vendredi 21 décembre 2018

La dose de Wrobly : frimaire 2018 EC


- Marcel Aymée.- La Mouche bleue.

   Une apologie (en fait une satire féroce, vous m'aurez compris) de l'entreprise étasunienne de 1957, d'une troublante actualité en France de nos jours. Et puis du cocufiage et des chambres d'hôtel aux portes communicantes. Pas ce que j'ai aimé le plus du pote Marcel...

 On n'entend plus parler de cet excellent Graeme Allwright avec son accent si attachant, toute mon enfance en allée aussi, tiens, misère de misère !

- Reischauer Edwin O..- Histoire du Japon et des Japonais.
   Déstabilisé en profondeur par la déferlante jaune, Wroblewski, après avoir enfermé dans son placard sucre, fayots, lentilles, sardines et sauciflards, a décidé de chercher à comprendre.


- Regard sur le Japon : illustré.

   Pour terminer Wroblewski désirait vous souhaiter un joyeux Noël sur des rythmes endiablés nippo-afro-cubains, ou bien cubo-nippo-africains, peut-être affreux nippés cubistes finalement...


   Et un petit jeu : que doit Cuba au Japon ?

   Allez, bonne hibernation ou agitation, selon vos goûts et vos couleurs !

vendredi 14 décembre 2018

Un trompettiste est mort

   Et il avait mon âge, 49 balais (il avait même six mois et demi de moins que moi). Mais ça, vous vous en foutez. En plus il n'était même pas shooté ou alcoolisé plus que ça, comme beaucoup de ses collègues, juste sous dialyse depuis trop longtemps.

   Un trompettiste de jazz très classique, ici sur la reprise de Charlie Parker Now's the time, thème qui fit l'objet du deuxième post de ce blog, c'est déjà si vieux !

   Il a aussi fait partie de la poignée de musiciens qui a révolutionné la musique des années 2000 en inventant la Nu Soul.

   Pour ma part, je compte bien l'écouter et le réécouter. Malgré notre quasi gémellité, je le connaissais peu (quoique je l'ai peut-être vu en concert gratos au parc floral de Vincennes, mais ça date, et je n'étais pas assez formé pour l'apprécier). Dommage.

mardi 11 décembre 2018

France éternelle !

   On s'attendait à passer une nouvelle période glauque d'orgie consumériste, d'illuminations nucléaires et d'holocauste animal géant dans une atmosphère toujours aussi délétère, au propre (si l'on peut dire) et au figuré. Un peu avant la triste période, voilà que des astiqueurs de volant, le genre de mecs qui sécrètent comme des boucs en rut derrière toi à l'idée de te doubler à la prochaine occas', en te collant au pare-choc, parce que toi, même si t'es pas macroniste, 80 km/h, ça te va parfaitement ; voilà que ce blaireau, chef d'entreprise possédant désormais des pneus neige pour le prochain épisode dans 15 ans, on ne lui fait pas, à lui, et il n'est pas question qu'il ne puisse passer prendre sa maîtresse de la moitié de son âge et du tiers de son monde au premier flocon ; voilà que le français démerdârd, loufiat anti-assistés et pour l'éradication de ces "priviliégiés" de fonctionnaires, devenant le patron rêvé au volant de son bolide, enfin puissant dans sa concurrence libre et non faussée, même s'il noierait bien dans sa baignoire toute réglementation routière entravant sa frénésie ; voilà que tous ceux-là se rebiffent, ces villageois gaulois qui sont chez eux dans la start-up France au si joli logo. Et les médias les ont à la bonne, parce que, d'après les commentaires attrapés ici ou là (je n'écoute pas les médias), ils en sont tout excités de ce nouveau happening marketing de marque Gilet Jaune (encore plus con que Je suis Charlie, fallait le faire), tellement plus sexy (pour eux) que ces puent la sueur de cheminots, ces zonards hostiles au droit de zadistes, ou ces m'as-tu-vu de solidaires avec les migrants, entre autres. Ils en sécrètent aussi, du coup, les médias, d'autant plus que tout ça c'est grâce à Zuckerberg !

   Bof, pour ma part je m'apprêtais à faire le mort et le gros dos, comme pour toutes les coupes du monde, jeux olympiques, bonnets rouges ou élections. Un mauvais moment à passer sous la couette, voilà tout.

