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lundi 20 mars 2023

La Dose de Wrobly : ventôse 2023 EC


   - Hakim Bey.- Zone interdite.
   L'ordure capitaliste est ce rat, ce bâtard, qui vous parle de "joindre et de toucher quelqu'un" avec un téléphone, ou qui vous ordonne : "Soyez là !" Là ? Où ça ? Tout seul en face d'une saloperie de télévision ? Ces goules sorties d'un cauchemar de Lovecraft sont en train d'essayer de vous transformer, après vous avoir bien broyé, bien vidé de votre sang, en un pathétique petit rouage estropié de la machine-à-mort de l'âme humaine - et ne commençons pas à partir en de jésuitiques querelles théologiques à propos de ce que nous entendons par "âme" ! Combattez-les, combattez-les en rencontrant vos amis, pas pour consommer, ni pour produire, non, pour prendre plaisir à l'amitié - et vous aurez triomphé, au moins un temps, de la plus pernicieuse des conspirations à l'oeuvre aujourd'hui dans nos sociétés euro-américaines, cette conspiration qui œuvre à faire de vous un cadavre vivant qu'animent des prothèses et la terreur du manque, qui œuvre à faire de vous un fantôme qui hante son propre cerveau. Ce n'est pas une affaire subalterne : c'est une question d'échec ou de triomphe !

Un petit livre (78 pages) passionnant, bourré d'élans du cœur, d'idées et de références de l'anarchiste ontologique Peter Lamborn Wilson, alias Hakim Bey.
"La fin du moderne ne signifie pas un retour au paléolithique mais un retour du paléolithique."

- Lois Mc Master Bujold.- Ekaterin / Le Poison du mariage.
   La suite de la saga Vorkosigan est proprement hilarante, sans préjudice du suspense et d'une galerie de personnages tous mieux dessinés les uns que les autres.
"On dirait un croisement entre un cafard, un termite et... et... et une pustule." [...] Heureusement qu'ils n'avaient pas montré à Miles une colonie entière de punaises à beurre ou, pis encore, une reine. [...] "C'est comme du miel, expliqua courageusement Mark. Un peu différent."

mercredi 20 juillet 2022

La dose de Wrobly : messidor 2022 E.C.


   - Lois McMaster Bujold.- La Saga Vorkosigan : L'Apprentissage du guerrier / Les Montagnes du deuil / Miles Vorkosigan.
   On commence à s'habituer à la petite famille et à tous les personnages de la saga, notamment Miles Vorkosigan, qui sera le héros né difforme, cassablen petit et chétif après que sa mère a été victime d'une attaque à l'arme chimique. Eh ! oui, un héros handicapé, c'est assez rare pour être apprécié. Dans le 4ème tome on passe d'un certain réalisme malré tout, techno-fictif dans le premier (malgré les humains à quatre bras) et médiéval-impérial futuriste dans les deux suivants, à une comédie d'aventure inter-galactique fantaisiste (on pense à de la BD). Miles est un vrai clown, en plus d'être très intelligent. Il paraît que la suite s'orientera de plus en plus vers des énigmes de type policier dans ce décor de planètes contrastées (Star wars nous vient parfois à l'esprit) et de space opéra. On y prend finalemnet goût, les centaines de pages (390 pour L'Apprentissage du guerrier) défilent vite.
   - Michel Bakounine.- La Première internationale en Italie et le conflit avec Marx : écrits et matériaux.
   Se lit un peu moins vite. Non que ce soit moins intéressant, loin de là, mais on est dans les débats d'idées, la polémique, la confrontation politique, éthique, pilosophique, et dans l'Histoire, même si aussi un peu dans le combat de coqs. Après avoir croisé le fer avec le bourgeois républicain déiste béni oui oui italien, Mazzini, Bakounine affronte ici le socialiste allemand qu'on ne présente plus, tout en tâchant de développer l'Internationale en Italie depuis la Suisse.
   27,3 cm de hauteur sur 19,2 cm de largeur ; 5 cm d'épaisseur ; 500 pages. Les summer vibes, ça se passe comme ça chez Wroblewski !

lundi 1 novembre 2021

On y croit !


   Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. L'"apathie" (c'est à dire le sain ennui du Spectacle éculé), éloigne la moitié de la nation des urnes ; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier recensement). Là encore, il y a des parallèles positives : le "réseautage" comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveux de la société, et l'organisation non hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse paraître.)

   Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure inattention - mais il peut aussi faire naître de nouveaux modes de rébellion : davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie "noire" et au lavoro nero, les magouilles des chômeurs et autres options illégales, culture d'herbe etc. - autant d'activités plus ou moins "invisibles" comparées aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.

