroise de Brahms, une chanson russe qui accélère ultra-connue, des compositions, notamment le Swing de Samois, du nom de la ville ou vécut la fin de sa vie et mourut Django... Je suis toujours soufflé du flegme avec lequel ces mecs là jouent à une telle vitesse. Ils sont vraiment l'image même du fait d'être cool, relâchés en haut, mobiles en bas, un peu comme en aïkido, ou plutôt comme les cow-boys de Sergio Leone avant le carnage. Et s'en est un !

mercredi 20 décembre 2017

La dose de Wrobly : frimaire 2017 EC


   Thierry Jonquet.- La Folle aventure des bleus.- Gallimard, 2005.
   Ça aurait pu être la folle histoire de Smet, à quelques années près : de la force de destruction matérielle, physique, culturelle, morale, intellectuelle, sensible... du prolétariat par la bourgeoisie et sa religion médiatique. Prémunissons-nous toujours plus compagnons, serrons-les rangs et continuons de déféquer sur leurs idoles, même à un contre mille !

   André Sfer.- French cancan.- Fasquelle, 1955.
   Nous vous avons déjà copié quelques extraits de cette adaptation du film de Jean Renoir sur Montmartre en 1888 et l'entertainment triomphant qui y sévit dix-sept ans après le massacre de la Commune et trois ans avant celui de Fourmies. Et nous avons encore prévu de vous en copier encore. Paradoxalement ce livre (et donc ce film, j'imagine, je ne l'ai pas vu), ne parle par du cabaret du Chat noir, situé pourtant, à la même époque, dans le même coinstot. Trop subversif ? Trop avant-gardiste ?... Trop intello ?...

   Béatrice Didier.- Littérature française: Le XVIIIe siècle. 1778-1820.- Arthaud, 1976.
   Un pavé, mais un bonheur pour qui, comme moi, se passionne pour la Révolution française, l'Histoire et la littérature, tout en ayant de grandes lacunes à leurs sujets, auto-didactat oblige. Tout est ratissé de 1778 à l'assassinat du duc de Berry (1820, ben ouais, tu savais pas ? l'autre !), de Rousseau à Chateaubriand. Des noms connus, aimés, des moins connus, moins aimés, détestés, des inconnus, bref, la comédie humaine de cet apocalypse messianique qui, des philosophes aux romantiques, en passant par les philosophes romantiques et les romantiques philosophant, les orateurs, idéologues, mystiques catholiques, protestants ou occultistes, athées, déistes ou païens, scientifiques, musiciens, peintres, anges de la guillotine persécutés eux-mêmes, enragés, communistes en herbe, réprimés par les jacobins, Thermidor, le directoire, l'empereur ou éternels baiseurs de mules impériale ou  bourbonne... cet apocalypse messianique qui, malheureusement, a accouché de générations de macrons.


    Georges Théotokas.- Le Démon.- Stock, 1946.
   Un roman mélancolique et nostalgique, entre le Grand Meaulnes et l'Abbé Jules, sur une petite île de la mer Egée. Me demandez pas où j'ai trouvé ça, je ne le sais pas moi-même.

   Michel Bakounine.- Aux compagnons de l'Association Internationale des Travailleurs du Locle et de la Chaux-de-Fonds.- Stock, 1972.
   On ne présente plus le grand russe familier de ces pages. Un petit jeu : de qui parle-t-il ici, avec le sens de la formule qui le caractérise ? : "Aujourd'hui, descendue au triste rôle d'une vieille intrigante radoteuse, elle est nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule, tandis qu’avant 1830 et avant 1793 surtout, ayant réuni en son sein, à très peu d'exceptions près, tous les esprits d'élite, les cœurs les plus ardents, les volontés les plus fières, les caractères les plus audacieux, elle avait constitué une organisation active, puissante et réellement bienfaisante."

   Julio Sanz Oller.- Barcelone, l'espoir clandestin : les Commissions Ouvrières de Barcelone.- Le Chien rouge, 2008.
   D'actualité, comme vous le savez. Hein ? Mais non, rien à voir avec les nationalistes catalans, je parle de CQFD , ce sont eux qui ont édité ce bouquin il y a déjà un bail, et ils on besoin de blé. C'est un des deux ou trois seuls journaux que j'ai le temps de lire intégralement à chaque parution, alors merci pour eux. Surtout qu'à la qualité habituelle du canard s'est vu greffé le panache et l'énergie des forces vives du défunt Article 11 depuis à peu près un an (peut-être plus, le temps passe si vite), ce qui n'est pas peu dire !

vendredi 15 décembre 2017

Pour un art populaire

La question que je me suis efforcé de poser dans ce livre, c’est celle de la capacité de la plèbe à produire son propre langage… Comment les classes subalternes arrivent-elles à vivre dans un monde qui n’est pas le leur ? en se créant des mondes parallèles, dans la clandestinité sociale et culturelle ! Comme les Noirs du Deep South, aux USA, qui étaient l’objet d’un tel mépris, d’une telle ségrégation… après l’abolition de l’esclavage, d’être relégués en marge, en quelque sorte livrés à eux-mêmes, paradoxalement ça leur conférait une liberté d’expression inédite –la société WASP s’en foutait pas mal qu’ils pratiquent des rites magiques, qu’ils frappent sur leurs tambours et qu’ils chantent, tant que ça restait entre eux, entre sauvages... Cela a produit le blues, le jazz, le gospel, et puis le rock’n roll, la soul, le funk, le rap… excusez du peu ! tout cela a été fatalement recyclé dans le business de l’entertainement (comme l’ont été aussi, plus récemment, la tarantella, la pizzica etc.) mais le langage reste là, disponible…
Alèssi dell’Umbria




lundi 11 décembre 2017

Sacqueboute XXVIII : Curtis Fowlkes


   Je le découvre avec vous, et avec l'ami Dror, du blog Entre les oreilles (voir ci-contre) : le tromboniste Curtis Fowlkes rencontré pour la première fois "dans le quartet du guitariste-magicien Charlie Hunter".



Priviouslillonne Sacqueboute :

Melba Liston
: la solution du petit jeu était "Quincy Jones". La Flûte aux trombones
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

vendredi 8 décembre 2017

Les précurseurs de la décroissance : Marcel Aymé

Ici Airbnb tout confort, tout-à-l'égout et Wi-Fi gratuits ! Mall à 500 m. Réductions au Mac Donald fraîchement ouvert ! Enjoy your country shopping !