   Et bien non ! voilà pas tout : d'après les copains (je le répète, je contemple peu de terminaux mainstream, peux pas), ce beauf absolu, adepte de bagnole, de télé et de tiercé (j'en suis conscient, cette citation fait un peu vieillotte aujourd'hui), se révèle finalement un fier et généreux émeutier (ça, on ne peut pas le lui enlever, chapeau ! sacrément déter' ! courageux ! solidaire !), n'est pas forcément le branloteur d'embrayage que les premières revendications pouvaient nous laisser imaginer, et si des "on est chez nous" en sont, ils sont minoritaires. C'est des pauvres contre les riches, et ça nous fait passer un joyeux Noël, avec les illuminations qui vont bien ! On fait solennellement amende honorable aux gilets jaunes, on pense aux mille prisonniers, aux gueules cassées et aux estropiés par les lâches bleus casqués et bottés de la république ou les chiens baqueux, on prie fort pour que le petit Noël du Jésus du patronat de l'Elysée et de son monde soit aussi leur Passion, ce sera toujours ça de pris, on prie aussi pour que les GJ ne finissent pas par nous faire voir 5 étoiles, et on se passe quelques chansons en hommage à tous les colonisés de la start-up nation, intérieurs et extérieurs.

Hommage aux colonisés intérieurs des campagnes et des provinces.

Hommage aux ex-colonisés de l'extérieur, actuels colonisés de l'intérieur en banlieue.

 Hommage aux colonisés extérieurs de l'outre-mer.

vendredi 7 décembre 2018

Et si on parlait d'amour...

   Ceux qui considèrent l'acte d'amour comme une chose honteuse, ah !, les pauvres gens, et comme je les plains. Je les vois tout rougissant d'être au monde et qui se détournent avec dégoût de leur père et de leur mère...
Han Ryner (cité dans le n° 15 de L'En-Dehors).


   On ne peut concevoir qu'il y ait quelque chose de malsain en soi à contempler la représentation de l'accouplement de deux êtres ou des caresses qu'ils se prodiguent. Ce n'est pas plus malsain que de contempler un tableau représentant un laboureur qui ensemence un champ, ou des vendangeurs à la besogne. Ce qui est malsain, c'est le préjugé qui veut que ces représentations se colportent sous le manteau, se transmettent à la dérobée.
Ernest Armand.- L'Initiation individualiste anarchiste.

Wroblewski (à gauche) sur le point de recevoir le baiser individualiste anarchiste.

   Lorsque l'amour naît entre deux individus et qu'ils s'unissent l'un à l'autre, ils n'y sont pas portés par le désir d'avoir des enfants, mais par sympathie ou par passion l'un pour l'autre, attraction qui trouve sa réalisation normale dans le coït. Autre chose est le désir des conjoints d'avoir des enfants : il se développe en général plus tard et dépend de la réflexion ; ce n'est par conséquent ni un besoin, ni un instinct...
   Le but du coït n'est, en aucune façon, uniquement d'engendrer des enfants [...].
Dr Nystrom.

Wroblewski et sa camarade amoureuse du moment, ainsi qu'un autre couple d'en dehors, s'adonnant à la copulation non-conceptionnelle.

mardi 4 décembre 2018

Métamorphoses

- Docteur Jekyll et M. Hyde (1941) de Victor Fleming.

La magnifique Ingrid Bergman, en prendra plein la gueule

   Ajoutez que les rares fois où Watt entrevoyait Monsieur Knott, il ne l'entrevoyait pas clairement, mais comme dans une glace, une glace sans tain, une fenêtre à l'est le matin, une fenêtre à l'ouest le soir.
   Ajoutez que la forme que Watt entrevoyait parfois, dans le vestibule, dans le jardin, était rarement la même d'une entrevision à l'autre, mais variait tellement, à en croire les yeux de Watt, en corpulence, taille, teint et même chevelure, et bien sûr dans sa façon de circuler, et de rester sur place, que Watt ne l'aurait jamais crue la même, s'il n'avait sur que c'était Monsieur Knott.
   Watt n'avait jamais entendu Monsieur Knott non plus, entendu parler s'entend, ou rire, ou pleurer. Mais une fois il crut l'entendre dire, Cui ! Cui ! à un petit oiseau, et une autre fois il l'entendit faire un bruit étrange, PLOPF PLOPF Plopf Plopf plopf plop plo pl. Cela se passa parmi les fleurs.


- Rashōmon (1950) d'Akira Kurosawa.

Ici aussi, là encore, comme dans la vie, c'est la femme qui déguste et trinque le plus.

