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mercredi 21 décembre 2016

La dose de Wrobly, frimaire 2016 ère commune


     Wroblewski va mieux, il a moins lu en frimaire. Peut-être que finalement un jour il parviendra à lire normalement, avec modération.




     - Joël de Rosnay.- Je cherche à comprendre.

     Bon, ça c'est un livre qu'on m'a prêté. Un pote de la bourgeoisie libérale de droite, mais sympa, pas agressif, pas prosélyte, plutôt ouvert. Et puis, comme malgré ses 61 ans et sa corpulence je n'hésite pas à l'envoyer s'écraser aux quatre coins du tatami et qu'il revient toujours m'attaquer avec de bonnes dispositions et le sourire, à ma sympathie à son égard se mêle une certaine admiration.

     L'auteur du bouquin (de Rosnay), est un technophile ravi de la tablette, limite VRP de la colonisation totale de nos vies par le numérique, en plus des ses propres bouquins, même s'il s'oppose vaillamment aux abus des méchants transhumanistes qui sont un peu excessifs, ah ! et aussi aux GAFA et aux NATU, qui font rien qu'à tout monopoliser. Cela dit, c'est un scientifique et certains passages de son livre sont intéressants, qu'il décrive "l'unité de la nature" (même s'il en profite après pour naturaliser l'épatante interconnexion technologique généralisée), ou qu'il nous parle d'une certaine spiritualité athée, en citant des philosophes ou des forts en maths qui peuvent nous être sympathiques. Extrait :

     "Voici l'histoire d'une extraordinaire amibe sociale dont le nom est un poème à lui seul : Dictyostelium discoideum. Cette amibe vit dans les forêts, sur des tapis de feuilles mortes, et se nourrit de bactéries ou de levures. C'est un être vivant unicellulaire microscopique très particulier étudié dans de nombreux laboratoires à travers le monde en raison de sa faculté à passer du stade individuel à un stade social, et ce de manière réversible. En d'autres termes, il peut se transformer en élément constitutif d'un organisme vivant composé de plusieurs dizaines de milliers d'autres amibes sans perdre sa capacité à revenir à son état individuel.

      Si l'amibe est placée dans un milieu carencé en eau et en bactéries, elle émet un code de détresse sous la forme d'une molécule bien connue des biologistes, l'AMP cyclique. Attirées par cette molécule (car disposant de récepteurs capable de lire et de décoder ce code chimique), les autres amibes forment une sorte de procession, se dirigeant vers un point central qui grossit progressivement en se transformant en un organisme sociétal. A l’œil nu, une sorte de petite limace longue d'un à deux millimètres est visible. Le plus étonnant dans ce phénomène de morphogenèse est que les processions d'amibes forment des cercles ou des spirales ressemblant aux bras des galaxies de l'univers. [...]


      La vie de Dictyostelium discoideum ne s'arrête pas là. On voit pousser à la surface de cette petite limace une tige formant une boule au sommet et contenant des spores capables de survivre pendant des mois dans les conditions extrêmes qui ont conduit les amibes à se rassembler. Dès que les conditions redeviennent normales, la boule s'ouvre, libérant les spores, qui redeviennent des amibes individuelles et indépendantes."


     - Marcel Aymé.- Le Chemin des écoliers.

     Je poursuis mon intégrale Marcel Aymé. Comme vous avez pu le constater si vous suivez, j'en suis à sa période d'après seconde guerre mondiale, plus amère que les précédentes. Après 36 et le Front populaire, nous voici sous l'Occupation. On y retrouve le farcesque personnage fasciste de Malinier, déjà croisé dans Travelingue, et qui poursuit sa croisade anti-juifs, communistes, francs-maçons, poètes et peintres cubistes. On sent venir la Traversée de Paris, et on a tellement un bon souvenir du film d'Autant-Lara, qu'on a hâte. Je crois que c'est le recueil de nouvelles qui arrive, Le Vin de Paris. Ensuite, il y aura Uranus, etc.


mercredi 7 décembre 2016

Inimitié espagnole

C’est le chien enragé que tout passant a le devoir d’abattre, de peur qu’il ne morde les hommes et n’infecte les troupeaux.
Laurent Tailhade, 1902

Juan Bimba, un ancien dynamitero de la guerre d'Espagne, expulsé du Mexique où il avait été jugé peu conformiste par ses compatriotes staliniens. 