   C'est une question grave de savoir s'il faut souhaiter que chaque village de France ait son tout-à-l'égout. Supposons qu'il le faille et que le problème de la réalisation soit résolu. Que se passe-t-il ? C'est qu'au lieu de confier directement ses humeurs à la nature, le paysan* français utilise des vécés clos - closets, disent les snobs - munis d'une chasse d'eau. Parfait, penseront les esprits superficiels ou possédant simplement une profondeur moyenne, et ils parleront de l'hygiène qui fait les races fortes et les coeurs purs. Pardon, dis-je gouaillant, car pour la rétorquance, on ne me prend pas de court facilement, pardon donc, dis-je, les vécés clos avec chasse d'eau et porcelaine ambiante, c'est très bien pour préparer le concours des postes, mais contraire aux exigences spirituelles de l'état de paysan. Contraire et inhibitoire. Dans le frimas, dans le griselis ou dans l'air bleu du matin, c'est en pissant sur son fumier, essence de la glèbe, que le paysan communie avec la terre et les autres éléments qu'il façonnera et maîtrisera pendant toute une vie de victoires patientes. Dans l'instant du jet matutinal s'élabore et se fortifie la conscience obscure de l’œuvre d'art que lentement et sans le savoir il accomplit jour par jour au cours de son existence de terreux. Il ne sait pas qu'il fait œuvre d'art. Personne ne le lui a jamais dit, ni l'instituteur du village, ni le député de la circonscription, ni les romanciers de la terre qui font à la radio une émission pour la maintenance et le retour. Ce qu'il sait, lui le laboureur de Peligney ou d'Ambarès-le-Rotrou, c'est qu'en plantant ici une haie et plus loin un rideau de peupliers et en faisant du blé et du pré avec un pommier au milieu, il donne une forme à la nature qui, d'elle-même, serait informe. Parisiens qui roulez dans la campagne de Bourgogne ou de Normandie, quand votre coeur se gonfle et que s'arrondissent vos doigts de pieds en face de ce que vous appelez la nature, avez-vous jamais pensé qu'il n'existe de nature ni en Bourgogne ni en Normandie, puisque rien n'y est par hasard, mais par les mains et par le rêve de ces merveilleux paysagistes, de ces hommes lourds et gauchelents qui ont pissé sur leur fumier ce matin-là comme du reste tous les matins ? Assurément non, vous n'y avez pas pensé ! Vous ne pouvez pas y penser, car vous n'urinâtes jamais de la manière que j'ai dite. A vous les vécés abrités, les closets, les cuvettes en porcelaine blanche, les vespasiennes en ardoise, les grands urinoirs souterrains en céramique glacée où vingt hommes se peuvent aligner. Vous l'avez, vous, le tout-à-l'égout et vous y laissez s'abîmer les vérités éternelles et d'abord celle-ci, bien connue du paysan, à savoir que celui qui pisse contre le vent mouille sa chemise. Et voilà pourquoi vous roulez à cent vingt à l'heure à travers Bourgogne et Normandie [...] et pourquoi vous vous cassez un beau jour la tête contre un platane de la N. 52 ou la N. 77.

Le dernier des paysans.

   *Indigène de la campagne qui vit dans la culture du sol et dans l'élevage des animaux, entretenant une certaine harmonie et une connaissance ancestrale de la nature. Exterminés par les capitalistes modernes et les technocrates qui leur servent la soupe (ou l'inverse, je sais jamais), les populations paysannes ont été remplacées depuis les années 50 par des machines agricoles, des engrais et des armes chimiques et des usines à viandes dont le minerai est scientifiquement extrait, gérés par des industriels productivistes.

mercredi 6 décembre 2017

Les chansons dont vous n'aviez jamais compris les paroles IV

   Bon, le sens global, je le comprends. C'est une chanson de révolte, d'insoumission face aux normes de survie ordinaires dans une société du Travail, capitaliste, bourgeoise, épicière, voir spectaculaire-marchande et technocratique. Le souffle du nomadisme et des grandes steppes, fut-il métaphorique, souffle sur ce texte. Mais certaines choses m'échappent tout de même. Y a-t-til ue référence au chef-d'oeuvre de style prophétique, même si ses visions firent long feu, Hurrah ou la révolution par les cosaques, du quarante-huitard exilé et jamais résigné jusqu'à sa mort dans la misère Ernest Coeurderoy (ses "cosaques" déferlants sur la vieille Europe pourrie sont en fait des mongols, les fameux kalmouks du prince Tumène) ? Et n'y a-t-il pas une référence à Rimbaud quelque part ? En tous cas, cette chanson m'a bien fait vibrer quand j'étais minot, sur le 33 tour Etat d'urgence (tiens... tiens...) dont le titre Idées noires était aussi excellent. Oserai-je vous le dire ? Nanard a repris ces deux titres à l'Olympia vendredi... quand je suis allé le voir avec mon frangin. Sortie de vieux, ça nous a rappelé nos 15 ou 17 ans quand on l'avait vu au Zénith... 



Le Clan Mongol

Je n'ai pas une minute à perdre
J'écris
Il est cinq heures et je précède
La nuit
Mon feutre noir sur le papier
Va vite
Pendant que ma lucidité
Me quitte

J'écris c'que j'ai vu
Diagramme des détresses
Le collier, la laisse
Je n'supporte plus
Vinyl de la rue
Fantôme de la vitesse
Tous ceux que je blesse
Je n'm'en souviens plus

J'ai atteint la date limite
Pour le suicide idéal
La date que j'avais inscrite
A quinze ans dans mon journal

Je croyais, la vie passe vite
Je croyais, je n'crois plus en rien

Es-tu prêt à mourir demain?
Es-tu prêt à partir si vite?
Les yeux baissés tu ne dis rien
J'ai atteint la date limite

Je ne suis plus de votre race
Je suis du clan Mongol
Je n'ai jamais suivi vos traces
Vos habitudes molles
J'ai forgé mon corps pour la casse
J'ai cassé ma voix pour le cri
Un autre est là qui prend ma place
Un autre dicte et moi j'écris

L'autre
Je suis l'autre

Venez entendre la fissure

Le cri
De la sensibilité pure
Celui
Qui se dédouble et qui s'affronte
La nuit
Celui du sang et de la honte
Folie

Folie que j'ai vue
A l'angle des stress
Dans la jungle épaisse
Des mots inconnus
Je vois ou j'ai vu
Hôpital silence
Tout ce que je pense
Je n'm'en souviens plus

J'ai dépassé la limite
Du scénar original
Rien à voir avec le mythe
Etalé dans le journal

Tu croyais, la vie passe vite
Tu croyais, tu n'crois plus en rien

Je suis prêt à mourir demain
Je suis prêt à partir très vite
Regard d'acier je ne dis rien
J'ai dépassé la limite

Je ne suis plus de votre race
Je suis du clan Mongol
Je n'ai jamais suivi vos traces
Vos habitudes molles
J'ai forgé mon corps pour la casse
J'ai cassé ma voix pour le cri
Un autre est là qui prend ma place
Un autre dicte et moi j'écris

L'autre
Je suis l'autre



 Les autres chansons dont vous n'aviez jamais compris les paroles :
 
- Soleil cherche futur
- Bombez !
- Mon sissoyen


Dernière minute : On avait déjà évoqué son impétueux talent ici, mais l'ami Dror de l'indispensable blog Entre les oreilles me transmet cette nouveauté : la multi-instrumentiste Gunhild Carling y reprend le Happy de Pharrell Williams en jouant de dix instruments différents ! Merci à lui !


