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mercredi 22 février 2023

La Dose de Wrobly : pluviôse 2023 EC

Odilon Redon.- La Cellule d'or.

- Walter Benjamin.- Rêves.
   "Une tradition populaire met en garde contre l’idée de raconter ses rêves le matin, à jeun. Dans cet état, en effet, l’homme éveillé est encore sous l’emprise du rêve. Car la toilette ne rappelle à la lumière que la surface du corps et ses fonctions motrices visibles, alors que, dans les couches inférieures, pendant que nous faisons notre toilette, la pénombre grise du rêve persiste et se renforce même dans l’isolement de la première heure de veille. Celui qui appréhende d’entrer en contact avec le jour, que ce soit par peur des hommes ou parce qu’il veut se recueillir, peu importe, ne désire pas manger et dédaigne le petit déjeuner. Il évite ainsi la rupture entre le monde de la nuit et celui du jour. Une précaution qui ne se justifie que si l’on consume le rêve dans une tâche exigeant concentration, à défaut de le consumer dans la prière, mais qui peut conduire, autrement, à une confusion des rythmes de vie. Dans cette représentation, transcrire ses rêves est funeste, car l’homme, encore à moitié complice du rêve, le trahit avec ses mots et doit s’attendre à ce qu’il se venge. Pour le dire dans le langage d’aujourd’hui : il se trahit lui-même. Il a quitté la protection de la naïveté onirique et s’abandonne à lui-même en touchant à ses visions de rêve sans les maîtriser. Car c’est seulement de l’autre rive, dans la clarté du jour, qu’on peut raconter le rêve, à l’aide d’un souvenir capable de le maîtriser. Cet au-delà du rêve ne peut être atteint que par une purification analogue à la toilette et pourtant totalement différente d’elle. Cette purification passe par l’estomac. L’homme à jeun parle encore du rêve comme s’il parlait dans son sommeil."
Albert Welti. Nuit de lune [Mondnacht].

- Lois McMaster Bujold.- Komarr.
   Grand plaisir de retrouver Miles Vorkosigan, viré des services secrets mais désormais Lord Auditeur de Barrayar, débarquer sur la planète Komarr pour y enquêter sur la destruction de son miroir solaire. Il y rencontre une famille à l'homme manipulateur et agressif, mais dont la femme n'est pas sans l'attirer puissamment... Je débute donc dans le suspense le tome 5 de la saga !

vendredi 10 février 2023

Fourier est en deuil.

Moi, Charles Fourier, m'associe aux membres du département de philosophie de l'Université Paris 8 de Saint-Denis afin de vous faire part du décès de René Schérer, survenu le 1er février 2023, et vous partage ce message rédigé par ses collègues Stéphane Douailler et Emmanuel Pehau.


Le département de philosophie de l’Université Paris 8 a la tristesse d’annoncer le décès de René Schérer survenu le 1erfévrier 2023. Un moment de recueillement à la chambre funéraire de Châtillon a réuni hier ses proches, collègues et ami.es, avant que son corps ne rejoigne la ville de Tulle où il sera inhumé dans un caveau familial.

René Schérer appartenait à la génération fondatrice à la fois de notre université (à travers le Centre Expérimental de Vincennes, dont il occupa souvent les bâtiments administratifs sans jamais y siéger) et de notre département (où il enseigna dès le premier semestre). Entré pour enseigner (bientôt par les actes autant que par la parole) la "critique de l'idéologie pédagogique", il devint un réformateur autant qu'un agitateur de l'institution en fondant, avec Châtelet, Deleuze et Lyotard l'Institut Polytechnique de Philosophie (qui permit de délivrer des diplômes de valeur, en particulier à la population étudiante d'origine étrangère, dans un département alors privé d'habilitation nationale), avant de reprendre, après la mort de son camarade de tous les combats, François Châtelet, la reconstruction et la réhabilitation du cursus de philosophie. Il sera le premier responsable, du milieu des années 1980 au début des années 1990, de la formation doctorale en philosophie, d'abord seul puis, après sa retraite, comme conseiller de son complice en phénoménologie Arion Kelkel.

S’il fut l’un des premiers à rejoindre le Centre expérimental de Vincennes, il fut peut-être aussi celui qui honora jusque dans l’âge le plus avancé la mission d’enseignement et de recherche qu’il avait alors acceptée. Ce n’est qu’après 2018, alors qu’il voyait arriver le moment de devenir centenaire, qu’il mit fin à son célèbre séminaire. Lorsque le jeudi soir René Schérer, entouré de quelques étudiant.es, arrivait au département de philosophie, quelque chose comme une autre temporalité sensible s’installait. Se faisant entendre depuis un espace circonscrit imposé par la relative surdité de René, une voix d’une tonalité très particulière s’élevait, instituait une scène inimitable d’écoute et d’échange, agrégeait autour d’elle comme autour d’un colombarium qui aurait été conçu pour donner leur envol à des idées philosophiques inouïes.

René Schérer laisse une œuvre importante composée de près d’une trentaine de livres publiés en nom propre ou en collaboration entre 1961 et 2017, qui l’aura mené d’un travail de présentation et de traduction de la phénoménologie husserlienne comprenant notamment la mise à la disposition du public français des quatre volumes des Recherches Logiques de Husserl vers l’analyse philosophique de la communication prise pour sujet de sa thèse, avant que l’impact des événements de 1968 sur les tâches, méthodes et horizons qui s’ouvraient au travail philosophique ne l’oriente vers un long et personnel chemin de réflexion, où, s’aidant de Charles Fourier, Gabriel Tarde et Gilles Deleuze, il ne cessera de remettre sur le chantier la question du mode de fabrication des sujets humains et des rapports que crée et autorise entre eux une civilisation qui se laisse régulièrement convaincre de s’en tenir aux schémas de compréhension qu’elle a déjà plaqués sur le miroitement infini de la vie. Accordant une attention exceptionnelle aux possibles dont le désir multiforme de « changer de vie et de société » d’après 1968 ne cessa de produire des images variées, il se reconnut dans la tâche d’entreprendre l’édification d’un imaginaire rigoureux dans lequel l’homosexualité, admise à prendre le rôle et la fonction de donnée immédiate de la conscience, apprendrait à impulser un examen de grande ampleur critique, utopique, poétique des catégories et constructions des sciences humaines et sociales qui connaissaient au cours des mêmes années un essor et un renouvellement considérables. Les reconfigurations qu’il proposa de la question éducative et de la question de l’hospitalité se sont propagées au-delà des frontières.

Outre ses livres et ses nombreuses conférences, pour partie perdues, quatre films tournés entre 1975 et 2016 continueront d’attester jusque dans la mémoire de la contre-culture l’autre manière de voir ainsi que l’autre ambition de penser que René Schérer essaya de faire advenir. 