Car tout ce que je sais au sujet de Monsieur Knott, et de tout ce qui touchait à Monsieur Knott, et au sujet de Watt, et de tout ce qui touchait à Watt, c'est de Watt que je le tiens, et de Watt seul. Et si je n'ai pas l'air d'en savoir long au sujet de Monsieur Knott, et de Watt, et de tout ce qui touchait à eux, c'est parce que Watt n'en savait pas long, sur ces sujets, ou qu'il préférait ne pas le dire. Mais il m'assura à l'époque, quand il commença à dévider son histoire, qu'il me dirait tout, et puis plus tard, quelques années plus tard, quand il eut fini de la dévider, qu'il m'avait tout dit. Et l'ayant cru à l'époque, et puis plus tard, je n'avais qu'à continuer, l'histoire depuis longtemps dévidée, et Watt disparu. Non qu'il y eût la moindre preuve permettant d'assurer que Watt avait dit en effet tout ce qu'il savait, sur ces sujets, ou même qu'il s'était proposé de le faire, et cela pour la bonne raison que moi je ne savais rien, sur ces sujets, en dehors de ce que Watt voulait bien me dire. Car Erskine, Arsene, Walter, Vincent et les autres avaient tous disparu, bien avant mon entrée en scène. Non que Vincent, Walter, Arsene et Erskine eussent pu dire quoi que ce soit au sujet de Watt, sauf peut-être Arsene un peu, et Erskine un peu plus, loin de là. Mais ils auraient pu dire quelque chose au sujet de Monsieur Knott. Alors nous aurions eu le Monsieur Knott d'Erskine, et le Monsieur Knott d'Arsène, et le Monsieur Knott de Walter, et le Monsieur Knott de Vincent, à mettre en regard avec le Monsieur Knott de Watt. Ce qui aurait été un exercice plein d'intérêt. Mais ils avaient tous disparu, bien avant ma parution.
   Cela ne veut pas dire que Watt n'ait pu omettre certaines choses qui étaient arrivées, ou qui avaient existé, ou en rajouter d'autres qui n'étaient jamais arrivées, ou qui n'avaient jamais existé. Il a déjà été fait état du mal qu'éprouvait Watt à distinguer entre ce qui arrivait et ce qui n'arrivait pas, entre ce qui existait et ce qui n'existait pas, dans la maison de Monsieur Knott. Et Watt ne faisait aucun mystère, dans ses conversation avec moi, de ce que maintes choses présentées comme étant arrivées, dans la maison de Monsieur Knott, et naturellement sur ses terres, n'étaient peut-être jamais arrivées du tout, ou étaient peut-être arrivées tout autrement, et que maintes choses présentées comme ayant existé, ou plutôt comme n'ayant jamais existé, car celles-ci étaient les plus marquantes, n'avaient peut-être jamais existé du tout, ou plutôt avaient existé tout le temps. Mais cela mis à part, il est difficile à quelqu'un comme Watt de raconter une longue histoire comme celle de Watt sans omettre certaines choses, et sans en rajouter d'autres. Et cela ne veut pas dire non plus que moi je n'aie pu omettre certaines choses que Watt m'avait dites, ou en rajouter d'autres que Watt ne m'avait jamais dites, malgré tout le soin que je prenais de tout noter sur le champ, dans mon petit calepin. Il est si difficile s'agissant d'une longue histoire comme l'histoire de Watt, malgré tout le soin qu'on prend à tout noter sur-le-champ, dans son petit calepin, de ne pas omettre certaines choses qui furent dites, et de ne pas en rajouter d'autres qui ne furent jamais dites, jamais jamais dites du tout.

   Mes deux dernières actu ciné.

   Textes de Samuel Beckett dans Watt.

vendredi 30 novembre 2018

Sacqueboute XLII : Yves Robert

   A ne pas confondre avec la savoureux et réjouissant réalisateur de cinéma.


   L'Argent nous est cher, de l'album l'Argent, nous permet d'assister au cours d'économie pour les nuls de la magnifique chanteuse (et comédienne) Elise Caron, dont on se rappelle la participation au spectacle la Chose Commune, sur la Commune de Paris. Elise, si je puis me permettre de l'évoquer par son prénom, a participé également à des tas d'autres projets décalés et surprenants, parfois difficilement audibles pour des non-avertis comme moi, entre autre un truc sur le marquis de Sade...