lundi 4 décembre 2017

La nuit des morts-vivants

   L'autre soir je monte dans le train, retour du chagrin, déjà bien nuit. Je vise une jolie fille sur le strapontin. Mon regard s'attarde un peu plus longtemps qu'il ne devrait s'il devait échapper à un œil attentif et avide de déceler en moi le vieux libidineux que je suis. Mais aussitôt, je constate, déçu, que la voyageuse à les yeux et les oreilles rivés sur une sorte de rectangle lumineux. Las ! me dis-je, elle est silicolonisée. Finalement c'est pas plus mal, l'invasion techno-numérique me préserve de mes mauvais penchants. Je me détourne et avise un grand noir. Ah ! pensé-je, mon frère ! que j'aimerais être comme toi, enraciné de plus près au berceau de l'humanité, la noble et martyrisée Afrique, que j'aimerais prendre ta couleur pour porter dans ma chair la solidarité que je ressens pour toutes les victimes de la colonisation, de l'esclavage, de l'apartheid... Et puis, stoppé dans mon lyrisme je vois les mains du type entravées par ce même genre de vibromasseur atomique. Mes élans fraternels s'évaporent. La femme au foulard de l'autre côté relance mes réflexions et mes désirs de fraternité. Madame, pensé-je, je vous respecte infiniment. Certains de nos compatriotes aux idées avancées tentent bien de m'inciter à vous haïr, mais j'avoue que je suis loin de la catégorie A d'une certaine intransigeance radicale "Troisième République" panachée d'années trente et d'évènements algériens, irriguant notre France éternelle. Je suis, pour utiliser une injure à la mode, une sorte de gauchiste. Je ne vous connais pas, j'imagine que je ne pense pas comme vous mais je me battrai jusqu'au... Mince ! Elle est accro à des sortes de bonbons roses sur le même bidule masturbatoire ! Et moi qui croyais que vous n'aviez qu'un seul Dieu, vous embrassez la bouche fétide d'une idole ! Vous vous prosternez devant le Veau de métaux rares ! Adorez Moloch ! Arrière, Jézabel ! Déception. Le cravaté derrière j'ai plus de mal, mais toujours d'être tolérant j'essaye. C'est peut-être un être souffrant, très sensible, il a peut-être une passion très insolite qui le transfigure quand il s'y adonne, il est peut-être bon père, bon conjoint, et puis ne suis-je pas mois aussi domestiqué, même si je ne porte pas l'uniforme ?... Quant à son mode de transport, le train de banlieue, il ne dénote pas le cadre supérieur, le manager... Mais, sur son visage fatigué flotte aussi cette lumière froide, reflet des images animées qui l'hypnotisent sur son parallélépipède en plastoc. Au secours ! Mais.. Ouf ! Sauvé : un ado ! Fraîcheur. Mon petit bonhomme dans quelques années... Arrrgh ! Un boum ! boum ! sort du cordon auriculaire sinuant le reliant à l'objet, la prothèse qu'il titille frénétiquement... Et partout, tout autour, des noyés irisés par la lueur à létalité lente, donnant à leurs visages le masque glauque de la mort et son rictus sardonique. Cherchant désespérément de l'aide je finis par me tourner vers... Bonne maman ! Une vieille dame, indigne j'espère. La mienne, de Bonne Maman, à 80 ans étudiait le piano, apprenait l'allemand... J'ai encore les narines remplies de l'urine stagnant du matin au soir dans ses toilettes. A l'époque, même si les chiottes sèches n'étaient pas encore revenues dans les pratiques des anciens paysans que nous sommes tous peu ou prou, on savait à sa manière économiser l'eau, source de vie... La vieillesse, sagesse, sérénité, sens rassi, vécu, expérience. Un refuge pour l'être effrayé que je suis. Et une bibliothèque. Hiiii ! La bibliothèque a brûlé, les yeux déjà morts de celle-ci sont fixés sur la machine de soins palliatifs qui fait "ding !", ses doigts tremblent en un incessant papillonnage abrutissant et délétère sur un écran plat.

   Arrivé chez moi, j'allume une radio anarchiste. Vite, du réconfort. "Ne jouons pas les réacs, je suis bien content, dans le métro, d'avoir mon Smartphone pour connaître l'itinéraire le plus rapide...". Quel con je suis, me dis-je dans un premier temps, et moi qui me pensais malin en utilisant un plan de métro... Je ne serai donc définitivement qu'un loser !  Et puis, j'ai compris... SOS ! Ils sont là, partout ! Ils vont me dévorer !

   Puis, un calme froid soudain m'envahit. Comme un automate esquinté, je me dirige d'un pas chaloupé et syncopé vers l'autel. J'appuie sur le bouton. Pose mes fesses sur le coussin. Me connecte à la grande famille de Big Google et me mets à mon blog. Je vais mieux.


   Ma dernière actu ciné.

vendredi 1 décembre 2017

De l'origine française du pogo


   La polka prenait fin. L'orchestre attaqua un quadrille. Cette danse, passée de mode dans les endroits élégants, avait eu un étrange destin. Elle avait fait fureur d'abord, cinquante ans auparavant, aux jardins de Tivoli, au bal Mabille, au Château Rouge, sous le nom de "cancan".
   On y avait applaudi Chicard, l'illustre Chicard et son second Brididi, puis deux filles publiques : Pomaré et Mogador avaient fait courir tout Paris. Gavarni y avait puisé son inspiration. On dansait le cancan partout et son règne s'affirma aux bals de l'Opéra. C'était une danse tumultueuse, improvisée, où la jambe droite ignorait ce que faisait la jambe gauche. Cela s'appelait aussi le charivari. Pillodo entraînait son orchestre à coups de pistolet et aussi en brisant des chaises à tour de bras... On le dansait indifféremment en cavalier seul, en groupe ou avec un vis à vis. Bref, c'était un déchaînement de gaieté et d'aimable folie.
   Puis ce triomphe déclina. Paris eut d'autres choses à penser. Il fit la Révolution de 48. La politique prit le pas sur la danse. On oublia le cancan jusqu'au jour où une petite bonne femme ronde comme une pomme, pas jolie mais qui se transfigurait en dansant, le recréa presque d'instinct et devint célèbre sous le nom de Rigolboche. On allait la voir au Casino Cadet, au Cas'Cad où, prise d'une sorte de délire, on eût dit qu'elle entraînait la musique, la dépassait. Le cancan, plus vif encore, plus débridé, était devenu le "chahut".
   Et ce fut à nouveau l'oubli. Les balles de 70 semblaient avoir tué le cancan. Quelques vieux habitués en avaient cependant gardé le souvenir et il renaissait parfois canaille et comme honteux, dans des bals semblables à celui de la Reine Blanche.
   Le spectacle qu'il offrait, cette fois, ne paraissait guère attrayant. [...]


    - Bonsoir Guibole, dit Maclarène... Tu as toujours des cours du soir ?
   - Faut bien, répondit-il [...]... Et, avec un sourire, vers Jojo : Tu m'amènes un élève ?
   - Mieux qu'un élève : une idée.
   - Mais alors, dit Jojo, dont le doute venait seulement de disparaître... c'était vraiment pour danser ?
   - Qu'est-ce que tu croyais ? sourit Maclarène.
   Il n'eut pas le loisir de s'expliquer. Guibole relevait l'abat-jour de la lampe :
   - Fais-la voir, ton idée... Avance à la lumière, petit.
   Jojo, peu habitué à ce qu'on le commande et qui voyait toutes les têtes se tourner vers lui, se rebiffa comme un petit coq :
  - J'suis pas une bête curieuse !
   Les deux jeunes gloussèrent dans leur lit.
   Toi, t'as pas la parole, dit Guibole, tandis qu'il l'examinait sur toutes les faces puis, se tournant vers Maclarène :
   -Qu'est-ce que tu veux en faire ?
   Il se rapprocha :
   - Je vais bien t'épater... Tu te rappelles tes triomphes quand tu dansais le cancan ?
   Guibole ricana :
   - C'était pas hier, c'est ça ton idée ?
   - C'est ça ! fit Maclarène, s'asseyant. Et pas seulement pour lui. Pour tout ton squat et pour bien d'autres encore...
   - T'es louftingue ! dit Guibole, n'y comprenant rien.
   - Imagine-toi [...].
   Il montrait Jojo qui ne broncha pas. Guibole eut un haussement d'épaules.
   - Mais c'est fini, le cancan ! [...] Le cancan ! Pourquoi pas le menuet ou le rigaudon ?
   - On trouvera un nom nouveau...
   Guibole secoua la tête :
   - Ils ne veulent plus que des noms anglais, maintenant : macadam, mac farlan, pickpocket, lavatory !... [...]
   La réflexion de Guibole mit Maclarène sur la voie et, souriant à sa découverte, il lança :
   - Pogo ?
   - Pas mal, fit Guibole, conquis...

Cocorico !

mercredi 29 novembre 2017

Les chansons dont vous n'aviez jamais compris les paroles III


Soleil cherche futur

L'infirmier de minuit distribue le cyanure
Et demande à Noé si le charter est prêt.
"Oh mec il manque encore les ours et les clônures
Mais les poux sont en rut, faut décoller pas vrai ?"
Et les voila partis vers d'autres aventures,
Vers les flèches où les fleurs flashent avec la folie
Et moi je reste assis les poumons dans la sciure
A filer mes temps morts à la mélancolie.