      Bimba n'en revenait pas.
      - J'ai été dynamitero pendant la guerre d'Espagne et au siège de Madrid, dit-il. On montait à l'abordage des tanks fascistes et on balançait une grenade par la meurtrière pour bousiller l'équipage ; on se baladait sous le feu des autres avec des paquets de dynamite accrochés tout autour de la ceinture, et une cigarette au bec pour allumer la mèche au moment de les lancer. Les bouteilles d'essence, je n'en parle pas, ce n'est pas tellement dangereux. Vers la fin, on remplissait des flacons de cognac avec cette soupe de mort que nous traînons aux fesses cette nuit et, quand on les envoyait à la volée, il y avait des petits morceaux de tank qui retombaient tout autour de nous. [...]
     Le curé s'approcha [...] :
     - Vous n'avez pas le droit de faire ça. Il y a sept cents habitants dans ce hameau. [...]
     - Merde, mais il va nous porter la cerise ce con-là, s'écria Bimba. On n'est pas encore sautés, non ? Et même il n'y a rien de sûr à ce que ça arrive. Allez, faites pas chier les personnes, mon Révérend, on passe.
     - Mais vous n'avez pas le droit... On vous a aménagé une dérivation... Je me plaindrai à la Compagnie !
     - Ca, vous savez ! Si on saute, il n'y aura plus personne ni pour se plaindre ni pour recevoir l'engueulade, et si tout se passe bien, votre plainte, vous pourrez vous la mettre où vous voudrez, ils n'en feront pas grand cas.
   Luigi était Italien. Ce conflit avec un prêtre le mettait mal à son aise. Il intervint :
     - Et dans quel état est-elle, la dérivation ?
     Parfaite, monsieur, parfaite, assura le curé. Ils sont passés hier avec le bulldozer ; elle est meilleure que la rue principale, bien meilleure.
     - Allons-y toujours voir. [...]
     Le curé insistait. Le maire avait disparu depuis qu'il avait été question de la dérivation. Sans doute faisait-il confiance à l'éloquence de l'autre. Un prêtre est un professionnel, après tout.
     Il avait une bonne figure, ce vieux en soutane. Des yeux, surtout, tendres et tristes. Et ce qu'il disait...
     - Je suis un vieil homme, moi. Je n'ai pas peur. Mais ces pauvres gens, leurs maisons, leurs enfants... Je suis resté debout toute la nuit à prier pour qu'il ne leur arrive rien. Epargnez-les. Vous, vous êtes des hommes, vous saviez ce que vous faisiez en vous lançant là-dedans. Eux, ils n'y sont pour rien... Passez par ici. Moi, je vais me remettre à prier ; pour vous, cette fois.

Je recommanderai au Seigneur de garder auprès de Lui en Son Paradis le premier qui me dit à qui appartient ce dos.

     - Passe la main, dit Bimba. Moi, des curés, j'en ai trop brûlé pendant la guerre. J'ai plus confiance.
     - Porca Madonna, te tairas-tu, farabutto ! gronda Luigi le Pieux. D'accord, Padre, nous passerons par ici.
     - Merci, mon fils, merci pour mes brebis, reprit le vieil homme. Dieu te le revaudra. Je vais vous bénir pendant que vous partirez ; et prier pour vous tout le temps. Vous verrez : même si vous n'y croyez pas, ça vous portera chance. [...]