Priviouslillonne Sacqueboute :

Daniel Casimir
Gary Valente
Chicago
Moon Hooch
Raymond Katarzynski
Albert Mangelsdorff
Christiane Bopp
Honoré Dutrey
Viscosity
Fred Wesley
Dave Lambert
Roswell Rudd
Curtis Fowlkes
Melba Liston
La Flûte aux trombones
La Femme tronc
Journal intime
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

mardi 27 novembre 2018

Tout le monde la déteste


   Il y a dans cette galerie de douleurs et de drames funestes une figure horrible, répugnante, c'est le gendarme, le garde-chiourme, la justice stricte, inexorable, la justice qui ne sait pas commenter, la loi non interprétée, l'intelligence sauvage (peut-on appeler cela une intelligence ?) qui n'a jamais compris les circonstances atténuantes, en un mot la Lettre sans l'Esprit ; c'est l'abominable Javert. J'ai entendu quelques personnes, sensées d'ailleurs, qui, à propos de ce Javert, disaient : "Après tout, c'est un honnête homme ; et il a sa grandeur propre. " C'est bien le cas de dire comme De Maistre : "Je ne sais pas ce que c'est qu'un honnête homme !"¹ Pour moi, je le confesse, au risque de passer pour coupable ("ceux qui tremblent se sentent coupables" disait ce fou de Robespierre²), Javert m'apparaît comme un monstre incorrigible, affamé de justice comme la bête féroce l'est de chair sanglante, bref, comme l'Ennemi absolu.
   Et puis je voudrais suggérer ici une petite critique. Si énormes, si décidées de galbe et de geste que soient les figures idéales d'un poème, nous devons supposer que, comme les figures réelles de la vie, elles ont pris commencement. Je sais que l'homme peut apporter plus que de la ferveur dans toutes les professions. Il devient chien de chasse et chien de combat dans toutes les fonctions. C'est là certainement une beauté, tirant son origine de la passion. On peut donc être agent de police avec enthousiasme ; mais entre-t-on dans la police par enthousiasme ? et n'est-ce pas là, au contraire, une de ces professions où l'on ne peut entrer que sous la pression de certaines circonstances et pour des raisons tout à fait étrangères au fanatisme ?
Charles Baudelaire.- Les Misérables par Victor Hugo

"Je pue, peut-être, mais j'ai un gros flingue."

1- La citation exacte est : "Je ne sais ce qu’est la vie d’un coquin, je ne l’ai jamais été ; mais celle d’un honnête homme est abominable."
2- La citation exacte est : "Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique".

vendredi 23 novembre 2018

La dose de Wrobly : brumaire 2018 EC



Samuel Beckett.- Watt.

   Bon, pour commencer, depuis que ce blog existe il me semble bien que Wroblewski n'avait jamais aussi peu lu : un seul bouquin dans le mois ! Y a-t-il un enseignement à en tirer ? Je pourrais multiplier ad libitum, à moins que ce ne soit ad nauseam, les hypothèses les plus pointues et aux tenants et aboutissants multiples, ouvrant en arborescence un infinité de propositions allant de la tautologie la plus pure à l'absurde absolu, le tout toujours imprégné d'une odeur d'asile, à l'image des personnages de Samuel Beckett (le livre aurait tout aussi bien s'intituler What ???), que ça ne m'avancerait pas à grand chose.

   Mais Samuel Beckett, parlons-en, justement. Là aussi le nombre "un" apparaît, car c'est mon premier livre de cet illustre auteur. Et figurez-vous que j'avais une mauvaise opinion de lui jusqu'à présent, plein de préjugés négatifs, que j'étais. Pour moi il n'était l'auteur que de pièces un peu facilement sans queues ni têtes, mais surtout chiantissimes, donc taxées de géniales par la critique avancée. J'étais d'ailleurs allé en voir une (non, pas Godot, que je n'ai ni lu ni vu), offerte, à l'annexe de la Comédie Française au Louvre. Bonne Terre ! Que c'était sinistre et ennuyeux ! Pourtant je ne suis pas du genre à avoir des jugements à l'emporte-pièce, j'aime découvrir. Quand je n'aime pas j'aime creuser, essayer encore, et encore essayer. En musique par exemple je me suis bouffé tout un tas de Stravinsky, Debussy, Messiaen, Bartok, Chostakovitch, Ravel hors Bolero, parce que je voulais comprendre ce qu'il y a d'ineffable chez eux. J'ai quelques pistes et des plages de vrai plaisir aujourd'hui. En général je m'offre, tout pur et grand ouvert aux longues émotions esthétiques "comme une cuvette à un vomissement" comme dirait Arsène. Mais là, ce monologue de Beckett au Louvre, vraiment plombant. Il peut y avoir dans le sinistre, le glauque, les galeries de freaks grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge ou petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, du délectable comme chez Céline, du sublime comme chez Baudelaire... Mais là, non, le sinistre et le glauque inintéressant. Et de sens, aucun.
   Et bien après avoir commencé ce roman, car il ne s'agit pas de théâtre, première surprise, j'ai de suite changé d'avis. Pourquoi ? Parce que même si le sinistre, le glauque, les freaks, le pathologique et l'absurde se confirment, un élément vient tout sauver : je me bidonne ! Il y a de l'humour dans cette écriture de maniaque, et ça, sa sauve tout ! La saga de la famille Lynch (des Sharpe et des chiens faméliques) est à cet égard, hilarante.
   Par ailleurs, furtivement la lecture de Watt m'a évoqué d'autres écrivains : Proust pour le décorticage mental obsessionnel, Camus pour le sentiment d'étrangeté, Swift pour le hardcore et les domestiques, Kafka pour cauchemardesque ordinaier, Pierre-Autin Grenier et Pierre Desproges pour la sensible jouissance du choix de style ludique et parodique, Joyce peut-être mais je le connais mal, le côté dépressif..., l'Ancien testament pour les énumérations oiseuses et sans fin, des traités mathématiques ou du Fourier pour les calculs au millimètre de futilités ainsi transfigurées...