Soleil, soleil,
N'est ce pas merveilleux de se sentir piégé ?

Paraît que mon sorcier m'attend à Chihuaha
Ou bien dans un clandé brumeux de Singapour
Mais je traîne les PMU avec ma gueule de bois
En rêvant que la barmaid viendra me causer d'amour
Et je tombe sur l'autre chinetoque dans cette soute à proxos
Qui me dit "Viens prendre un verre. Tu m'as l'air fatigué."
Laisse tomber ta cuti, deviens ton mécano.
C'est depuis le début du monde que l'homme s'est déchiré.

Soleil, soleil,
N'est ce pas merveilleux de se sentir piégé ?

Adieu Gary Cooper, adieu Che Guevara.
On se fait des idoles pour planquer nos moignons.
Maintenant le vent s'engouffre dans les nirvanas
Et nous sommes prisonniers de nos regards bidon.
Les monstres galactiques projettent nos bégaiements
Sur les murs de la sphère où nous rêvons d'amour
Mais dans les souterrains, les rêveurs sont perdants.
Serions-nous condamnés à nous sentir trop lourds ?

Soleil, soleil, soleil, soleil
Soleil, soleil,
N'est ce pas merveilleux de se sentir piégé ?
Soleil, soleil,
N'est ce pas merveilleux de se sentir piégé ?
Soleil, soleil,
N'est ce pas merveilleux de se sentir piégé ?

Paroliers : Hubert-Félix THIEFAINE / Claude MAIRET

Version studio, celle de mon enfance


Étonnante et réjouissante version reggae, découverte récemment


Les autres chansons dont vous n'aviez jamais compris les paroles :

- Bombez !
- Mon sissoyen

lundi 27 novembre 2017

Sacqueboute XXVII : Melba et sa pêche

   Allez, encore une femme tromboniste, c'est si rare que ça fait du bien.


   Un petit jeu (je parle évidemment pour nous, pas d'elle), mais si vous êtes attentif la réponse est dans le post : de quel jazzman mondialement connu, pas forcément pour son jazz par le plus grand nombre d'ailleurs, Melba a-t-elle été sidewoman ?




   Un hommage.



Priviouslillonne Sacqueboute :

La Flûte aux trombones
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

vendredi 24 novembre 2017

De galères


Marie-Eugène Dellébeuse [...] serait donc né le 17 mai 1924 à Ambarès le Rotrou. Son père était un petit imprimeur de rien du tout qui avait ses presses dans le quartier de Grenelle, à Paris, et qui imprimait entre autres choses une feuille anarchiste appelée primitivement "A bas le sac d'écus", puis abréviativement "A bas le sac". [...] Des épreuves d'A bas le sac traînaient sur le marbre [...] : "Prolo, il est pour la subversion totale, et les sucreries social-mou et le garde-à-vous moscoutaire, comment il se les met au derche". [...]


En arrivant à Paris, la nouvelle Clara trouva l'imprimeur Dellébeuse en proie à une vive contrariété. A bas le sac ayant publié en première page une photo de M. Poincaré riant dans un cimetière militaire, il y avait eu interpellation à la chambre bleue horizon.
   - Les poulets vont sûrement faire une descente au siège d'A bas le sac, disait Dellébeuse.
[...]
   Obligé de repartir pour Paris le soir même, il tenait beaucoup à ne pas quitter la commune sans avoir dit au maire qu'il était une ordure légale et au gendarme qu'il compissait la maréchaussée. Il les trouva justement au café en train d'échanger des injures. Le maire, un petit gros rougeaud dans la trente-cinquaine, gueulait dans la figure du gendarme : "Où que t'étais, grande saucisse, dis-le donc où que t'étais pendant que je me faisais débiter la viande aux Eparges, à Verdun, à Soissons ? A l'arrière des lignes que t'étais, charogne, pour me tirer dessus si j'avais renâclé au coup dur. Mais j'ai une bonne chose à te dire, Maloupiat, c'est que je crache à la gueule de toute la gendarmerie et, en plus de ça, je te rappelle que je suis le premier magistrat de ma commune et que tu me dois le respect et l'obéissance !

Marcel Aymé.- Antoine Blondin


Mes deux dernières actus ciné.

mercredi 22 novembre 2017

De l'impossibilité d'hiberner

   Je rêve que je reste au lit toute la journée et que j'abandonne à la Confédération nationale du Patronat français le soin de faire tourner les affaires pour son plaisir personnel et moi, la couette bien tirée jusqu'aux oreilles, je mijote bien au chaud dans cette atmosphère à la Marcel Proust [...].
   Et puis voilà qu'un petit besoin inattendu soudain vient me tourmenter l'entrejambe, irrésistiblement m'extirpe du dodo et m'entraîne clopin-clopant jusqu'aux toilettes et alors adieu rêve merveilleux, c'est l'inévitable réalité quotidienne qui reprend le dessus avec ce flic flac dans la cuvette ! [...]
   J'ai juste le temps d'enfiler un froc et de godiller jusqu'à la cuisine pour me faire frire deux oeufs et réchauffer un quart de café que déjà sur les ondes [...] c'est un type (j'imagine un zèbre en cravate à rayures et costume trois-pièces) qui, comme avec des piles toutes neuves dans la voix, me communique le dernier bulletin de santé du CAC 40, du Dow Jones et aussi celui de l'indice Nikkei ! Vrai, [...] soudain je les revois, ces trois-là, casques à visières plexiglas, matraque en main et brodequins militaires, monter à l'assaut de nos barricades cependant qu'on braille l'Internationale et qu'on n'a peur de rien parce qu'on est Rimbaud et Verlaine et que la vie est à nous bien sûr ! Merde, je me dis, Wall Street & Co n'ont pas pris une ride, mes oeufs attachent au fond du poêlon, café bouillu café foutu et tout est à recommencer.
Autin-Grenier Pierre.- Toute une vie bien ratée.


Et moi qui depuis ce matin ne suis pas fichu de mettre la main sur mes lunettes sans doute quelque part égarées dans le désordre de mon gourbi. [...]
   Vous comprenez, je me dis comme ça, tout au long de la journée : handicapé par la perte de ces lunettes, voilà pourquoi je n'ai pas lu l’œuvre complète de Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, ce qui maintenant m'éclairerait certainement le cœur que j'ai toujours eu emmitouflé de noir. Faute d'avoir pu déchiffrer en gros caractères les lettres de Gérard, je lui ai répondu tout de travers et depuis, entre nous, c'est vogue la galère ! Avec mes lunettes, sans doute aurais-je bien vite percé à jour les jeux de prince de ce jeune frisé avec qui ma femme est partie pour Dieu sait où et sans justes raisons. Il aurait suffit de peu de chose, en somme, pour faire aujourd'hui de moi un être différent et drôlement plus fréquentable que je ne le suis à présent.
   Et puis tombe le soir et, ne le croyez pas si vous voulez : je m'aperçois que depuis l'aube je trimballe ces lunettes soit disant perdues sur le bout de mon nez ! En fait, c'est à faire changer les verres pour des plus appropriés à ma mauvaise vue qu'il aurait fallu. Mais c'est trop tard maintenant et terriblement [...]. Finalement, tant de choses essentielles pour notre propre vie si longtemps nous échappent que c'en est, après tout, et sans pour autant désespérer, tant pis.
Autin-Grenier Pierre.- Toute une vie bien ratée.


lundi 20 novembre 2017

La dose de Wrobly : brumaire 2017 EC


   - Pierre Autin-Grenier.- Toute une vie bien ratée.