Bibliographie partielle et partiale :
Charles Fourier ou la Contestation globale, Paris, Seghers, 1970; réédition Paris, Séguier, 1996.
L’Âme atomique. Pour une esthétique d’ère nucléaire (avec Guy Hocquenghem), Paris, Albin Michel, 1986.
Pari sur l’impossible. Études fouriéristes, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1989.
L’Écosophie de Charles Fourier, Paris, Economica, 2001.
En quête de réel. Réflexions sur le droit de punir, le fouriérisme et quelques autres thèmes – Entretien avec Tony Ferri, Paris, L'Harmattan, 2014.
Fouriériste aujourd'hui, suivi de Études et témoignages, sous la dir. de Yannick Beaubatie, Tulle, Éditions Mille Sources, 2017.

mardi 25 mai 2021

La Dose de Wrobly : Floréal 2021 EC

"[...] vous me demandez alors : "Maître Isogushi, comment dissiperons-nous ces troubles ?" Je vous réponds : "En faisant en sorte que l'on puisse dire de vous : regardez cet homme, à aucun moment il ne se repose ! Et si l'on va jusqu'à proclamer : "Voilà l'homme qui ne dort jamais", c'est mieux encore. Cela signifierait que vos troubles sont derrière vous. [...]""
Patrice Franceschi.- Ethique du samouraï moderne.

"Vous êtes surtout paresseux."
Jean Rostand.




- Blaise Lesire.- Opuscule navrant.

   Comme son illustre homonyme, Blaise Lesire a ressenti le vertige de l'absurdité de l'existence. Mais contrairement au mystique Auvergnat, il n'a pas fait le pari de la foi en un au-delà où il serait cajolé par 72 religieuses vierges de Port-Royal des Champs, mais de celle dans le salut en ce monde par la sieste, tempérée par de complices colloques, sentimentaux, sensibles, sensuels voir érotiques avec de charmantes quoique parfois vindicatives compagnes de différentes espèces.

   Je me suis beaucoup identifié à Blaise Lesire, tout au moins au personnage qu'il campe dans ce tout à fait réjouissant recueil d'aphorismes. A telle enseigne que j'ose me considérer comme un houbiste, modéré certes en regard de la radicalité de l'auteur, disons un houbiste de basse intensité léthargique : il m'arrive encore d'émettre quelques casuistes réserves sur le dogme du fatalisme héroïque, ainsi que sur celui du non-agir critique, tout en les pratiquant maladroitement, mais en restant ataviquement prisonnier de ma nature d'animal façonnier, comme disait Proudhon. Compulsivement je ressens le besoin d'agir pour la révolution anarcho-communiste, on pourrait dire qu'il s'agit là de mon "grain", comme dirait Stirner. Cependant je ne fais rien ou pas grand chose, ce qui maintient ma vie dans une légère culpabilité insatisfaite. Par ailleurs, je sais que si je ne m'agite pas un peu, je vais mal dormir, et cela je ne le tolère pas. Ainsi donc mon houbisme se dilue dans une sobre activité, parfois intense, comme sur les tatamis d'avant COVID, par exemple, mais toujours stoppée nette au moindre besoin de repos. Je suis un houbiste hobbyiste. Je ne sais si cela conviendrait à l'intransigeance du Maître, mais je crois savoir après étude de son enseignement qu'il n'accepte aucun disciple, entendant jalousement rester le seul adepte de sa secte. Libre donc à chacun de s'en inspirer à sa manière.

   Je m'identifie à l'auteur par de nombreux traits :

   - Je suis né sous le signe du Loir. Adepte de la sieste, que je qualifie systématiquement de l'adjectif "délicieuse", des micro-siestes également quand une activité quelconque m'éloigne de mon lit, de la grasse matinée, et sur mon âge mûrissant, des extinctions des feux avant minuit (pas toujours). Au bagne salarial les chiottes m'ont souvent servis de lieu de sommeil, bien calé assis sur le trône. Aujourd'hui, ayant finalement trouvé un lieu de chagrin plus souple, je vais à la bibliothèque fermer les yeux dans un fauteuil (quand il en reste, les adeptes de notre maçonnerie sont légions !). Parfois il m'est arrivé aussi de prendre, à mon poste de travail, la position du penseur concentré sur son clavier, ou adossé au fauteuil le regard sur l'ouvrage, pour pratiquer cet art. Le tout étant d'éviter le ronflement.

   - Je trouve une grande consolation, un moteur de désir et un plaisir sûr dans le jazz. A ce sujet, je voudrais remercies l'aphoriste pour m'avoir fait comprendre enfin, avec un moyen concret pour l'appréhender, après tant d'années de musique en amateur, ce qu'est un rythme ternaire. Le coup du "un et puis deux", relève du génie ! Reconnaissance éternelle !

   - Si je n'ai pas démissionné, c'est un peu tout comme, je me suis reconverti. D'un emploi nécessitant de ma part énergie, créativité, initiative, responsabilité, et flicage, entre autres, je suis passé à un simple job d’exécution. Je n'ai cependant pas été jusqu'au robinsonnesque séparatisme de Blaise Lesire, manque de créativité, d'initiative, d'imagination et de force vitale. Comme quoi, c'est paradoxal, pour vivre heureux feignant, il faut abattre un sacré taf !

   - J'ai haï l'école. Elle m'a traumatisé, terrorisé à 5 ans, à telle enseigne que mes laïcards de parents m'en ont changé pour me mettre chez des bonnes sœurs. J'y ai vécu une infinie tristesse et une insondable solitude, mais moins terrorisé qu'à la laïque (c'est un hasard, évidemment, j'avais dû tomber sur l'instit' sadique de service, je me souviens de son nom, 5 ans ! Madame Stéphanie). Puis, retour au public en CP j'ai eu mes premiers fantasmes de meurtre et désirs de mort, en la personne de l'instit' plutôt gentille a priori rétrospectivement, pauvre madame Pigaillem ! La peur ne m'a pas lâchée au collège, mais j'avais fait le deuil du pouvoir magique de faire mourir les gens par la pensée et admis que ce n'était finalement pas souhaitable. Jusqu'à ce qu'à 15 ans je découvre la potion magique anti trouille, la pillave. Qui répare sur le coup mais ne fait qu'amplifier l'angoisse qui eut tout loisir de me pétrir de nouveau ensuite dans la vie dite active...

   - Je m'intéresse à quelques philosophies et arts martiaux orientaux, en pratiquant certains avec une assiduité variable.


   Nous croisons de bien sympathique personnes dans cet opuscule, de Tchouang Tseu à Franquin, de Lichtenberg à Beckett, de Scutenaire à Brassens et bien d'autres. Je ne prétends pas avoir de l'humour, ce serait présomptueux, mais en lisant l'Opuscule j'avais l'impression que mon esprit en pétillait. L'humour, cette forme supportable de l'angoisse, et cette rupture dans un chaîne logique, n'est-il pas aussi la définition du paradoxe ? En tout cas, Blaise Lesire est un virtuose de l'exercice !

