lundi 2 novembre 2015

Madeleine agrandissante

J'ai revu Blow up la semaine dernière. J'ai l'impression que ce film, sorti quelques années avant ma naissance, a toujours fait partie de mon univers. mon père avait été abonné quelque temps aux Fiches de monsieur Cinéma, et celle du film d'Antonioni était parmi les plus accrocheuses pour nos regards enfantins (avec celle de la créature du lac, une jeune vierge (?) dans les bras), à mon frère et à moi (je vais parler de mon frère sans connaître ses impressions de l'époque, je n'étais pas dans sa tête, mais il fait partie de ce même univers de l'enfance, alors je l'intègre dans mon propre film). Notamment cette photo :

Je trouvais ce regard aux yeux clairs, exprimant une concentration extrême sur ce qu'il voit, son modèle en l'occurrence, assez fascinant, d'autant qu'en regardant la photo de cette prise de photo, sa focale, c'était moi. Mais si le visage de David Hemmings était resté imprimé dans mes rétines, je n'avais pas retenu son nom. C'est au hasard de cette séance récente que, après avoir identifié son patronyme, j'ai cherché à en savoir plus sur lui. Il a pas mal joué, mais des seconds rôles, dans des films, mais aussi beaucoup dans des séries : les personnes de ma génération, qui, au temps de l'enfance et de l'adolescence, furent comme moi en proie à l'ennui d'une société de travail, de loisirs et de supermarchés, ayant fatalement été menées, de temps en temps, devant l'oeil froid du terminal télévisuel, en reconnaitraient plus d'une. Et puis j'ai cherché des photos, et j'ai trouvé ça :


C'est dans des moments comme ça que je reprends cruellement conscience que pour moi aussi, le temps passe, et que je n'ai plus six ans, à contempler ces belles images cinématographiques. Hemmings est mort d'une crise cardiaque il y a quelques années.

Après les fiches, il y a eu le film. Je me souvenais l'avoir vu avec le lycée. Réfléchissant à l'époque sur le thème du film, ne maîtrisant pas encore bien mes concepts, j'avais pensé à "l'illusion". Le prof, de philo je crois, avait dit (de mémoire) : "bon, vous avez tous compris que le thème du film est "l'imaginaire". Et certes, le personnage ne se fait pas d'illusion sur telle ou telle espérance, il se fait bel et bien un film, ou plutôt une photo.

Mais ce dont je ne me souvenais plus, et ce que ce nouveau visionnage presque 30 ans après m'a rappelé, c'est que ce film était devenu culte pour mon frère et moi, et que nous nous identifiions au héros, en l'imitant parfois. Espèce d'ado attardé, ce personnage s'ennuyant dans sa vie et courant partout comme un chien fou, multipliant provocations et extravagances dans l'espoir de trouver quelque chose d'excitant, était fait pour nous plaire. Y compris sa tyrannie avec ses modèles et sa muflerie avec les femmes, tant on est un peu beauf quand on est ado. C'est son côté Groucho Marx qui nous faisait le plus marrer. Je ne sais pas si Antonioni a pensé à lui en créant le personnage, nous en tout cas oui en le voyant. Je me rappelle qu'on l'imitait pour cela. A un moment, surjouant une scène de séduction hypnotique, limite psychédélique, il fixe dans les yeux la femme avec une impassibilité de chamane, et un regard de serpent. Le téléphone sonne. Il ne réagit pas et poursuit son entreprise de subjugation. Le téléphone sonne une deuxième fois, trois fois, quatre... au bout d'un certain nombre de sonneries, il sort subitement de sa transe d'envoûtement en se jetant tel un gardien de but sur le téléphone, renversant tout sur son passage, téléphone compris, puis rampe frénétiquement jusqu'au combiné, pour finalement prendre la communication allongé sur le plancher. On aimait bien faire pareil avec mon frère. Ca foutait un peu le souk chez ma mère.


Bon, ce film est fameux à plus d'un titre :

- on y voit Jane Birkin nue, à 20 ans, avec sa copine, une première en Angleterre, qui a interdit le film,

- la musique est de la légende vivante du piano et du jazz : Herbie Hancock ! Malheureusement on l'entend peu,

- on y voit dans une scène hilarante, non pas Jimmy Page dans son groupe d'avant Led Zeppelin, comme je l'avais d'abord cru, mais Jeff Beck (merci à Jules et à Entre les Oreilles - voir commentaires) ; hilarante parce que quand Beck donc casse sa guitare sur scène et en envoie les morceaux dans la fosse, dans le public hystérique, il y a Hemmings qui se bat comme un lion pour récupérer un morceau de manche, qu'il finit par arracher et emporter dehors ; une fois dehors, joyeux et hilare de sa victoire, il finit par regarder son fétiche, et le jette sur le trottoir comme un déchet ; un jeune dans un groupe bavardant appuyé sur une voiture voyant cela, ramasse le manche, le regarde, puis le rejette de la même manière comme une merde,

- le scénario est une adaptation de Julio Cortazar, dont je n'ai lu que quelques petits textes vers mes 20 ans, mais que j'avais trouvé plein d'humour,

- il y a de vrais moments de suspense et de tension angoissante, mais attention, sans vouloir être spoiler, j'avertis quand même les amateurs d'énigmes "policières" où tout s'explique à la fin qu'ils risquent d'être frustrés. Quand à l'énigme qui fait que je ne parviens pas à justifier le deuxième et le troisième paragraphe de cet article, elle reste totalement irrésolue.

Pas un film qui m'a bouleversé donc, mais une petite musique d'enfance et d'adolescence, un surgissement inattendu, même si progressif, d'un bouquet d'émotions spatio-temporelles légères et fugaces ; et un film intéressant au demeurant.