   Et certains passages d'une grande tension métaphysique peuvent même me toucher personnellement, comme celui-ci, qu'on aurait pu retrouver au cœur de la tempête dans le crâne du verbicruciste que je suis, ou du cruciverbiste que je suis aussi, ou d'un verbicruciste qui ne serait que verbicruciste, ou d'un cruciverbiste qui ne serait pas verbicruciste ; qu'on aurait pu retrouver également dans les joutes âprement polémiques entre cruciverbistes et verbicrucistes, ou entre cruciverbistes et cruciverbistes, ou encore entre verbicrucistes et verbicrucistes, sans oublier celles entre cruciverbistes également verbicrucistes et verbicrucistes cruciverbistes dans la foulée, ou bien, entre cruciverbistes non verbicrucistes et verbicrucistes aussi cruciverbistes, peut-être même, on peut le postuler, entre verbicrucistes non cruciverbistes et honorables cruciverbistes dotés simultanément de la qualité de verbicruciste, que nous connaissons trop bien dans ces colonnes ! Jugez-vous même :


A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. Oh peut-être pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n'était pas un pot, mais alors pas du tout. Ca ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en être réconforté. Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins, et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot. Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. Car si l'approximation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, , mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoiqu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. Car le pot était toujours un pot, Watt en était persuadé, pour tout le monde sauf pour Watt. Pour Watt seul ce n'était plus un pot, mais alors plus du tout. [...] Et pour Watt le besoin de soulas sémantique était parfois si grand qu'il se mettait à essayer des noms aux choses, et à lui-même, un peu comme une élégante des bibis. Ainsi du pseudo-pot il lui arrivait de dire, réflexion faite, C'est une targe, ou, s'enhardissant, C'est un choucas, et ainsi de suite. Mais le pot avait aussi peu de succès comme targe, ou comme choucas, ou sous tout autre nom soumis à son innommable réité, que comme pot. [...] C'est pour ces raisons surtout que Watt aurait été heureux d'entendre la voix d'Erskine enserrer dans des mots l'espace de la cuisine [...]. Non que le fait d'entendre Erskine nommer le pot, [...] eût changé le pot en pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été la preuve que pour Erskine tout au moins le pot était un pot [...]. Non que le fait pour le pot d'être un pot [...], eût fait du pot un pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été comme un encouragement à l'espoir caressé par Watt [...] de [...] voir [...] les choses réapparaître [...].


lundi 19 novembre 2018

Wroblewski n'a rien d'autre à foutre

   Puisque nous étions dans les mots croisés au dernier articule, restons-y avec cette question : pure Schadenfreude ou passion dévorante pour les jeux de papy ? Wroblewski embête de paisibles bibliothécaires, honte à lui ! Heureusement il a été bien puni en étant gentiment remis à sa place. Quant aux jeux en question, ils restent illisibles une fois sur deux.

   Quand le public s'oppose au privé, le commun au marchand, les glandeurs emmerdants aux agents compétents, il y a du rififi dans le camp de travail (mettant en l'occurrence, et c'est plutôt rare, convenons-en, à disposition de son personnel la bibliothèque en question qui, au demeurant, apporte à Wroblewski de nombreuses satisfactions et consolations nonobstant les petites frustrations ci-dessous décrites), à preuve cet échange de mails authentique !

   Les prénoms et noms ont été changés, sauf celui de Wroblewski, qui demeure authentique.

   Bon voyeurisme au cœur de l'entreprise les loulous !




De: "Wroblewski"
À: "Jean-Michel Bouvard", "Francine Petitpas", "Jean-Roger Peupeux", "Bernadette Jeanne"
Envoyé: Vendredi 5 Octobre 2018 11:53:52
Objet: Modeste proposition.