   Je ne m'identifie pas aux traits suivants de l'auteur :

   - Il aime la moto (cela dit je ne juge pas, moi j'aime bien le heavy metal...) ;

   - Les benzodiazépines me sont interdits, je dois négocier mes malaises par des voies naturelles, mais ce n'est pas par vertu, rassurez-vous, plutôt une forme d'allergie me poussant à ingurgiter Xanax, Lexomyl, Valium, Rohypnol et autres Lysanxia par pincées plutôt que par unité, moitié ou quart d'unité.

   L'Opuscule m'a évoqué :

   - Alexandre le bienheureux ;

   - L'écrivain peu connu Pierre Autin-Grenier, qui n'a pas écrit d'aphorismes, mais des poèmes en prose à caractère autobiographique et humoristique. De mémoire, il me semble être un précurseur du houbisme.

   - Le poème Les Hibous, de Baudelaire, un de mes préférés.

   - Ernest Armand.


   Ce qui m'a choqué dans l'ouvrage de Blaise Lesire :

   Ce n'est pas son cynisme, son matérialisme, son épicurisme, son hédonisme simple et naturel entre l'ascétisme du macrobiote et le consumérisme des lou ravis de l'économie, son pessimisme (qui se relativise au fil du temps et des pages puisque vers la fin du recueil nous avons même le plaisir de lire quelques utopies en trois lignes), son inactivisme forcené, sa misanthropie (jamais aigre), non, en tout cela je peux aussi me retrouver. Ce qui m'a réellement déstabilisé et agacé (comme le dit l'auteur, quand nous décidons de prendre un livre, c'est par lassitude de s'agacer soi-même et afin d'être agacé par quelqu'un d'autre, l'écrivain), c'est que nous sommes une fois de plus en présence d'un homme à femme, d'un libertin heureux. Mais comment font-ils ? Moi dont la seule ambition depuis ma tendre adolescence a toujours été de "baiser des gonzesses", comme disait Coluche, ce domaine de ma vie a été lui aussi un immense fiasco, fait de frustration, de chaos, de gâchis, d'eau de boudin (sans mauvais jeu de mot sexiste), de soupe meilleure, toujours, dans l'assiette du voisin. Toutes ces grâces roturières, foisonnant dans les rues, le métro..., toutes ces passantes je les ai convoitées, jamais possédées. Mes rares relations n'étaient pas celles que je fantasmais. "Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon." comme le cite notre artiste de l'édredon. Finalement, à 40 ans j'ai fait un enfant (alors que j'étais aussi néo-malthusien que l'aphoriste, mais j'ai finalement été curieux, et peut-être par dépit aussi de n'avoir pu être Casanova), ce qui me permet, vivant en couple depuis 13 ans, de ne pas avoir touché une femme depuis pas loin de 10 ans (je ne tiens pas le compte exact mais le temps passe si vite - ma compagne n'est pas comme moi, adepte de la sieste, et le soir, si on veut lire un peu... après on est quand même pris d'une douce mais insistante torpeur à laquelle il est difficile de résister...), et de ne plus m'emmerder avec toutes ces salades.

   Donc échec total de ma vie, même dans ce domaine-ci des affaires.

   Conclusion, un livre à lire et à relire, qui constitue dores et déjà un support pour mes méditations du matin.


- Georges Bataille / Eric Weil. A en-tête de Critique : correspondance 1946-1951.

   Nous retrouvons l'ami de ce blog Georges Bataille dans ce passionnant recueil épistolaire. Bon, avouons tout de suite que nous rigolons moins que dans Madame Edwarda ou Histoire de l'oeil, mais c'est infiniment plus compréhensible aussi que La Valeur d'usage de D.A.F. de Sade ou La Notion de dépense. C'est même plus compréhensible immédiatement que l'ouvrage ci-dessus commenté. Bataille et Weil, respectivement directeur et rédacteur de la revue Critique, revue générale des publications françaises et étrangères, qui parait depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Les deux hommes y discutent de la réalisation de la revue, les livres à évoquer dans de longs articles ou dans des notes bibliographiques, les rédacteurs qu'ils pensent les plus compétents pour tel ou tel article, etc. Un grand nombre des livres d'envergure édités à l'époque concernant la philosophie, l'histoire, la science, l'actualité, la politique... y passent (un exemple parmi cent : L'Etrange défaite de Marc Bloch), ainsi qu'une flopée d'intellectuels pressentis défilant dans ces lettres. Avec parfois de petits couacs et de légères polémiques, en essayant de passer entre les gouttes gaullistes et staliniennes. Les deux hommes n'ont pas grand chose en commun : "Les pensées de Weil et de Bataille s'opposent en effet comme le système à la dispersion, l'affirmation du caractère systématique de la philosophie au mélange constant et délibéré des plans, à l'hybridation des connaissances et des modes d'intelligibilité. On peut aussi opposer les thèmes qui structurent la philosophie de Weil : raison, violence, discours, opposition de la violence et du discours, action, éducation, dialogue, ..., et ceux qui traversent sensiblement l'oeuvre de Bataille (en tout cas celle de l'après-guerre) : dépense, utilité, sacrifice, violence, érotisme, destruction, mort, souveraineté, communication..." (préface). Weil est un marxiste plutôt non stalinien, très à cheval sur la dialectique historique et le matérialisme scientifique de ses mentors Marx et Hegel. Quant à Bataille, révolutionnaire d'extrême gauche, je ne saurais trop définir précisément ce qu'il est politiquement...

   Toutes ces discussions techniques autour de la constitution d'une revue m'intéressent. Je suis un journaliste raté, même si je n'ai rien fait pour le devenir professionnellement, ça me paraissait trop élevé pour moi. J'ai tâté un peu d'un journal anarchiste artisnal et ultra-confidentiel étant jeune, et puis plus rien jusqu'à cet ersatz individuel de journal appelé "blog". En revanche j'ai toujours lu des journaux, en papier. Surtout des hebdomadaires et des mensuels (les quotidiens, franchement, autant lire le Journal Officiel). Aujourd'hui je lis encore intégralement au moins trois mensuels par mois, et des bricoles.

   Le livre me fait penser évidemment à la correspondance de Baudelaire que je lis par petits bouts depuis un an ou deux. Quand celui-ci dialogue par lettres avec son éditeur Poulet-Malassis (j'adore ce nom !) ou les directeurs des périodique auxquels il participe, on retrouve le même ton, les mêmes préoccupations, ces mêmes histoires d'épreuves à corriger, recorriger, ces mêmes fureurs contre les imprimeurs laissant passer les coquilles !

   Sans y avoir jamais vraiment participé, je suis un peu dans mon univers...

- Michel Bakounine.- Michel Bakounine et l'Italie,1871-1872.