     Luigi est en tête. [...] Le pied à fond sur l'embreillage, il se penche, la tête hors de la cabine :
     Adios, Padre. Et bénissez-nous bien, que nous en avons besoin.
     Le prêtre recule d'un ou deux pas ; soudain il paraît très grand. Il lève les deux bras sous le ciel. La lumière des guirlandes lui fait une sorte de chasuble pourpre.
     - Benedicat vos omnipotens Deus...
     Il abaisse la main droite en un signe de croix démesuré.
     - Pater et Filius...
     Ils ont beau faire, ils écoutent. Ils sont même émus ; sauf Bimba qui, à mi-voix, jure tout ce qu'il sait de plus outrageant sur le compte de Dieu.
     - et Spiritus Sanctus.
     - Amen, répond Luigi en embrayant. [...]


     Mais, qu'est-ce qui se passe donc ? On dirait que le camion de Luigi revient. [...] Avant même l'arrêt, Bimba saute à terre. Il est blême de fureur.
     - Où est ce curé ? Où est cette saloperie de curé, bordel de Dieu de merde ?
     - Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
     - Regarde !
     Sous le nez de Gérard il brandit l'écriteau qu'il a arraché aux mains de l'Italien :
     - Attention ! Vitesse extrêmement réduite ! Sol en mauvais état. Danger. Attention ! Attention !
     - Voilà ce qu'il m'a fait cette salope. Il s'est douté que si nous lisions ça, nous passerions par sa paroisse de merde, et il a eu peur pour sa précieuse petite vie, pour sa maison et pour tous ces scrofuleux qui sont son gagne-pain ! Où est-il, ce fumier, que j'en tue encore un avant de crever...


     Des hommes du village se sont approchés. [...]
     - Vous avez quand même enlevé l'écriteau, hein !
     - Non ! Pas nous.[...] C'est le Padre qui a tout fait. [...]
     - Oui, le Padre l'a enlevé. Il a dit que si vous le lisiez vous traverseriez le village...
     - Nous, on voulait s'en aller dormir tous ailleurs, cette nuit, dit un autre. Mais le Padre nous l'a défendu : son église et sa maison sont juste au bord de la grand-rue. Il ne voulait pas risquer de tout perdre.
      - Et si un de nous vous disait quelque chose, il a menacé de prier pour qu'il perde son bétail et que ses enfants meurent.
     "- Laissez-moi faire. Je me charge de tout, je les convaincrai, je les avertirai aussi des dangers de la nouvelle piste." [...]
     - Et où est-il maintenant ? [...]
     Ils se taisent tous, l'air buté. [...]
     Mais ils ne l'entendent pas de cette oreille ; surtout l'Espagnol.
     - Venez, vous autres ! lance-t-il à ses copains. On le trouvera bien...
     - Je reste au camion, répond Luigi. On ne peut pas les laisser seuls comme ça...
     Les autres emboîtent le pas à Bimba.


     Ils n'ont pas eu à chercher bien loin. Tout naturellement le prêtre s'était réfugié dans son église. C'est là qu'ils l'ont débusqué, blotti dans l'ombre d'un pilier.
     - Sors de là, lui a dit Gérard.
     Mais l'Espagnol s'est interposé :
     - Non. Ici. Dans sa tanière. Dans son coupe-gorge. Dans la maison de son maître. T'en fais pas, salope ! Peut-être qu'il descendra de sa croix pour prendre ta défense, l'autre fumier.
     Le prêtre était plus mort que vif. Mais il ne fit pas un geste pour se protéger, ne dit mot. D'un coup de pied dans la poitrine, Bimba l'écroula à la renverse. Puis il se jeta sur lui, le retourna face contre terre et, le saisissant aux oreilles, se mit à lui frotter le visage contre le sol de ciment. De toutes ses forces. Longtemps.
     - Arrête, dit le Roumain. Tu seras bien avancé quand tu l'auras tué. Tu ne profiteras même pas de ta prime.
     Mais Bimba ne lâcha prise que bien plus tard. Le vieux qui, au début, avait crié, ne respirait plus qu'à peine.
     Avant de quitter l'église, l'Espagnol arracha le crucifix du maître-autel et s'en servit comme d'une masse pour défoncer la porte du tabernacle. Il dispersa les hosties à la volée entre les travées de prie-Dieu et cracha dans le ciboire.
     Je voudrais avoir envie de chier, grogna-t-il.
     Quand Luigi, qu'ils retrouvèrent aux camions, apprit tout cela, il soupira.
     - Ca ne nous portera pas chance, murmura-t-il. 