Le seul film d'Antonioni que j'aie vu en plus de celui-ci, est l'Avventura, il y a quelques années seulement. Encore une histoire de disparition. Pas transcendant non plus, mais j'y ai découvert (oui, c'est tard, mais je suis loin d'être un cinéphile averti) Monica Vitti. J'en devins illico éperdument amoureux.


Ma dernière actu ciné.

Ce 12 novembre 2015, je rajoute cette vidéo en hommage à Phil Woods, qui vient de mourir le 29 septembre, et qui jouait dans la bande originale du film :


12 commentaires:

  1. C'est pas pour chipoter mais celui des Yardbirds qui casse une gratte (prêtée exprès pour l'occase, dixit Antonioni) c'est plutôt Jeff Beck.
    Ceci dit, à l'époque ils jouaient bien ensemble et ça devait pas être drôle tous les jours !

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  2. Non, non, Jules, tu ne chipotes pas, tu as raison de me reprendre si je me trompes et je t'en remercie ! Je préfère ça que de laisser de grossières erreurs me faire honte sur le blog. Dont acte donc, et mille excuses à Jeff Beck (et peut-être à Jimmy Page) pour la confusion.

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  3. J'ai vu ce film à seize ans et je te dis pas la claque que j'ai prise dans la tronche !

    La découverte de la métaphysique, tout simplement…

    Qu'est-ce que le réel ? voilà toute la question que le film pose lancinamment.
    Et comment ne pas se croire fou, dès lors qu'il n'y a plus de certitude possible de la réalité des choses ?
    Cf la disparition du corps cru aperçu dans le parc (via les successifs agrandissements de la photo) et évidemment la partie de tennis mimée qui sert d'épilogue…
    Qu'est-ce que le réel, sinon un grain, de sable ou de folie ?

    Oui, Jane Birkin, et bien sûr Vanessa Redgrave… mais surtout David Hemmings, suffoquant d'inquiétante beauté — comme le Terence Stamp d'alors —, découverte foudroyante pour moi à l'époque. C'est grâce à lui que j'ai très vite été voir, dès que possible, Mort d'un prof et mon premier Dargento, Profundo Rosso (Les frissons de l'angoisse).
    Et bien sûr, je me suis enfilé tous les Antonioni que j'ai pu attraper, sans jamais cependant retrouver pareille sensation d'extase, sauf peut-être un peu dans la scène finale de Profession Reporter.

    C'est marrant que tu évoques ce film car il en était justement question voici peu dans le Sur les docks du 22 octobre (à partir de 24'15"), et ça faisait longtemps que je n'y avais plus pensé…

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    1. Je suis vraiment désolé George, et désemparé, parce que je n'arrive pas à comprendre ce phénomène : je ne suis pas informé sur ma boîte mail de tes commentaires ! Et moi qui pensais à toi dernièrement en me disant que tu te faisais rare par ici ! Reçois toutes mes excuses et merci pour ton commentaire qui me fait plaisir, car je vois que je ne suis pas le seul à avoir été profondément marqué par ce film. Avec moins d'enthousiasme que toi cependant, il me reste encore pas mal d'Antonioni à voir...

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    2. Pas de souci, Wrob, je me doutais bien d'une couille pareille puisque tu avais déjà évoqué ce mystère. Question cependant : suis-je le seul dont tu ne sois pas averti des commentaires ? Sinon, il faut vérifier sur ton compte Blogueur "Paramètres —> Commentaires". Si oui, j'y pige pas plus pouic que toi.

      En tout cas, tu regorges de promesses de bonheur : tous les Antonioni sont anti-honnis, pour le moins…
      Je te recommande évidemment Profession : reporter, mais aussi La Notte, L'éclipse, Femmes entre elles… Bref, tous !

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    3. Oui George, tu es le seul. Sauf si j'en ai loupé un autre auquel je n'aurais donc pas répondu non plus... Suis allé voir sur Paramètres, pas d'idée... Bon, avec le petit doublon sur ma boîte mail ça marche, mais un peu fastidieux pour toi...

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    4. Pas d'idée non plus, alors, sauf si ce souci date de la transformation de la DCRI en DGSI (n'y vois aucune parano de ma part)…

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    5. Ca marche ! J'ai ajouté ma deuxième boîte mail dans les paramètres des commentaires, et sur celle-ci ton commentaire m'est signalé. Je ne comprends pas plus pourquoi sur l'une et pas sur l'autre, mais au moins comme ça, je serai informé de ta visite !
      A bientôt !

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    6. Incompréhensible, en effet, et c'est énervant, mais tant mieux si ça marche !

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  4. Wikipedia sur les Yardbords: Le duo de guitariste Beck-Page ne durera que quelques mois, le temps de seulement trois morceaux enregistrés. Malgré sa courte durée, ce duo apparaît dans le film Blow-Up, de Michelangelo Antonioni (Palme d'Or au festival de Cannes en 1967) : on y voit Jeff Beck y détruire sa guitare et la jeter dans la salle pendant le titre Stroll On, version adaptée de Train Kept A-Rollin', écrite par Tiny Bradshaw et reprise en 1956 par Johnny Burnette and the Rock and Roll Trio...

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  5. Merci ElO pour ces précisions, qui confirment ce qu'écrivait Jules. Je n'avais d'ailleurs pas mis en doute une seconde sa rectification, mais il est vrai que je n'avais pas pris le temps de corriger dans le corps de l'article. J'y cours donc.
    Une autre info m'est venue depuis. Le magnifique saxophoniste quoique peu connu Phil Woods, mort le 29 septembre dernier, a joué dans la BO du film (BO, je le répète composée par l'immense Herbie Hancock). Mais aussi dans le passionnant film que j'ai évoqué ici, 12 hommes en colère.

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