Bonjour chers collègues,

Depuis quelques semaines je constate avec contrariété que les anti-vols collés sur le Canard enchaîné empiètent sur certaines parties éditoriales. J'avais évoqué le sujet avec quelques collègues de la bibliothèque et sur le cahier de suggestions du comptoir des périodiques, et je vous remercie d'en avoir tenu compte. En effet, l'antivol n'est plus, depuis deux ou trois semaines, collé sur les mots croisés. En revanche il est depuis lors collé sur la chronique Sur l'Album de la Comtesse, chronique que j'étudie chaque semaine quand c'est possible.

Cet état de fait n'est pas sans m'étonner car depuis 2013 je suis un assidu lecteur du Canard à la bibliothèque, et en cinq ans (déjà !) jamais un antivol ne m'avait empêché la lecture de quelque partie de l'hebdomadaire. Cela dit le phénomène m'avait peut-être échappé faute de tout lire...

Je me permets donc de vous faire la requête suivante : auriez-vous la gentillesse de coller l'anti-vol sur l'ours ou les conditions d'abonnement, qui sont à l'identique sur chaque numéro et ne manqueront donc à personne ? Certains collègues avec qui j'ai évoqué le sujet m'ont répondu qu'il n'y a plus d'ours, ou plus de place. Or il y a bel et bien toujours un ours, et il y a la place, certes tout juste, mais suffisante, pour qu'une partie (minime je l'accorde, et certains penseront peut-être mineure, mais qui n'est pas sans rapport avec des domaines comme l'actualité, la linguistique, la littérature, la logique...) du journal ne soit pas sacrifiée. Vous trouverez ci-joint copie de la page concernée avec quelques indications allant dans le sens de mon recours.

Même si elle est intéressée et motivée par ma déception répétée ces derniers temps à l'ouverture du Canard, il va sans dire que cette demande est faite en toute confraternité. Je vous suis par ailleurs très reconnaissant pour tout le travail que vous accomplissez, qui me permet de profiter de ce centre de ressources extraordinairement vaste qu'est la bibliothèque de XXXXX.

Et je vous remercie encore d'avoir sauvé les mots croisés.

Bien cordialement à vous et à bientôt de vous croiser, également, en salle de lecture, au restaurant ou autre.


De: "Jean-Michel Bouvard"
À: "Mireille Fortjarret"
Cc: "Francine Petitpas", "Jean-Roger Peupeux", "Bernadette Jeanne", "Nolan Kevin", "Ewan Ilan"
Envoyé: Mardi 9 Octobre 2018 20:01:26
Objet: Fwd: Modeste proposition.

Mireille,

J'aimerai que tu lui réponde directement (ou sur le cahier en salle jaune)

Il n'est pas possible de faire les volontés d'un seul lecteur !!

L'équipement d'un journal doit avoir un antivol et il y a peu de place sur le Canard enchainé

Même si je le connais (il chante avec moi à la chorale), il n'a pas à écrire un tel texte !!!

S'il veut lire l'album de la Comtesse, il peut acheter le Canard !!!

Jean-Michel

Le 12/10/2018 12:38, Mireille Fortjarret a écrit :

> Monsieur,

> > je prends connaissance de votre message et vous remercie de l'intérêt que vous apportez à notre bibliothèque et à sa collection de titres de presse.
> Un titre en particulier retient toute votre attention : Le Canard enchainé.

> > Ce titre est équipé comme les autres journaux avec une étiquette antivol ; celle-ci est placée avec attention dans un lieu "stratégique"pour entraver le moins possible la lecture. Les membres du service font le maximum. >

> Cordialement,

> >Mireille Fortjarret.

Le 12/10/2018 14:50, Wroblewski a écrit :

Bonjour Madame,

Je vous remercie de votre réponse et vous souhaite un bon week-end.

Bien cordialement.

Walery Wroblewski.

jeudi 15 novembre 2018

Mes mots rares en cage III

Ça faisait longtemps chers amis, à vous de jouer !


A B C D E F G H I J
1 O R I E N T A L E S
2 R I O
B O L E R O
3 P A N E
M A H E U
4 A N I S E R
M
S
5 I T S
L I M A N T
6 L E A R
P A N E R
7 L
N U C L E
A A
8 E A T
H E
N N I
9 U T
B O Y C O T T
10 S O T I E
L I S A
11 E N G L U A I S
N
12 S E V E R E M E N T

Bravo et merci à tous les participants : Muriel, Romain et George !