   L'anti-houbiste par excellence : il n'a cessé de s'agiter sur toutes les barricades d'Europe, a fait le tour du monde en passant pendant 8 ans par la case "prison" et 4 ans par celle "Sibérie", pour se replonger finalement dans le militantisme européen tous azimuts. Pourtant c'est un de mes meilleurs copains. Peut-être parce que le monde dont il était plein avec tous ses compagnons internationalistes anti-autoritaires est un monde ou le droit à la paresse aurait certainement été élevé au rang des beaux arts, à côté d'activités passionnelles énergisantes, et de quelques corvées de subsistance librement et égalitairement partagées. Il est vrai aussi que, quand la passion et la foi m'habitent, je peux oublier la sieste... enfin... c'est quand même rare.

   Citations en phase avec les commémorations actuelles :

   Hier, sous nos yeux, où se sont trouvés les matérialistes, les athées ? Dans la Commune de Paris. Et les idéalistes, les croyeurs en Dieu ? Dans l’Assemblée nationale de Versailles. Qu’ont voulu les hommes de Paris ? Par l’émancipation du travail, l’émancipation définitive de l’humanité. Et que veut maintenant l’Assemblée triomphante de Versailles ? Sa dégradation finale sous le double joug du pouvoir spirituel et temporel. Les matérialistes, pleins de foi et méprisant les souffrances, les dangers et la mort, veulent marcher en avant, parce qu’ils voient briller devant eux le triomphe de l’humanité ; et les idéalistes, hors d’haleine, ne voyant plus rien que des spectres rouges, veulent à toute force la repousser dans la fange d’où elle a tant de peine à sortir. Qu’on compare et qu’on juge !
[...]
   Au moment même où la population héroïque de Paris, plus sublime que jamais, se faisait massacrer par dizaines de milliers, avec femmes et enfants, en défendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se soit jamais produite dans l’histoire, la cause de l’émancipation des travailleurs du monde entier ; au moment où l’affreuse coalition de toutes les réactions immondes qui célèbrent aujourd’hui leur orgie triomphante à Versailles, non contente de massacrer et d’emprisonner en masse nos frères et nos sœurs de la Commune de Paris, déverse sur eux toutes les calomnies qu’une turpitude sans bornes peut seule imaginer, Mazzini, le grand, le pur démocrate Mazzini, tournant le dos à la cause du prolétariat et ne se rappelant que sa mission de prophète et de prêtre, lance également contre eux ses injures ! Il ose renier non-seulement la justice de leur cause, mais encore leur dévouement héroïque et sublime, les représentant, eux qui se sont sacrifiés pour la délivrance de tout le monde, comme un tas d’êtres grossiers, ignorants de toute loi morale et n’obéissant qu’à des impulsions égoïstes et sauvages.
[...]
   Mais tout en rendant justice à sa sincérité incontestable, nous devons constater qu’en joignant ses invectives à celles de tous les réactionnaires de l’Europe contre nos malheureux frères, les héroïques défenseurs et martyrs de la Commune de Paris, et ses excommunications à celles de l’Assemblée nationale et du pape contre les revendications légitimes et contre l’organisation internationale des travailleurs du monde entier, Mazzini a définitivement rompu avec la révolution, et a pris place dans l’internationale réaction.

mardi 14 avril 2020

Correspondances de confinement

   En quelques jours, en confinement, écho, chantant quand bruit on mène, m'a renvoyé des évocations de certaines de mes icônes, ayant fait le modeste et intime mais néanmoins partagé objet de posts de ce blog. En fait d'objets il s'agit d'humains ayant apporté au monde beauté, intelligence et désir de batailler contre l'oppression millénaire et pour une union libre et fraternelle du vivant.

   Pour commencer, rappelez-vous :


   Dans cet articule je partageais mon enthousiasme pour les films d'Akira Kurosawa, notamment à travers L'Ange ivre et Barberousse.


   Eh bien vous pourrez en savoir beaucoup plus sur ces deux films dans cet article.

***

   Je vous avais également communiqué mon grand intérêt, tâtonnant vu mes limites intellectuelles, un intérêt peut-être sentimental et teinté d'un romantisme qu'il aurait probablement condamné, pour Walter Benjamin, précisément en l'occurrence pour son ouvrage Sur le concept d'histoire.


   Eh bien j'ai trouvé un certain éclairage sur ce texte-là dans ce texte-ci. Attention, v'là la haute volée philosophique qu'évidemment je ne prétends pas avoir intégralement comprise. 

*** 

   Enfin, vous n'avez certainement pas oublié ce tromboniste, Lawrence Brown, membre de l'orchestre de Duke Ellington, et compositeur du tube Caravane.


   Vous l'avez compris, magie des correspondances, en écoutant au pieu l'album du pianiste sud africain Abdullah Ibrahim qu'un pote m'a prêté, Dream time, j'ai découvert ce titre, en son hommage :

Ça ne ressemble pas du tout à du trombone pourtant. Étonnant, non ?

vendredi 20 septembre 2019

La dose de Wrobly : fructidor 2019 EC


- Nicolas Gogol.- Tarass Boulba.
   Je poursuis ma découverte de la littérature russe...

- Walter Benjamin .- Sur le concept d'histoire.
   Je poursuis ma découverte de Walter Benjamin...

Extrait (de la préface).
   Mais pour l’heure, il faut partir, et au plus vite. Le temps n’est plus aux flâneurs ; Walter Benjamin n’a que trop tardé. En ce jour du 15 juin 1940, il prend l’un des derniers trains pour Lourdes. Mais qu’emporter avec soi ? La hotte du chiffonnier est bien trop pleine. À force d’accumulations frénétiques, le manuscrit de ce Livre des passages dont Walter Benjamin espérait tant qu’il devînt un jour Paris capitale du XIXe siècle était intransportable. Il fut confié, avec d’autres papiers, à l’un des employés aux Cabinets des Médailles de la Bibliothèque nationale, lieu de ce si vaste chantier. Son nom était Georges Bataille.
   Il lui dépose donc deux grosses valises, marquées « À sauver », bourrées de textes, copies, manuscrits, documents divers. Elles pourraient être acheminées aux États-Unis, l’y attendre peut-être. Au dernier moment, faute d’avoir pu la vendre, Walter Benjamin découpe de son cadre l’aquarelle de Paul Klee Angelus Novus qui, depuis qu’il en fit l’acquisition en 1921, soutient ses pensées, ses rêves et ses espérances. Il la glisse dans l’une de ses valises. Theodor Adorno parvint après la guerre à la confier à son destinataire, puisque Walter Benjamin l’avait léguée à son ami Gershom Scholem, dans le testament qu’il rédigea en juillet alors qu’il envisageait de mettre fin à ses jours. Et qu’en était-il de ces fameuses thèses « Sur le concept d’histoire », son dernier manuscrit, que la postérité envisagera plus tard comme le testament intellectuel de Walter Benjamin, bloc de prose poétique qu’il avait placé tout entier sous l’œil fixe de l’Angelus Novus ? Il décida de l’emporter avec lui, avec quelques effets personnels, dans une petite serviette en cuir noir, « comme celle qu’utilisent les hommes d’affaires ». Une copie fut toutefois confiée à une cousine éloignée qui était devenue son amie. Son nom était Hannah Arendt.
   Tous deux avaient été internés – Hannah Arendt dans le camp de Gurs, près d’Oloron-Sainte-Marie dans les Basses-Pyrénées, tandis que Walter Benjamin fut placé dès l’entrée en guerre de septembre 1939, en tant qu’immigré allemand et par conséquent « sujet ennemi », dans celui de Vernuche, près de Nevers. Tous deux étaient désormais à Marseille, pris dans la nasse. Car ils étaient nombreux durant cet été 1940 à rejoindre cette « cohue de réfugiés » que Victor Serge a décrite comme une « cour des miracles des révolutions, des démocraties et des intelligences vaincues ». Hébétés par la fatigue et par l’angoisse, les fugitifs erraient dans une ville que sillonnaient les rumeurs et les faux espoirs. « Je suis condamné à lire chaque journal (ils ne paraissent plus que sur une feuille) comme une notification qui m’est remise et à percevoir en toute émission de radio la voix d’un messager de malheur », écrit Benjamin à Theodor Adorno le 2 août 1940, car « je dépends absolument de ce que vous pouvez réaliser du dehors ».