   Impardonnable je suis ! J'ai oublié Pierre Autin-Grenier dans la photo de groupe ! C'est pourtant le seul original. Les autres c'est un peu du réchauffé. Lui je le découvre. Il faut dire que le livre est tout petit, mais ça n'excuse rien. Ce sont des tranches de vie quotidienne désespérée mais pleines d'humour. J'ai pensé à Pierre Desproges dans le pointage de l'absurdité des petites et des vertigineuses choses de l'existence, en plus poétique, plus surréaliste, moins rythmé dans l'humour. Et en beaucoup plus alcoolisé. Plus littéraire. Un peu à Woody Allen aussi, en plus provincial. Bref, un petit livre amusant qui me donne envie d'aller plus loin...


   - Gaston Leroux.- Le Château noir.

   Après l'Essonne et sa chambre close, Menton et son château fort surprise, Saint-Pétersbourg et ses nihilistes, nous voici en 1912 entre Bulgarie et Turquie avec le petit reporter, à l'âge d'or des fantasmes liés à son métier. Là on n'est plus dans le polar, mais dans l'aventure, on se croirait dans un des premiers Tintin. Je poursuis l'intégrale.


   - Arthur Rimbaud.- Poésies.

Une tache de populace
Les brunit comme un sein d'hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu'en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé !


   - Marcel Aymé.- Antoine Blondin.

   Entre Alphonse Allais et François Rabelais, je trouve, Marcel nous parle de la vie d'Antoine Blondin de manière loufoque, voir fumiste, si ce n'est farfelue, sans rien nous apprendre de sérieux de la biographie de l'auteur de l'Europe buissonnière. Savoureux comme d'hab', mais là ça se lit très vite, il s'agit d'un petit recueil de quelques articles.



vendredi 17 novembre 2017

Un charme discret qui fouette sacrément

   Bunuel a beau être un de mes cinéastes préférés, je n'avais encore jamais vu celui-ci. C'est chouette de pouvoir encore découvrir, par hasard, des œuvres d'un artiste qu'on aime. C'est l'intérêt d'être passé à côté d'une "intégrale", pour moi qui, assez maniaque et toqué, ai tendance à une inclination certaine pour ces totalisantes séries.


   Ici, voyeurs coquins que nous sommes, nous assistons avec ravissement à la séance de torture qu'inflige Bunuel a une brochette de bourgeois, fantastiquement coincés dans une pièce d'un château en tenues de soirée. Et ça dure. 


   Comme on aimerait voir Macron, son ministère et un panel choisi de membres de l'oligarchie qu'il sert si bien, ce frais mais déjà rance boy-scout du Capital, avec bien sûr conjointes et conjoints, se retrouver dans la même situation et subir le même châtiment, comme disait Hugo à propos d'un autre mégalo. 


   Ça les ferait peut-être réfléchir à la promiscuité mortelle et dégradante que leur malfaisance impose aux personnes confinées sur un radeau de migrants, dans le cul de basse-fosse d'une prison, un centre d'hébergement pour miséreux, un centre de rétention, un hôpital vétuste, une maison de pauvres vieux, etc., etc....

   Ma dernière actu ciné.

mercredi 15 novembre 2017

Lutter contre la réforme du travail oui mais comment lutter ?

Allez, je me lance. C'est vrai que c'est un peu le stade suprême d'être militant, c'est mieux d'être radical, mais comme je ne sais pas faire (ni assez libre ni assez dynamique ni assez jeune ni assez courageux), je me suis dit que plutôt que de critiquer sans rien faire, je pouvais, à mon petit niveau, participer quand même. J'ai donc participé à l'écriture de ce tract collectif avec des potes encore prisonniers du boulot, comme moi. Merci à Ludwig, qui m'a tendu la perche. On se voit demain les aminches ?



Pas d’appels locaux unitaires dans les entreprises

Depuis de longs mois, de nombreuses mobilisations sont organisées, avec des manifestations nationales ou locales, mais malgré ces initiatives il est nécessaire de constater que le rapport de force demeure favorable au patronat et au pouvoir et il est donc nécessaire de s’interroger sur la stratégie suivie. Pas d’appels locaux unitaires dans les entreprises

Contrairement au mouvement de 2016 contre la loi travail où une large intersyndicale avait permis une forte mobilisation, aujourd’hui, les centrales jouent de nouveau la division. FO a rejoint la CFDT dans le camp de la conciliation, ce qui déstabilise la base qui n’avait pas besoin de ça. Dans les boîtes par ailleurs, les rares AG convoquées ne rassemblent qu’une poignée de militants, laissant la majorité des collègues indifférents. Même les syndicats se définissant comme offensifs (CGT) donnent les informations au compte-goutte et la propagande reste largement insuffisante. Chacun fait cavalier seul.

Pas de volonté de construire à la base un véritable mouvement

Quelques opposants CFDT à Berger qui manifestent, des corporations (routiers) qui bloquent et négocient dans leur coin, Mailly qui rencontre Macron et Pénicaud en cachette, à Renault les jours d’action la CGT appelle... à 2 heures de grève en fin de journée, des manifestations saute-mouton incapables de rassembler tous les acteurs du mouvement social, les souvenirs des répressions policières des journées d’action contre la loi El Khomri. Difficile dans ce contexte de construire les fondations d’un véritable mouvement social. Et pourtant les raisons de se mobiliser ne manquent pas :

- les ordonnances vont faciliter les licenciements et dégrader les conditions de travail ;
- baisse des APL jusqu’à 60 euros par mois ;
- état d’urgence inscrit dans le droit commun qui met gravement en danger nos droits, nos libertés ;
- 150 000 contrats aidés supprimés ;
- retour au service militaire.

Il s’agit d’un recul de 70 ans de conquêtes sociales. Imposons le dialogue sur notre lieu de travail, dans la rue, dans les AG, comité, créons des sections syndicales dans nos entreprises, participons aux manifestations afin de construire une contestation permanente pour que naisse un véritable rapport de force.

Appels répétitifs à des journées de 24 heures qui démobilisent. Il s’agit d’appels en fait à perdre une journée de salaire car chacun a conscience que 24 heures ne fera pas plier le pouvoir.

Des manifs éparses sous les sonos pour étouffer la colère, des SO qui renforcent les escadrons des cognes, une bureaucratie syndicale qui n’écoute pas la base... mais cela ne nous surprend pas. On manifeste pour retrouver les copains ou copines, rompre pour 24 heures notre aliénation quotidienne. Beaucoup d’entre nous sont conscients que ça ne fera pas plier le pouvoir et les mobilisations se réduisent lorsque les moyens ne nous le permettent plus. Construisons la désobéissance dès le 16 novembre dans la lutte prolongée pour faire reculer le gouvernement.

Constat d’une inertie de nombreux salariés indifférence, manque d’informations ?

Le réactionnaire Macron poursuit sa casse sociale soutenu par toute la clique merdiatique qui appartient aux milliardaires en martelant leur propagande (croissance, chômage, sécu, casseurs, terrorisme, Ceta, pollution...). Maintenus dans la peur, la soumission, l’idéologie consumériste et l’illusion du chacun pour soi, nombreux sont ceux et celles qui se désintéressent, qui abandonnent, voire ne sentent pas concernés par la contestation sociale. Proposons aux gens de reprendre la parole et la main sur nos luttes et nos activités autogestionnaires. Sortons du « ghetto » militant, ouvrons au maximum le dialogue (tel Nuit debout), créons des espaces de dialogue et d’actions.

Seule une grève reconductible pourra bloquer l’économie

Les rares blocages ont vite été évacués par les CRS. On comprend qu’il ne faut pas que ça fasse tâche d’huile. En effet le blocage et la grève reconduite permettraient la paralysie économique obligerait le gouvernement à reculer. Faisons leur revivre 1995, multiplions les blocages, piquets de grève sur nos lieux d’entreprises pour déborder leurs chiens de garde.