HORIZONTALEMENT
1 - Hugoliennes de droite ?
2 - Bravo, quel spectacle d'un flic alcoolique ! – Espagnol illustre de la musique française
3 - Va se faire griller… - Une famille à mauvaise mine
4 - Jaunir en 51
5 - Son d'outre-Manche – Usant sauf s'il y a de l'amour
6 - Roi celte, madrilène sur le retour – Bien lubrifier et pénétrer sa mie
7 - Casse des noyaux dans son aire – Haute qualité selon Standard & Poor's
8 - Souvent mange quand c'est de la menthe – Dans le lard du chef – Coule dans le Danube à contre courant
9 - A plusieurs clés – Complément du sabotage chez Pouget
10 - La farce de la critique – Partie d'un des grands travaux de Vinci
11 - Usais d'éléments de langage
12 - A la manière verte

VERTICALEMENT
A - Veulent-elles aussi « développer » la Guyane ?
B - A la gueule de porte bonheur – Fadasse
C - Particulièrement rayonnant – Accro aux rails
D - Se retourner – C'est un peu cours jeune homme – Visqueuse inquiétude
E - Note diminuée – Le mexicain – Tous ensembles euh tous ensemble ouais ! ouais !
F - Il tue en Plein Soleil – Cœur du cœur du Calvados
G - Calai bien au centre – Vague à l'âme - Réchauffe pour refroidir
H - Aux Brothers affola les bourses – Bruyant à Douvres mais discordante à Calais
I - Commune, elle date d'après Jésus – Ces petits riens
J - Poupée russe du capitalisme


lundi 12 novembre 2018

Putain cent ans !


   Les "lois sociales" ont amélioré la condition des travailleurs. C'est indéniable. Mais on sait, en ce qui concerne les procédés d'entr'égorgement internationaux que les moyens de destruction n'ont jamais été aussi meurtriers, aussi cruels, aussi froidement calculés et raisonnés qu'ils le sont devenus durant la grande guerre de 1914-1919.
   Que sont les atrocités des guerres coloniales en comparaison de tout ce qui s'est perpétré durant ces cinq années où la folie du meurtre s'était emparée de millions et de millions d'êtres humains ? Tuer pour tuer, par masses, de n'importe quelle façon, en se servant de n'importe quel moyen, en mettant à profit l'instinct ancestral de l'être primitif qui trouve du plaisir à priver de la vie son semblable en humanité, en utilisant les applications les plus récentes des découvertes scientifiques pratiques. Avoir recours à toutes les ressources que peut recéler l'imagination humaine : des gaz asphyxiants au nettoyage au coutelas des tranchées de l'ennemi. Tuer sur terre, sur mer, dans les airs. Massacrer les civils, égorger les prisonniers, achever les blessés. Incendier, brûler, démolir avec ou sans raison plausible. Et tout cela en discourant de "liberté", de "justice", de "respect des petites nationalités", du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes".
   Non, le milieu social ne vaut pas mieux, considéré en particulier ou en général, que le pire de ceux qui ont rompu violemment le contrat économique.
Ernest Armand.- L’Initiation individualiste anarchiste, 1922.

vendredi 9 novembre 2018

En marche !


À M. Charles Baudelaire
Hauteville-House, 6 octobre 1859.

   Votre article sur Théophile Gautier, Monsieur, est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne.
   Je n’ai jamais dit l’Art pour l’Art ; j’ai toujours dit l’Art pour le Progrès. Au fond, c’est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! c’est le mot du Progrès ; c’est aussi le cri de l’Art. Tout le verbe de la Poésie est là. Ite.
   Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants Les Sept Vieillards et Les Petites Vieilles, que vous me dédiez, et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau.
   L’Art n’est pas perfectible, je l’ai dit, je crois, un des premiers, donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et pour les égaler, il faut déplacer l’horizon de l’Art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l’homme aussi se déplace. Les pas de l’Humanité sont donc les pas même de l’Art. — Donc, gloire au Progrès.
   C’est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.
   Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l’êtes. Vous êtes, Monsieur, un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le Beau. Donnez-moi la main.
   Victor Hugo.
   Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage !


Les Sept Vieillards
A Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
A quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.
Sosie inexorable, ironique et fatal,
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
- Mais je tournai le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l'absurdité !
Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Un vieillard dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux.

 On eût dit sa prunelle trempée dans le fiel.

Les Petites Vieilles
A Victor Hugo

I
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !

II
De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !
L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III
Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier !

IV
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
Je vois s'épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Où serez-vous demain, Èves octogénaires ?

lundi 5 novembre 2018

Sacqueboute XLI : Daniel Casimir


   Bon, allez, un peu de technique, une fois n'est pas coutume. Comme vous savez, pour obtenir des notes au trombone il faut bien placer la coulisse, sans repères précis, contrairement au piano ou à la guitare à frettes. On se rapprocherait plus du violon ou les doigts doivent se placer à l'oreille et par habitude au bon endroit du manche. A cela s'ajoute plus ou moins de tension des lèvres pour chaque position de la coulisse, et plus ou moins de rapidité dans l'expulsion de l'air (faut s'la taper, la colonne d'air !). Le trombone qu'on connait généralement, en jazz notamment, est le trombone ténor, parfois le basse, dans les big bands par exemple. Et souvent, quand on entend des solistes de ténor, ils sont perchés un peu dans l'aigu du trombone, parce que ça passe mieux par dessus le groupe, avec les difficultés que cela comporte qui font qu'on a un peu l'impression qu'ils marmonnent : difficile d'être hyper précis dès que ça phrase rapide.
   Daniel Casimir a sorti un disque il y a quelques années, après avoir mis au point avec un luthier un trombone alto un peu amélioré. Le trombone alto existait déjà, bien sûr. En général il n'est utilisé que dans les orchestre classiques, pour jouer vraiment dans l'aigu. Et comme, mis à part dans l'aigu, ça ne sonne pas très bien, ce n'est jamais utilisé en jazz, par exemple. L'"invention" de Daniel Casimir, en revanche, fonctionne excellemment dans le registre normal correspondant au haut du registre du ténor, tout en étant un trombone alto, ce qui lui permet de la vélocité et un magnifique rendu acoustique. Conséquemment, fort de ce nouvel instrument avec lequel il s'est beaucoup entraîné, il s'est payé le luxe de faire un album avec un nonnette de saxophone, l'ensemble Squillante, eh oui !  C'est ici :




Priviouslillonne Sacqueboute :
Gary Valente
Chicago
Moon Hooch
Raymond Katarzynski
Albert Mangelsdorff
Christiane Bopp
Honoré Dutrey
Viscosity
Fred Wesley
Dave Lambert
Roswell Rudd
Curtis Fowlkes
Melba Liston
La Flûte aux trombones
La Femme tronc
Journal intime
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

vendredi 26 octobre 2018

L'irrésistible attrait des Pringles

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Marcel Proust.- À la recherche du temps perdu.


   L'aveuglement néocolonial est un thème récurrent de la guerre contre le terrorisme. Dans la prison de Guantánamo Bay, qu'administrent les Américains, on trouve une pièce connue sous le nom de "cabane de l'amour". Une fois qu'on a établi qu'ils ne sont pas des combattants ennemis, les détenus y sont conduits en attendant leur libération. Là, ils ont la possibilité de regarder des films hollywoodiens et de se gaver de "fast-food" américain. Asif Iqbal, l'un des trois détenus britanniques connus sous le nom du Tipton Three (le trio de Timpton), eut l'occasion de s'y rendre à quelques reprises avant que ses deux amis et lui ne fussent enfin libérés. "Nous regardions des DVD, mangions des hamburgers de McDonald, des pizzas de Pizza Hut et, en gros, décompressions. Dans ce secteur, nous n'étions pas enchaînés. Nous ne comprenions pas pourquoi on nous traitait de cette manière. [...] Le reste de la semaine, nous étions dans nos cellules, comme d'habitude. [...] Une fois, le dimanche précédant notre retour en Angleterre, Lesley [un agent du FBI] a apporté des chips Pringles, des glaces et des chocolats." Selon Rhuhel Ahmed, ami d'Iqbal, le traitement de faveur avait une explication très simple : "Ils savaient qu'ils nous avaient maltraités et torturés pendant deux ans et demi, et ils espéraient que nous allions tout oublier."


    Ahmed et Iqbal avaient été faits prisonniers par l'Alliance du Nord pendant qu'ils visitaient l'Afghanistan, où ils s'étaient rendus pour assister à un mariage. Ils avaient été sauvagement battus, privés de sommeil, rasés de force et privés de tout droit pendant 29 mois. On leur avait aussi injecté des drogues non identifiées et on les avait obligés à rester dans des positions inconfortables pendant des heures. Pourtant, l'irrésistible attrait des Pringles était censé leur faire tout oublier. Telle était effectivement l'intention.
   Difficile à croire, même si, au fond, le projet mis au point par Washington pour l'Irak reposait sur le même principe : secouer et terroriser le pays tout entier, détruire délibérément son infrastructure, rester les bras croisés pendant que sa culture et son histoire étaient vandalisés - puis tout arranger au moyen d'un afflux d'appareils électroménagers bon marché et de junk food importé. En Iraq, le cycle de l'oblitération et du remplacement de la culture n'eut rien de théorique : en fait, quelques semaines seulement suffirent pour boucler la boucle.
Naomi Klein.- La Stratégie du choc.