Adorno, Arendt, Bataille, Serge... ! Comment voulez-vous que ce livre ne me brûle pas les mains de son aura ? 

Paul Klee.- Angelus Novus.

Extraits.
Comparée à cette conception positiviste, les fantasmagories qui ont fourni tant de matière aux moqueries adressées à un Fourier ont leur sens, et il est étonnamment sain. Selon Fourier, le travail social correctement organisé avait pour conséquence le fait que quatre lunes éclairaient la nuit terrestre, que la glace se retirait des Pôles, que l’eau de la mer n’avait plus le goût de sel et que les fauves se mettaient au service de l’être humain. Tout cela illustre un travail qui, loin d’exploiter la nature, est capable d’en tirer les créatures qui sommeillent en elle à l’état virtuel. Au concept corrompu du travail s’attache, comme son complément, la nature qui, pour reprendre l’expression de Dietzgen, « est là gratuitement ».

[...]

Cette conscience, qui s’est exprimée encore une fois et pour une brève période dans le mouvement Spartacus, a toujours choqué la social-démocratie. En trois décennies, elle est parvenue à presque effacer le nom de Blanqui, dont le retentissement a ébranlé le siècle dernier. Elle s’est plu à attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice des générations futures. Elle lui a ainsi coupé sa relation avec la meilleure force. A cette école, la classe a largement désappris autant la haine que la volonté de sacrifice. Car toutes deux se nourrissent de l’image des aïeux asservis, et non de l’idéal des petits-enfants libérés.

- Olivier Rolin.- Port-Soudan.
   Je poursuis ma découverte de la littérature pure de la deuxième moitié du XXème siècle (le précédent c'était le Balcon en forêt de Gracq, et c'est vrai qu'il y a 36 ans entre les deux romans et plus d'une génération entre les deux auteurs...) avec des livres que je sors de ma bibliothèque personnelle sans trop savoir d'où ils me viennent quoique j'ai une petite idée... N'est-ce pas papa ?... Tu dois bien te marrer, toi, du haut de ta colline de 600 m, dans ton charmant cimetière avec vue imprenable sur l'Yonne et le Bazois. Tu vois, les bouquins que tu m'a offerts, si c'est le cas, je finis toujours par les lire, même si c'est vingt ans après.
   Ici on a une langue sertie comme du diamant. De la haute littérature. C'est un petit roman qui se lit vite. On comprend dans les propos du narrateur, reflet de l'auteur, que celui-ci est un ancien soixante-huitard. En se renseignant, on apprend qu'il était même membre dirigeant de l'organisation maoïste Gauche prolétarienne, et engagé dans la « branche militaire » de la Nouvelle résistance populaire (NRP). On avait bien senti dans certains détails de ses propos, à la fois désabusés et respectueux, sur son passé, qu'il n'avait pas été un libertaire. L'histoire de dépendance affective et sexuelle, d'alcoolisme, de dépression et de suicide m'a un peu ennuyé. Tous ces états de vie ont marqué les trente premières années de mon existence, directement ou via des proches, et j'en suis si loin aujourd'hui, j'ai couru si vite depuis pour échapper à toute cette merde, que cela ne m'intéresse plus du tout. De plus, dans la relation de ce vieil intello ancien activiste et toujours austère critique de ce monde resté ancien et plus conformiste que jamais, qui retrouve une jeunesse avec un tendron de la moitié de son âge fasciné par le prestige symbolique du vieux sage, mais finalement trop superficiel pour ne pas finir par prendre la poudre d'escampette, on l'imagine vers les sirènes de la jouissance consommatrice, je décèle une antienne machiste qui m'indispose. La description de Port-Soudan où le narrateur est exilé est glauque à souhait et décrit avec brio, et quelques passages enthousiasmants de cruelle poésie (le chien dévoré par les murènes, par exemple), ce lieu infernal livré aux pirates et au trafic d'êtres humains. Reste les charges contre la réaction sociale et sociétale revenue en force, après les révolutions de 68 et du mai rampant, le monde de Vive la crise !, de l'assaut ultra-libéral des années 80 et 90 (ce pourquoi elles ont un peu vieilli, les charges), du spectacle toujours plus diffus de la marchandise instillant son idéologie, irriguant malgré qu'il en aie le petit marigot culturo-prout-prout... Et ce regard à la fois nostalgique et amer sur les luttes révolutionnaires du passé, qui, si elles se fourvoyèrent souvent, eurent pourtant le mérite d'aspirer à, de désirer, de croire parfois en un monde plus vivable.

Extrait.
Le paradoxe inaugural de nos vies, celui qui les aura marquées d’un sceau indélébile, et peut-être d’une malédiction dont nous ne nous déferons plus, c’est d’avoir mis tant de vertu au service d’idées si férocement vétustes. Nous ne devons pas dire que nous fûmes des héros, jamais, nous devons railler ceux qui disent cela et leur faire honte de leur jactance, et leur démontrer qu’elle est la preuve de la fausseté de ce qu’ils avancent, mais nous ne devons pas oublier non plus qu’il y eu parmi nous une aspiration aveuglée à l’héroïsme, ou à la sainteté, qu’on appelle ça comme on voudra : ni laisser dire qu’il n’en fut pas ainsi. Et ce que nous pouvons affirmer en revanche avec l’auteur de Notre jeunesse, parce que les meilleurs d’entre nous le ressentent encore, et davantage chaque jour (les pires, les pitres, laissons-les, ils ne nous intéressent pas), c’est que nous sommes en ces années-là entrés dans le royaume d’une incurable inquiétude. Que nous avons pour toujours renoncé à la paix et spécialement à la paix qui, en cette fin de siècle, s’achète au supermarché.