Il ne s’agit pas de compter les manifestants mais bien d’agir pour enraciner la lutte dans les entreprises ce qui implique la construction d’intersyndicales ouvertes aux non syndiqués et réalisées localement. L’alternative ne surgira pas de tentatives pour constituer des états-majors avant-gardistes mais bien du travail qui doit être fait dans les quartiers comme dans les établissements. Même si la situation y est difficile, même si nous sommes à contre-courant, il n’y aura pas de raccourci. Le jour où l’on recensera le nombre d’entreprises en grève et non plus le nombre de manifestants un grand pas aura été fait.

Faire la jonction avec le mouvement dans les facs/lycées

Les lycéens et étudiants sont les futurs salariés. Ils sont donc également concernés par cette réforme. Leurs mobilisations ont souvent prouvé leur efficacité (68, CPE, volonté d’exprimer une radicalité en tête de cortège). Ils sont forces de liberté et de créativité. Les banlieues, dont les habitants représentent la frange la plus pauvre du salariat (du chômage ou des minima sociaux), seront elles aussi durement touchées par ces reculs sociaux, et pourraient, en rejoignant le mouvement, donner un poids supplémentaire à celui-ci.

Nous luttons donc nous sommes ! 

lundi 13 novembre 2017

Enfance, printemps de la vie

   L'Enfance a ses répits que l'homme ne connaît plus. Les fauves sont en nous. Il faut dormir debout une hache à la main.
René Fregni

                                                             L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Arthur Rimbaud




   Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.

Jean de La Bruyère.- Les Caractères.


Elle a pas mal de succès, en général c'est pour moi plutôt un passif, mais à chaque écoute de Youn Sun Nah mes canaux émotionnels se mettent en crue malgré que j'en aie. Ici sur une chanson de Lou Reed que je ne connaissais pas, ayant encore beaucoup à apprendre de Lou Reed.

vendredi 10 novembre 2017

Les chansons dont vous n'aviez jamais compris les paroles II

   J'ai réentendu cette chanson sur mon petit transistor de salle de bain la semaine dernière. Une version publique. Je ne l'avais jamais autant appréciée : ce rythme de caisse claire un peu militaire du début me faisant battre la mesure en exultant malgré moi (qui suis censé abhorrer la musique militaire), et puis les arrangements musicaux et la voix rocassée, s'envolant parfois, portée par l'enthousiasme du swing (mot d'ancien français inusité aujourd'hui, signifiant "groove" en français moderne), d'Arno. J'étais tout chose en enjambant la baignoire. Un peu d'effet madeleine aussi, certainement.

   Non seulement je ne comprends rien aux paroles (le début pourrait faire penser à un Salut à toi belge, cette hypothèse est cependant vite invalidée), mais en plus j'avais mal compris certaines d'entre elles : j'entendais "pour les bons citoyens" pour "pour mon sissoyen". D'ailleurs j'en suis encore à me demander comment cela est possible, puisque la version erronée a six pieds quand le syntagme correct n'en a que cinq. Ô ! Merveilles enchanteresses de la poésie !

   Je vais encore avoir du mal à me faire à cet ébranlement de mes habitudes auditives et verbales. Cela dit quand je ne comprends rien, je trouve souvent cela encore plus beau, s'ajoute à toutes les qualités tant musicales que poétiques del'oeuvre, le mystère qui, tout bien pesé, reste encore la vacance la plus apte à s'emplir de chatoyances imaginaires, comme la boîte du mouton.



Mon sissoyen

En silence
Je danse ma dernière danse
Je l'embrasse partout
Peuvent choisir où où
On parle avec les mêmes
On baise avec les autres
On danse avec les mêmes
On baise avec les autres

Je chante et je danse pour les iraniens
Je chante et je danse pour les vietnamiens
Je chante et je danse pour mon sissoyen
Il est dressé vers le ciel
Comme la Tour Eiffel

Merci pour tout
Merci pour rien
Merci pour m'avoir vu
Merci pour être ton chien
Merci pour tes fausses illusions
Merci pour l'amour
Qui ne rime malheureusement pas
Avec toujours

Je chante et je danse pour les iraniens
Je chante et je danse pour les vietnamiens
Je chante et je danse pour mon sissoyen
Il est dressé vers le ciel
Comme la Tour Eiffel

Allez allez
Circulez
Here we go

Adieu les lois martiales
Adieu mes rêves
Adieu mes soeurs
Adieu mes frères
Goodbye au revoir I've been a nice boy
Goodbye au revoir I've been a good boy

Je chante et je danse pour les iraniens
Je chante et je danse pour les vietnamiens
Je chante et je danse pour mon sissoyen
Il est dressé vers le ciel
Comme la Tour Eiffel

Je chante et je danse pour les iraniens
Je chante et je danse pour les vietnamiens
Je chante et je danse pour mon sissoyen
Il est dressé vers le ciel
Comme la Tour Eiffel

mercredi 8 novembre 2017

Un bibliopathe


   Enfin, [...] j'entrai dans la bibliothèque. Cet évènement considérable arriva un jour de pluie. En m'introduisant dans le sanctuaire redoutable, mon oncle me tint ce discours :
   - Tu vois !... Ce sont des livres !... Et ces livres contiennent tout le génie humain... Les philosophies, les systèmes, les religions, les sciences, les arts sont là... Eh bien ! mon garçon, tout ça ce sont des mensonges, des sottises, ou des crimes... Et rappelle-toi bien ceci... l'émotion naïve qu'une toute petite fleur inspire au coeur des simples vaut mieux que la lourde ivresse et le sot orgueil qu'on puise à ces sources empoisonnées... Et sais-tu pourquoi ?… Parce que le cœur simple comprend ce que dit la toute petite fleur, et que tous les savants, avec tous les philosophes, avec tous les poètes, en ignoreront toujours le premier mot… Les savants… les philosophes… les poètes !… Peuh !… Ils ne servent qu’à salir la nature de leurs découvertes et de leurs mots, absolument comme si, toi, tu allais barbouiller un lys ou une églantine avec ton caca !… Attends, attends, mon garçon, je vais te dégoûter de la lecture… Et ça ne sera pas long !


   Il monta sur un escabeau appliqué contre les bas rayons de la bibliothèque, et prit un livre, au hasard.
   - L’Éthique, de Spinoza. Voilà ton affaire.
   Étant redescendu, il me remit le volume, non sans avoir tapé sur les plats, à plusieurs reprises, de la paume de sa main.
   - Assieds-toi, près de la petite table, là-bas… et lis, à haute voix, à la page que tu voudras.
   Mon oncle s’enfonça dans son fauteuil, croisa ses longues jambes l’une sur l’autre, ses longues jambes maigres et pointues, dont les genoux atteignaient l’axe du menton. Et la tête renversée en arrière, le bras droit posé sur l’accoudoir, le gauche pendant, il ordonna :
   - Commence !
   D’une voix incertaine, ânonnante, je commençai la lecture de L’Éthique. Ne comprenant rien à ce que je lisais, je bredouillais, commettais à chaque ligne des fautes grossières… Mon oncle ricana d’abord ; peu à peu, il s’impatienta :
   - Fais donc attention, animal… Tu n’as donc jamais appris à lire… Reprends cette phrase…
   Et le voilà qui se passionnait. Il m’interrompait, tout à coup, pour émettre une réflexion, jeter un cri de colère. Le corps en avant, les deux poings crispés sur les bras du fauteuil, les yeux brillants et farouches, tels que je les avais vus, à son arrivée à Coulanges, il semblait menacer le livre, la table, et moi-même. Et il se levait, tapant du pied, vociférant :
   - Il trouve que nous n’avons pas assez d’un Dieu !… Il faut qu’il en fourre partout… T’z’imbéé… cile !