   Refus de l'Eglise ? Eh bien, "l'acte négatif" ici consiste probablement à... regarder la télévision. Mais les alternatives positives incluent toutes sortes de formes non autoritaires de spiritualité, du christianisme "sans église" au néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de ce que j'aime bien appeler des "Religions libres" - autant de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'Anarcho-taoïsme - qui proposent une "quatrième voie en pleine croissance", échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télé-évangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des "moralités privées" au sens nietzschéen : la spirituallité des "esprits libres".

Hakim Bey.- T.A.Z : zone autonome temporaire.

mardi 19 octobre 2021

La dose de Wrobly : vendémiaire 2021 EC


- Dashiell Hammett.- Sang maudit.
   Après Moisson rouge, je lis donc Sang maudit.
   La légende plus le suspense et les coups de théâtre à s'en mordre les dents. Dès le tiers du roman on a déjà quatre meurtres et des solutions à ce qui ne devait être qu'une vulgaire enquête sur un vol de diamants bidon, qui s'enchaînent, la nouvelle invalidant la précédente. On se demande ce qui va bien pouvoir se passer dans les deux tiers restant, mais les surprises ne cessent de se bousculer dans nos mains fébriles. Je pensais Hammet du même acabit que Chandler (et de fait il y a des similitudes), un créateur d'ambiance peu concerné par les intrigues en elles-mêmes, mais ici on a les deux, l'atmosphère glauque et le who done it ? de grand art.
   Hammet, le créateur du roman noir américain, qui en plus fut harcelé par le maccarthysme et condamné à la prison, ce qui ne peut que nous plaire.
   Il m'a semblé avoir déjà lu ce livre, alors que je n'en avais aucun souvenir... Peut-être dans mon ancienne vie, un emprunt à mon père, au centre de documentation dans lequel j'ai bossé... 

- Le Roman de Renart.
XIe siècle La Chanson de Roland
1099 Prise de Jérusalem par les Croisés (Première Croisade)
XIIe siècle Naisssance du style gothique
1163-1182 (et XIIIe - XIVe s.) Notre-Dame de Paris
XIIe siècle (et XIIIe s.) Le Roman de Renart
XIIe siècle Les Fabliaux
1180-1223 Règne de Philippe Auguste
1226-1270 Règne de Louis IX (saint Louis)***

"- Pourquoi me raconter ces blagues ? répondit la mésange. Arrangez-vous avec une autre. N'insistez pas pour me baiser, cela n'est pas pour aujourd'hui !
   Quand Renart voit que sa commère ne veut pas croire son compère :
- Madame, veuillez m'écouter. Puisque vous vous méfiez de moi, yeux fermés je vous baiserai.
- Ma foi, dit-elle, je veux bien : fermez-les donc."

- Parcs et réserves naturelles.
   Par exemple la Camargue :
   "Le Salin-de-Giraud abrite dans ses cités le personnel des Compagnies Péchiney et Solvay.
   La Compagnie Péchiney [...] est un des grands trusts industriels de France. Elle possède une grande partie de la Camargue**. Elle exploite, au Salin-de-Giraud et près d'Aigues-Mortes, les marais-salants les plus mécanisés du monde et les plus importants d'Europe, "qui fournissent les 5/6 du sel méditerranéen et ont une capacité de production de 800 000 tonnes pour moins de 1000 ouvriers". [...]
   Le sel, dont on tire la soude et le chlore, approvisionne l'industrie chimique [...].
[...]
   La Camargue reste surtout une région agricole.
   [...] Aujourd'hui, la Camargue, avec ses hauts rendements (50 quintaux à l'hectare en moyenne) couvre les besoins français en riz.
   C'est une culture de grand rapport, lancée avec l'aide de l'Etat, mécanisée de façon très moderne, employant une main-d'oeuvre saisonnière à bon marché, italienne et espagnole surtout, et qui est en majeure partie entre les mains de grands propriétaires**.
"

   Amusant : ce chapitre sur la Camargue est venu se télescoper avec une chanson de Francesca Solleville que j'avais réécoutée au moins trois fois avant de lire le livre, que je trouvais très belle sans y comprendre que couic, sur les Saintes-Maries-de-la-Mer, les gitans, et des trucs religieux hétérodoxes et pittoresques.


   Et puis Aigues-Mortes, là où les 16 et 17 août 1893 des travailleurs italiens de la Compagnie des Salins du Midi, victimes de lynchages, coups de bâton, noyade et coups de fusils, furent massacrés par des villageois et des ouvriers français, acquittés par la suite et laissant sur le carreau cent morts et de nombreux blessés. On aperçoit cet épisode dans la superbe BD de Baru Bella Ciao.
   "Aigues-Mortes, aujourd'hui endormie dans ses remparts médiévaux, mais d'où st Louis partit pour la Croisade [...].***"

   Ou bien la Pierreuse, en Suisse.