   En moi qui n'ai rien fait de ma jeunesse hormis me pinter la gueule, ces propos ne sont pas sans jeter un grand froid. 


- Philippe Corcuff.- Pour une spiritualité sans dieux.
   Il est de bon ton de se moquer de Philippe Corcuff. Je me souviens qu'il faisait partie des têtes de turc du journal Le Plan B, délicieusement méchant, mais c'était contre des pourritures ou des cuistres de la pire espèce en général, donc je ne boudais pas mon plaisir. Philippe Corcuff je ne connaissais pas. Bon, c'est vrai qu'il s'est mitonné une fiche Wiki bien fournie, et qu'il se cite abondamment dans son ouvrage. Mais qui n'a pas ses petits ridicules ? Pas moi en tout cas. Il est passé du trotskysme à l'anarchisme, ok, mais vaut mieux quand même que ce soit dans ce sens là, non ?
   Le sujet du livre m'intéresse au plus haut point, ne pouvant consommer aucun médicament psychotrope ou autres substances plus récréatives, j'ai besoin d'une spiritualité pour ne pas tomber dans une sombre et dangereuse dépression. En même temps les religions en général ne sont pas mes amies, et en particulier leurs zélateurs les plus autoritaires, dogmatiques, fondamentalistes, violents. Cependant il me semble que critiquer la religion sans la remplacer par un autre type de foi, c'est comme croire pouvoir arrêter de fumer sans activité de substitution. Certains, genres de Captain America à la sensibilité invincible peuvent vivre sans spiritualité, pas moi, pas depuis que je suis au régime sec. J'ai besoin de croire que la vie vaut la peine d'être vécue (et je me suis souvent dit que le nourrisson mourant subitement est celui qui n'y croit pas suffisamment à la  naissance), ma profession de foi étant qu'elle vaut la peine d'être vécue libre, dans l'égalité avec mon prochain, et dans le respect de la vie autant que les lois de la subsistance qui en font partie le permettent, et que si le monde comme il va est loin de cet idéal, il y a toujours des interstices à trouver et des potentialités à tenter de développer. Par ailleurs ne pas proposer une ou des spiritualités (athées, agnostiques, ou pas, à condition qu'elles ne soient pas des morales de l'absolu qui emprisonnent et finissent en massacre) pour ceux qui demeurent attachés aux idéaux émancipateurs, c'est laisser la place aux religions.
   Ce petit livre traite de cela avec concision, et propose quelques pistes, quelques principes spirituels, ni absolutistes, ni nihilistes, vers lesquels essayer de tendre, et Philippe Corcuff semble en être un, de tendre. Ça tombe bien, en vieillissant la méchanceté et l'arrogance me fatiguent de plus en plus (même si je ne suis certainement pas exempt d'accès de ces pulsions déplaisantes). A la rigueur, pour la méchanceté, quand l'humour s'en mêle, que les cibles sont infâmes ou qu'elle est hissée au rang des beaux arts, ou de la caricature, je peux encore apprécier. A ce sujet j'ai lu en messidor Pauvre Belgique, de Baudelaire, un des pamphlets contre tout un peuple les plus féroces qu'ait jamais écrit un écrivain, on peut penser à Céline, même si les Belges n'étaient pas persécutés et que cela rend le poète moins haïssable que le romancier : à la lecture de cette outrance de la détestation j'ai rit parfois ; mais ce n'était pas contre les Belges : même si mon rire était bien méchant, il était plutôt mêlé de pitié et de mépris pour ce qu'était devenu l'albatros qui, de lyrique tourna atrabilaire, puis finalement, probablement suite à un premier accident cérébral, haineux-gâteux).
   A noter : afin d'étayer sa suggestion de thèse, Philippe Corcuff mobilise, outre des ténors de la philosophie, de la sociologie ou de la littérature, des chanteuses et des chanteurs français, parfois même des marchandises de variété. Une manière de rester humble, au plus près de l'humus de la vie quotidienne d'une humanité ordinaire, avec ses joies, ses peines et ses questionnements. Après tout, ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes... 

Extrait.
Le problème de la création de soi a notamment été formulé autour du thème de « la construction de soi comme œuvre d’art », que l’on trouve par exemple chez l’écrivain Oscar Wilde (1854-1900), figure du dandysme, ou chez Michel Foucault . […] La figure de « l’œuvre d’art » fait signe du côté de ce que Bourdieu appelle « le capital culturel », c’est-à-dire les ressources culturelles légitimes que tendent à monopoliser les classes sociales dominantes dans une hiérarchie culturelle. Par exemple, aujourd’hui dans nos sociétés, aller souvent au musée ou à l’opéra fait partie du capital culturel, mais pas savoir bien jouer à la pétanque. N’y aurait-il pas ainsi la pente d’un certain ethnocentrisme de classe à valoriser la figure de « l’œuvre d’art » dans la création de soi, figure socialement marquée dans la hiérarchie du capital culturel ? C’est pourquoi je propose que le vocabulaire de la construction de soi élargisse ses tonalités sociales et devienne plus polyphonique, en passant du thème de « la construction de soi comme œuvre d’art » à celui du bricolage de soi.

[...]

   On me rétorquera : les fragilités humaines peuvent-elles casser les briques de l’absolu ? N’ont-elles pas perdu d’avance leur pari spirituel devant la force potentielle des promesses d’au-delà ? Pas nécessairement. L’ancrage dans la vie ordinaire, ses aléas et ses repères, ses joies et ses mélancolies, ses fidélités et ses ruptures, ses habitudes et ses ouvertures, ses familiarités et ses moments inédits, ses vulnérabilités singulières et ses puissances coopératives, ses états de solitude et ses plaisirs mis en commun… a aussi sa grandeur propre. Il suffit peut-être d’oser l’envisager comme un cheminement spirituel alternatif. Ou du moins d’essayer, ce qui est rarement fait.


- André Gorz.- Les métamorphoses du travail.
   Un livre passionnant. Les réflexions de Gorz ont eu une certaine influence sur ce qui peut se produire aujourd'hui de radicalement anti-capitaliste, anti-économiste et forcément anti-travail, livres, revues (par exemple l'excellente Sortir de l'économie même si ardue, et malheureusement en sommeil depuis pas mal d'années), journaux, sites web, et j'ai bien le sentiment d'avoir déjà entendu ce son de cloche. Entre piqûres de rappel et éclaircissement des idées, dans un style plutôt simple, un plaisir à lire et l'impression d'être intelligent.