Octave Mirbeau.- L'Abbé Jules.

lundi 6 novembre 2017

Un martien

   Cette fois je ne me ferai pas avoir, c'est bien ici que j'ai entendu pour la première fois cet OVNI, dans un de mes opus préféré de cette émission que vous connaissez bien si vous suivez un peu ce blog. Surprenant, rigolo. Et puis un jour, j'ai entendu quatre autres créations de cet excentrique artiste : Gontran, Une bonne guerre, Un bourgeois qui pète à table et Alexandre. De plus en plus bizarre, parfois plus si amusant, un peu plombant même... Mais intéressant. Je ne l'ai pas mis dans la rubrique "Les chansons dont vous n'avez jamais compris les paroles", parce que celle-ci est attribuée à des titres connus, entendus et réentendus, sans que l'a réécoute n'amène plus de compréhension. Ici, c'est découverte absolue. Je ne sais d'ailleurs pas ce qu'est devenu cet original inventeur. Bonne écoute.

Le tubercule par quoi tout à commencé





vendredi 27 octobre 2017

Inversion des normes

   Ordonnances El Khomri, Loi Valls, 49-3 macronien... Que d'informations, que de confusion. Autant dire que pour un non spécialiste, il n'est pas facile de s'y retrouver. Ces réformes créeront-elles de l'emploi ? Et qu'en est-il du bien être de tous les collaborateurs.

    Aujourd'hui La Plèbe se penche sur le concept d'inversion de la hiérarchie des normes. Les droits des salariés (ceux qui ne pourraient pas survivre sans quotidiennement se vendre aux détenteurs du capital) était jusqu'à présent, suite au compromis issu de toutes les luttes ouvrières du XXème siècle, cristallisé dans des normes générales, protégeant tous les prolétaires. Assez sclérosant, vous ne trouvez pas.

    Grâce aux réformes, c'est au sein de chaque entreprise que les collaborateurs décideront, démocratiquement, de leurs droits et devoirs. Puis, ils se rattraperont aux branches.

    Edouard-Sigismond Betta, l'un de nos grands reporters, a infiltré une start-up en tant que tâcheron de base, pour nous rapporter, concrètement ce que cela signifie, au fond. Pédagogie, professionnalisme. Il nous narre ici le cas de Joseph Pamphile*, qui eu la mauvais idée d'être membre du CHSCT avant sa suppression et son remplacement par le nouveau machin. D'où la menace de licenciement qui a pesé sur sa tête au lendemain de la restauration macroniste, il faut dire qu'il l'avait un peu cherché. Le referendum d'entreprise posant la question : "souhaitez-vous maintenir notre collaboration et donc accepter une rémunération au mérite et sous la forme que jugera bon de lui donner votre manager ?" ayant remporté un oui massif, et Joseph Pamphile n'ayant pas d'économies pour payer son loyer plus d'un mois ou deux, il a bien fallu qu'il donne la preuve de sa nouvelle loyauté à l'entreprise. On le trouve ici, au moment de solliciter sa rémunération mensuelle, mis au défi par son nouveau manager, Emmanuel Lebreton*.

    La Plèbe, Hâte, déjà va..., reportage.

* Les noms et prénoms ont été changés.


Dans la boîte, on le détestait et on le craignait. Le père Pamphile n'ignorait aucun de ces détails. Mais il en avait vu d'autres, plus terrible que ce Lebreton, qui s'étaient adoucis à sa parole. Il avait même observé que les plus féroces, en apparence, se montraient souvent, soit par orgueil, soit par boutade, les plus généreux. Au risque d’un refus injurieux - ce qui ne comptait déjà plus pour lui - il franchit la porte et se présenta dans le bureau.
   - Qu’est-ce qui m’a foutu un sale fainéant comme ça ? s’écria Lebreton… Eh bien ! vous avez du toupet de venir traîner vos sales pieds dans mon bureau !… Qu’est-ce que vous voulez ?
    Le pauvre employé s’humiliait. Effaçant ses épaules, presque suppliant :
   - Bon monsieur Lebreton, balbutia-t-il… je… Il fut aussitôt interrompu par un juron.
   - Pas de simagrées, hein ?… Qu’est-ce que vous voulez ?… C’est de l’argent que vous voulez, de l’argent, hein ! sale mendiant !… Attends, je vais t’en foutre, moi, de l’argent !
   Le misérable allait le pousser à la porte, quand, se ravisant, à l’idée de se divertir aux dépens du gestionnaire, il reprit d’un ton goguenard :
   - Écoute, mon vieux bon à rien… Je veux bien t’en donner, de l’argent… mais à une condition : c’est que tu viendras le prendre là où je le mettrai… Et je parie que tu n’y viendras pas !
   - Je parie que si ! fit le père Pamphile d’une voix ferme et grave.
   - Eh bien, mâtin !… nous allons voir ça !… D’abord, fais-moi le plaisir d’aller au fond du bureau ; mets-toi, à quatre pattes, comme un chien, ton sale museau en face de cette fenêtre… et attends.


   Tandis que le collaborateur obéissait tristement, Lebreton se dirigea vers la fenêtre, mettant toute la longueur de la salle entre sa victime et lui. Il retira de sa poche quelques billets qu’il déposa sur le plancher, fit tomber sa culotte, s’agenouilla, et troussant sa chemise, d’un geste ignoble :
   - Je parie que tu n’y viendras pas, grand lâche ! cria-t-il.
   Le père Pamphile avait pâli. Le cou tendu, le dos arqué, les yeux stupides, en arrêt sur cette offensante chair étalée, il hésitait. Pourtant, d’une voix redevenue tremblante, d’une voix où passait le gémissement d’un sanglot, il répondit :
   - Je parie que si.
   Alors, Lebreton ricana, prit une billet de vingt euros, le plia en huit, le roula comme une cigarette et l’inséra dans la fente de ses fesses rapprochées.
   - Eh bien ! viens y donc ! dit-il. Et tu sais, pas avec les mains… avec les dents, nom de Dieu ! Le père Pamphile s’ébranla, mais tout son corps frissonnait ; une faiblesse ployait ses jarrets, amollissait ses bras. Il avançait lentement, avec des balancements d’ours.
   - Allons, viens-tu ! grommela Lebreton, qui s’impatientait… Je m’enrhume.
   Deux fois, il tomba, et deux fois il se releva. Enfin, il se raidit dans un dernier effort, colla sa face contre le derrière de l’homme, et, fouillant, de son nez, les fesses qui se contractaient, il happa le billet d’un coup de dent.
   - Bougre de saligaud ! hurla Lebreton qui se retourna et vit le billet sur les lèvres du moine… Eh bien ! mâtin… il faut que tous y passent ! il faut que j’en claque, ou que tu en claques !… Allons, à ta place !
   Dix fois, le Père Pamphile subit ce hideux supplice. Ce fut le manager, qui, le premier, y mit un terme. Il se releva, la figure très rouge, grognant :
   - En voilà assez !… Mais il m’avalerait tout mon argent, ce salaud de moins que rien-là !
   Malgré la colère où il était d’avoir perdu dix beaux billets, il ne put maîtriser son admiration ; et il tapa sur le ventre du partenaire.
   - Tu es un rude saligaud, conclut-il… C’est égal, tu es un bougre tout de même… Nous allons trinquer.
   Le père Pamphile refusa d’un geste doux, salua et sortit.



   Dans un prochain article, La Plèbe éclairera pour vous les passionnantes notions de CHSCT et de tribunal des prudhommes, afin de vous voir compléter votre petit recueil de fiches techniques juridique "La Plèbe".

   Il n'y a pas de quoi, non, vraiment, vous nous faites rougir.

mercredi 25 octobre 2017

L'homme au centre lourd

Une belle maxime pour le palais, utile au public, remplie de raison, de sagesse et d’équité, ce serait précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond.
Jean de La Bruyère.- "De quelques usages", in Les Caractères.