lundi 28 novembre 2016

Über cool !

La vie d'un entrepreneur est plus dure que celle d'un salarié.
Emmanuel Macron.

Travis Kalanick. Chargez votre imprimante de papier toilette blanc, lancez l'impression et obtenez un ineffable torche-cul, bien plus post-moderne que Modes et travaux.

      A la porte du camp de la Crude était affichée une offre d’emploi :
      « On embauche excellents chauffeurs de camion. Travail dangereux. Haut salaires. S’adresser au bureau. »
      Le matin, il y avait eu une conférence, dans le bungalow du boss, entre lui, le spécialiste envoyé par Dallas (Texas) – qui venait d’arriver dans un avion de la compagnie – le chef des transports et celui du matériel.
      – […] pour la question du personnel, débrouillez-vous, je m’en fous. […] Il est absurde de faire venir des States une équipe de chauffeurs spécialistes. […] S’ils refusent, […] si nous renvoyons alors les garçons pour en venir à ma solution de main-d’œuvre locale, vous entendrez gueuler le Syndicat. 


      Entendre gueuler le Syndicat a toujours été le permanent cauchemar de tous les dirigeants d’exploitation yankees.
      – Voyons, essayez de comprendre. Qui va se présenter à l’embauche ? Une foule de ces enfants de putain de Noirs, d’abord. Ceux-là, il ne nous en faut pas.
      – Pourquoi ? Demanda naïvement le chef du matériel qui, jusque-là, s’était curé les dents en silence. Pourquoi ? Il me semble…
      – Il vous semble qu’ils ne nous ont pas chauffé suffisamment les oreilles avec les quatorze morts d’avant-hier ? Et quand deux ou trois citoyens guatémaltèques auront avalé leur bulletin de naissance sous nos auspices, vous pensez que nous n’aurons aucun ennui supplémentaire avec leur gouvernement de nègres, leur presse de singes et leur clique d’hommes des bois ? Allons !
[…]
      - Je n’y avais pas pensé. 


      - A part les indigènes, qui est-ce qui va se présenter à l’embauche ? enchaîna le boss. Mais les tramps¹, naturellement. Dans cette ville de mort où seuls nous retiennent notre travail et les indemnités de zone, il y a des hommes qui feraient n’importe quoi pour en sortir. C’est ceux-là qu’il nous faut. Eux accepteront de conduire vos espèces de camions […]. Ma parole, pour toucher le paquet, ils feraient le parcours à cloche-pied avec la charge sur le dos. Et ceux qui sauteront laisseront-ils des ayants droit ? Et quel syndicat viendra nous chercher des poux dans la tête en leur nom ?
      – Et on ne serait pas obligé de les payer tellement cher […].

1 Tramps : vagabonds.


Allez, un aller-retour Villiers-le-Bel (95) - Saint-Denis (93) offert à celle(lui) qui trouve l'auteur et le titre de l'ouvrage dont est tiré ce texte. Pour participer, allez sur l'appli #jouonsunpeuavec.



Ils ont décroché le job. Bravo à Jules et à CHROUM-B. ! C'est marrant, dans mon souvenir c'était Ventura à la place de Montand... Peut-être un rejet de notre stalino-libéral national, que j'apprécie pourtant tant en tant qu'acteur que de chanteur...