Extraits.
   Ce que nous appelons « travail » est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. Le « travail », au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jours après jour, qui sont indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie de chacun ; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu’un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires ; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n’a d’importance qu’à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du « travail ménager », du « travail artistique », du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.

***
   L’inégale répartition du travail de la sphère économique et l’inégale répartition du temps que libère l’innovation technique conduisent ainsi à ce que les uns puissent acheter un supplément de temps libre à d’autres et que ceux-ci en sont réduits à se mettre au service des premiers. Cette stratification-là de la société est différente de la stratification en classes. A la différence de cette dernière, elle ne reflète pas les lois immanentes au fonctionnement d’un système économique dont les exigences impersonnelles s’imposent aux gérants du capital, aux administrateurs des entreprises autant qu’aux salariés ; pour une partie au moins des prestataires de services personnels, il s’agit cette fois d’une soumission et d’une dépendance personnelle vis-à-vis de ceux et de celles qui se font servir. Une classe servile renaît, que l’industrialisation, après la seconde guerre mondiale avait abolie.

- Nicolas Bouvier.- Premiers écrits.
   Le grand voyageur, mais avant tout grand écrivain. Il m'a un peu accompagné au Japon. Ici, il m'emmène en Finlande et en Algérie.

vendredi 22 mars 2019

La dose de Wrobly : ventôse 2019 EC


  - Anton Tchekhov.- La Cerisaie / Oncle Vania.
  On se souvient de ma dose de prairial 2018, pour laquelle j'avais boudé un bouquin de Tchekhov de la bibliothèque de ma compagne, faute de désir (pour le bouquin, je vous reparlerai de ma vie sexuelle une autre fois). Finalement, deux évènements m'ont fait revenir en arrière, éveillant un début d'érection littéraire à l'idée de prendre connaissance de l’œuvre dramatique de celui auquel je ne nie nullement la qualité de grand écrivain, mais que je n'ai jamais rencontré, voilà tout. C'est maintenant chose faite.
  Les évènements sont : 
  1- ma mère s'est offerte ses œuvres complètes pour ne pas mourir idiote, et 
  2- j'ai aperçu le personnage de Tchekhov himself dans un divertissement cinématographique auquel j'ai bien voulu accompagner ma petite famille, Monsieur Edmond. Pour ajouter au caractère incitatif de ces simples correspondances, il y eut la situation à la fois cocasse et hautement morale de son personnage dans la diégèse du film : 
  1- il est au bordel, c'est censé être rigolo ;
  2- mais il ne consomme pas, donc pas d'apologie de la prostitution ! On reste dans l'éthique libertaire.
  La pièce Oncle Vania commence bien, avec un humour de caractère rafraichissant, se poursuit un peu lourdement avec le personnage atrabilaire de Vania et des histoires d'amour (à mon âge, vous savez, pourtant je n'ai que trois ans de plus que Vania, ah ! misère !)... Je poursuis tranquillou...


  - Walter Benjamin.- L’Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit).
  Walter Benjamin fait partie de mes légendes, c'est à dire des auteurs ou humains en général dont j'ai beaucoup entendu causer, et que j'aime déjà avant même de les avoir lus, vus, connus, en tous les cas pour lesquels j'ai un grand désir, inassouvi mais plein d'espoir de l'être un jour, on a tellement tendance à se croire éternels. C'est déjà un ami, par ce que j'en connais par la bande, en qui je pense pouvoir faire une totale confiance (quand en plus les noms qui papillonnent autour du sien dans les gloses diverses sont Adorno, Brecht, Horkheimer, et qu'on est vaguement conscient du tragique de sa fin, l'attirance en devient difficilement supportable). Et bien ça y est, je le rencontre enfin directement. Et je peux dire que, enfant de la reproductibilité technique des œuvres d'arts comme nous le sommes tous (et il y a eu internet plus tard), qui n'ai que rarement pu me confronter aux originaux mais ai fait mon miel de livres, de poches pour la plupart, de disques, de films et de photos, et de photos de peintures ou de sculptures, etc. - je peux dire que quand je finis par rencontrer via une reproduction une de mes légendes, cette reproduction (ici un livre de poche emprunté en bibliothèque), possède l'aura dont parle Benjamin à propos des œuvres d'art du passé, les originaux, authentiques, uniques ici et maintenant, et possédant dans leur matérialité toute l'histoire et toute la tradition de ce qui les a créés. Alors, cette aura, ce halo, cette énergie, cette vibration, ce magnétisme que semble posséder l'objet comme s'il était à cheval entre plusieurs dimensions spatio-temporelles, et cette émotion qui me prend quand je le saisis ne correspond peut-être pas au concept d'aura de Benjamin, ici c'est mon propre désir et son assouvissement après tant de temps, et le sentiment de toucher à quelque chose de grand, à une expérience unique, qui auréole l'objet imprimé (j'ai pu ressentir la même énergie en voyage, quand j'ai pour la première fois posé le pied hors d'Europe à 37 ans par exemple - dans ma famille on avait plutôt intégré le fait que l'avion était pour les riches - ou bien, et là ça rejoint Benjamin, en contemplant quelque œuvre originale ou arpentant quelque ville mythique (Berlin, Venise, Rome, Arleuf-en-Morvan), le fameux syndrome de Stendhal. Cette aura, je la ressens aussi à la vision de certains films, le cinéma étant pourtant pour Benjamin le type même de l’œuvre reproductible non seulement dans sa diffusion, mais dans sa définition même, dans l'essence même de sa production et de sa finalité, ou de certains disques. Alors, même si l'industrie de la culture fait de nous des consommateurs compulsifs, endoctrinés, aliénés et boulimiques (j'ai pensé à la Société du spectacle, qui paraitra 28 ans plus tard), parfois, de mon être, surgit une dimension surréelle (au sens des surréalistes, donc pas surnaturel, cultuel, magique ou religieux - comme les élans de Lascaux, les statues de Vénus de la cella des temples ou les toiles des madones des cathédrales [la cooccurrence ici d'un cervidé avec deux personnages féminins humanoïdes ne procédant absolument pas d'un lien de causalité ou de similitude mais étant purement fortuit ] - pas plus qu'au sens d'une théologie esthétique genre l'art pour l'art), un monde qui vient me bouleverser doucement mais profondément, et me donner envie que la vie entière prenne cette dimension, donc de la changer passionnément.
  Voyez comme un simple petit livre peut me rendre grandiloquent. "Pure mystique !" fulminerait Brecht "Malgré la posture antimystique. C'est donc ainsi qu'on adapte la conception matérialiste de l'histoire ! Il y a plutôt de quoi s'effrayer." Et il est certainement probable que de telles consolations sentant le romantisme faisandé ont plutôt comme résultat de m'éloigner du front, au contraire.
  Quant à Benjamin, il jugerait certainement que je n'ai rien compris à son livre, mais ça ce n'est pas grave, je me suis fait plaisir en attendant le collapse.

jeudi 2 juillet 2015

Pour ne pas finir pituiteux

Bon, les deux articles précédents ayant été plombants, pour équilibrer un peu nos états de vie, voici un petit pensum de philosophie du quotidien. Bien sûr la vie est parfois cruelle, il y a la maladie, la mort, la vieillesse, Europe 1, entre autres. Bien sûr le dispositif mondial de maintien de l'ordre dominant amène son lot de misère, de guerre, de vitrification de notre environnement, et de domestication généralisée, et la vie qui sourd de chacun de nous ne peut qu'être insatisfaite du peu de cas que nous faisons du cadeau inestimable qu'elle représente pourtant, à moins que, et c'est malheureusement souvent le cas, nous soyons maintenu dans un déni de nos aspirations à la liberté par la propagande et les divertissements que nous inocule ce même dispositif dès notre conception. Nous avons raison d'être critique, raison de nous révolter.