Au pays du tango

5. LA ZONE DE CONFORT
L'aïkido est au premier abord une discipline de suprématie. Un sport de combat. En modèle ultime, un mâle dominant au centre du tatami, avec une posture de magicien. Une attaque, un gagnant, un perdant, l'un toujours debout, l'autre au sol. Ensuite, il est un sport spectaculaire. Des techniques incroyables, réalisées avec un faible investissement énergétique mais surtout réalisable par tout un chacun, sans réellement d'investissement physique personnel sur un long terme.
Une garantie d'efficacité immédiate, un rendement capitaliste extraordinaire au vu de l'investissement capital énergie/temps de pratique faible au départ (comparé à la boxe, au kung fu, au judo, etc.). Une promesse magique qui colle bien à l'époque. Voilà une discipline qui coche assez facilement les cases d'une drôle de période : égotique et narcissique.
Il nous faut donc prendre en compte les défis cognitifs que constitue notre pratique. Cela veut dire une méthodologie complète, sortie de l'approximation, du superficiel psychologique, du juste technique et de la perception égomaniaque étriquée. D'autant plus que l'intoxication mise en œuvre n'est avant tout qu'un enfumage de soi-même. Le maintien dans une zone de confort égoïste. Celle qui ne nous a jamais permis de découvrir quoi que ce soit. Le fond et la forme sont donc intimement liés, qu'on le veuille ou nom.

Au pays des soviets

En son fief

5. L'ENERGIE OU LE STANDARD
Discipline de l'énergie qui questionne la place du corps. Du corps individuel mais aussi du corps social. L'enjeu est la libération des énergies, mais coordonnées, construites et collaboratives malgré le conflit contractuel originel. Rappelons juste que l'aïkido est l'union des énergies, et non la confrontation des égo mal dimensionnés : aï-ki. Combat, collaboration ou dialectique ? Nous y reviendrons plus tard.
Pourquoi alors nous imposer une vision uniforme et un comportement normatif ? Robotisé. Sclérosant. Prenons l'exemple de la droiture du tori comme alpha et oméga de la lecture du combiné que forment les partenaires. La droiture en permanence afin de garder... blabla. Mais voilà, cela sert surtour à se garder. Se garder de tout et de trop plein d'engagement. Ne pas se plonger pleinement dans la bataille de l'équilibre revient souvent à tracter et bringueballer l'autre. Au risque de le blesser par contrition articulaire totalement extérieure à ses fondements physiques. Préserver son intégrité, dites-vous !
Voici un exemple parmi tant d'autres : la droiture, rigide de fait. Droiture du corps face à toutes les situations, quitte à passer son chemin sans rencontrer l'autre. Se construire un phénotype, hors de tout contexte, hors de toute remise en cause de l'équilibre dû à la rencontre, souvent percutante, avec l'autre. Clairement nous ne recherchons pas la même chose. 

Au menu : croquettes et tendon

Texte de Stéphane Blanchet in Les cahiers d'étude et de recherche(s) n° 1 : réflexions appliquées à l'aïki-do (pour toute commande - 10 € - contactez le blog).

vendredi 20 octobre 2017

La dose de Wrobly : vendémiaire 2017 EC


   - Jean de La Bruyère.- Les Caractères (II)

"On peut lui appliquer justement ces paroles du maître inimitable, de la Bruyère : "Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin.""
Charles Baudelaire.- Le Peintre de la vie moderne.


   Cet exemplaire date de 1895. Pas du siècle dernier, mais de celui d'avant. Je n'étais pas né. Mon père et ma mère n'étaient pas nés. Mes grands mères n'étaient pas nés. Mon arrière grand père n'était pas né. Je suis le premier à lire ce livre-ci : certaines pages ne sont pas coupées ! Et vous savez quoi ? Sans aucun doute, je serai le dernier.


- Charles Baudelaire.- Le Peintre de la vie moderne.

   Un petit article très intéressant et évidemment écrit au cordeau du poète, sur l'art du peintre Constantin Guys, spécialiste de l'esquisse prise sur le vif dans la vie quotidienne de son époque. Dommage que Baudelaire se croie obligé de faire de la provocation réactionnaire, citant Joseph de Maistre plusieurs fois (pour lui faire dire d'ailleurs des choses qu'il n'a pas dites ou pour donner des prolongements à certains de ses propos qui auraient surpris le théoricien d'extrême droite), comparant la hiérarchie de composition d'un tableau à la juste hiérarchie sociale, tapant sur la démocratie, l'égalité (je crois même qu'il vise Courbet à un moment...), la philosophie des Lumières, la nature. Évidemment il n'avait pas besoin de cela, si ce n'est pour contenter le Figaro, qui le publia, et pour se concilier l'opinion publique et la presse, conciliation peut-être utile, vu qu'il était durablement dans la mouise suite à l'inattendu procès des Fleurs du mal en 1857. Peut-être aussi qu'une aigreur le faisait mal tourner, lui qui avait plutôt été du côté des fusillés de juin 48 (lire le superbe Abel et Caïn), aigreur qui le fera par la suite s'en prendre aux belges, qui eurent l'outrecuidance de ne pas reconnaître son génie. Il a également certaines phobies tenaces, comme sa haine de la nature, qui pour lui est mauvaise, et de Rousseau.
   Pourtant le monde uniformisé qu'il stigmatise n'est pas tant celui d'une réelle égalité sociale qui permettrait au contraire le surgissement de toutes les individualités et créativités, que celle du monde bourgeois, capitaliste, marchand, réduisant chacun à n'être qu'un discipliné agent économique, bien trop la tête dans le guidon de la production (plus tard de la consommation, on sent un peu venir Debord) pour s'épanouir, à côté d'une poignée de nababs à la vulgarité crasse, vulgarité qu'il détestait. Son dandy, comme les romantiques avant lui, pourrait très bien être un dandy révolutionnaire, illégaliste, comme Georges Darien, ou Oscar Wilde, qui irait jusqu'au bout de son dandysme, et non pas un rentier.
   De même s'il critique la nature, l'état de nature, cela ne semble pas s'appliquer aux sociétés dites primitives, puisque il admire également les indiens d'Amérique (les bons sauvages, mais pas ceux de Rousseau, caca ! ceux de Chateaubriand) et leur art d'accommoder cette nature sans la massacrer pour autant. Je n'évoquerai pas sa vision des femmes qui ne doit pas être pour réjouir nos amies féministes.
   Quand à son esthétique prenant pour objet les instantanés du temps, à l'époque des images omniprésentes et du diktats du temps réel, je me demande si je n'y suis pas finalement insensible, et si je ne préfère pas un bon Raphaël, ou un Titien de derrière les fagots du musée du Louvre, à voir des instantanés d'officiers, de bourgeois ou d'aristos, même s'ils sont bien brossés, méritant par là les sarcasmes et le mépris d'un Baudelaire moderne. Un peu passéiste, peut-être, mais ces rebelles de l'esthétique qui finissent, par cracher sur les cadavres d'ouvriers affamés et d'utopistes courageux... Mais ne refaisons pas l'histoire, Baudelaire est mort en 67, et il n'avait pas le ventre aussi tendu que Flaubert, encore moins l'obésité onctueuse d'un Gautier, non les solides propriétés de Sand, encore moins la notabilité de muscadin carnassier d'un Dumas fils... Peut-être finalement, ne se serait-il pas acharné contre les vaincus de la Commune, aurait-il eu la décence et la compassion d'un Hugo... La colère, ne rêvons pas. Restons sur cette note positive au sujet d'un puisant poète qui, souvent, me prend comme une mer.



Heureusement il y a ce summum de civilisation et de beauté, l'armée, qui nous sauve de "cette infaillible nature qui a créé le parricide et l'anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer." Moi je veux bien m'y risquer : en plus on verrait tout leur bazar balloter entre leurs cuisses.