Mais cette critique reste souvent impuissante, et le risque est de ricocher dans la déprime. Ce qui à mon avis nous rend plus vulnérables encore à la soumission.

Donc une simple mais effective philosophie de la vie nous invitant à être attentif malgré tout à tout ce qui fait qu'elle vaut la peine d'être vécu, surtout pour les plus jeunes d'entre nous, et même si la lutte peine à payer, ne ma parait pas contre-révolutionnaire.

Je cite donc :

" Je vous suppose, mon cher lecteur, à l’âge de vingt ans et occupé à devenir homme en meublant votre esprit des connaissances qui doivent vous rendre un être utile par l’action du cerveau. Le recteur entre et vous dit : « Je t’apporte trente ans de vie, c’est l’arrêt immuable du destin ; quinze années consécutives doivent être heureuses, et quinze autres malheureuses. Tu as l’option de choisir par quelle moitié tu veux commencer. » Avouez-le, cher lecteur, vous n’aurez pas besoin de longues réflexions pour vous décider, et vous commencerez par les années de peines ;

Eddy Louiss est mort le 30 juin 2015 : chienne de vie

car vous sentirez que l’attente de quinze années délicieuses ne pourra manquer de vous donner la force nécessaire pour supporter les années douloureuses ; et nous pouvons même conjecturer avec assez de vraisemblance que l’attente d’un bonheur assuré répandra une certaine douceur sur la durée des peines.

Charles Pasqua n'est pas éternel. Il est important d'espérer.

Vous avez déjà deviné, j’en suis sûr, la conséquence de ce raisonnement. L’homme sage, croyez-moi, ne saurait jamais être entièrement malheureux ; et j’en crois volontiers mon ami Horace qui dit qu’au contraire, il est toujours heureux : nisi quum pituita molesta est (à moins qu’il ne soit tourmenté par la pituite).

Mais quel est le mortel qui a toujours la pituite ?"

Giacomo Casanova

Pituite = Liquide glaireux, constitué d'un mélange de salive et de sécrétions oesophagiennes, rejeté le matin à jeun à la suite d'un spasme du cardia, par des sujets souffrant d'affections gastriques, notamment de la gastrite alcoolique.

jeudi 18 juin 2015

On sèmera

«C’est pourquoi l’amour n’est identique qu’avec la raison, mais non avec la foi : car comme la raison, l’amour est de nature libre, universelle, alors que la foi est étroite et limitée».
Ludwig Feuerbach, l'Essence du christianisme (il n'en a plus pour longtemps, avec le pic pétrolier tout ça...).

Patricia Petibon - On s'aimera, de Léo Ferré

"Oui, à nous seuls, qu’on appelle ennemis de la religion chrétienne, à nous seuls il est réservé et même il nous est fait le devoir suprême de pratiquer effectivement l’amour, ce commandement suprême du Christ et cette unique essence du véritable christianisme, même dans les combats les plus brûlants."
Michel Bakounine, la Réaction en Allemagne (rien à voir avec le Hareng de Bismarck).

Au vu de la vidéo ci-dessus, je reste résolument bakouninien.

vendredi 27 mars 2015

La Kabbale pour les nuls

Ben voilà ! Quand on me parle gentiment, moi, je deviens tout de suite plus intelligent. Avec cette série de vidéos, j'ai enfin compris le tiqqun a plus de 25 %, je pense même approcher les 100 %, sans me vanter, mais il me reste la dernière saison à visionner.

J'avais pensé titrer cet article "Comprendre l'Empire", mais j'ai craint d'attirer sur ce modeste espace trop de national-socialistes égarés. Si certains ont malgré tout atterri ici, il leur est suggéré de retourner sur Google et de préciser leur recherche en tapant d'un index précis le "S", le "O", le "R", le "A", et le "L". J'en suis désolé mais pour pouvoir poursuivre ici, un second neurone leur aurait été nécessaire.

Les autres peuvent échanger les yeux fermés cette agréable et harponnante "leçon" de philosophie, d'Histoire, d'Histoire des religions... contre les 50 livres et 23 coffrets de 13 CD chacun de Michel Onfray.

Michel Onfray dont, cela dit et toutes choses égales par ailleurs, la cote de popularité est remontée en flèche dans les statistiques de ce blog, après qu'il a taxé de "crétin" notre mâchoire mussolinienne nationale, accomplissant par là comme qui dirait en terme tiqqunien son épiphanie, mais ce terme connoté ne plairait pas à notre athée.

Bref, pour en revenir aux nouvelles perspectives que l'audition de ces cours ont tracées en moi, il ne me reste plus qu'à repasser au crible du nouveau paradigme que constitue la compréhension du chapitre "Chabbat" du Talmud les concepts de Bloom, de jeune fille, de métaphysique critique, de communauté terrible, d'Empire (ou de marchandise autoritaire), de guerre civile et de jeu des formes de vie. De l'ouvrage en perspective.

Deux remarques encore :

- le rabbi donnant par exigence d'orthodoxie la meilleure traduction puisque la plus proche de la lettre du passage du Talmud étudié, traduction que nous constatons être la moins religieuse, la moins nationale, et la plus politique, mais cela le dit rabbi n'a pas dû en être conscient, se nomme néanmoins Désiré Elbeze, ce qui n'est pas sans laisser quelque peut rêveur en ce qui concerne les facéties de la vie ;

- Ivan Segré est aussi l'auteur du Manteau de Spinoza. Pour une éthique hors la Loi, La Fabrique, 2014, ouvrage qui devrait plaire à notre ami George Weaver...

Place à la conférence (et merci au site Lundi matin sur lequel j'ai pu trouver cette passionnante exégèse).

Soudain, le Talmud !


1. Pourquoi l'Empire n'admettra jamais le tiqqun.


2. Une mystification religieuse


3. L'Empire, la police.


4. Être authentiquement hors-la-loi.