   "Il n'est pas facile de créer une réserve.
   Les propriétaires désirent avant tout exploiter leur terrain. Ils veulent assurer le rendement de leurs forêts et de leurs pâturages**. Les communes cherchent à aménager leur territoire en station touristique.**
   Pour qu'une réserve puisse se créer, il faut que les propriétaires privés et les communes renoncent à certains avantages financiers.**
"

- Hakim Bey.- T.A.Z. : zone autonome temporaire.
   "La deuxième force motrice de la TAZ provient d'un développement historique que j'appelle la "fermeture de la carte". La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun État-nation fut absorbée en 1899**. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde. - pas un récif des mers du Sud qui puisse être laissé ouvert, pas une vallée lointaine, pas même la Lune et les planètes. C'est l'apothéose du "gangstérisme teritorial". Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie."

mardi 25 mai 2021

La Dose de Wrobly : Floréal 2021 EC

"[...] vous me demandez alors : "Maître Isogushi, comment dissiperons-nous ces troubles ?" Je vous réponds : "En faisant en sorte que l'on puisse dire de vous : regardez cet homme, à aucun moment il ne se repose ! Et si l'on va jusqu'à proclamer : "Voilà l'homme qui ne dort jamais", c'est mieux encore. Cela signifierait que vos troubles sont derrière vous. [...]""
Patrice Franceschi.- Ethique du samouraï moderne.

"Vous êtes surtout paresseux."
Jean Rostand.




- Blaise Lesire.- Opuscule navrant.

   Comme son illustre homonyme, Blaise Lesire a ressenti le vertige de l'absurdité de l'existence. Mais contrairement au mystique Auvergnat, il n'a pas fait le pari de la foi en un au-delà où il serait cajolé par 72 religieuses vierges de Port-Royal des Champs, mais de celle dans le salut en ce monde par la sieste, tempérée par de complices colloques, sentimentaux, sensibles, sensuels voir érotiques avec de charmantes quoique parfois vindicatives compagnes de différentes espèces.

   Je me suis beaucoup identifié à Blaise Lesire, tout au moins au personnage qu'il campe dans ce tout à fait réjouissant recueil d'aphorismes. A telle enseigne que j'ose me considérer comme un houbiste, modéré certes en regard de la radicalité de l'auteur, disons un houbiste de basse intensité léthargique : il m'arrive encore d'émettre quelques casuistes réserves sur le dogme du fatalisme héroïque, ainsi que sur celui du non-agir critique, tout en les pratiquant maladroitement, mais en restant ataviquement prisonnier de ma nature d'animal façonnier, comme disait Proudhon. Compulsivement je ressens le besoin d'agir pour la révolution anarcho-communiste, on pourrait dire qu'il s'agit là de mon "grain", comme dirait Stirner. Cependant je ne fais rien ou pas grand chose, ce qui maintient ma vie dans une légère culpabilité insatisfaite. Par ailleurs, je sais que si je ne m'agite pas un peu, je vais mal dormir, et cela je ne le tolère pas. Ainsi donc mon houbisme se dilue dans une sobre activité, parfois intense, comme sur les tatamis d'avant COVID, par exemple, mais toujours stoppée nette au moindre besoin de repos. Je suis un houbiste hobbyiste. Je ne sais si cela conviendrait à l'intransigeance du Maître, mais je crois savoir après étude de son enseignement qu'il n'accepte aucun disciple, entendant jalousement rester le seul adepte de sa secte. Libre donc à chacun de s'en inspirer à sa manière.

   Je m'identifie à l'auteur par de nombreux traits :

   - Je suis né sous le signe du Loir. Adepte de la sieste, que je qualifie systématiquement de l'adjectif "délicieuse", des micro-siestes également quand une activité quelconque m'éloigne de mon lit, de la grasse matinée, et sur mon âge mûrissant, des extinctions des feux avant minuit (pas toujours). Au bagne salarial les chiottes m'ont souvent servis de lieu de sommeil, bien calé assis sur le trône. Aujourd'hui, ayant finalement trouvé un lieu de chagrin plus souple, je vais à la bibliothèque fermer les yeux dans un fauteuil (quand il en reste, les adeptes de notre maçonnerie sont légions !). Parfois il m'est arrivé aussi de prendre, à mon poste de travail, la position du penseur concentré sur son clavier, ou adossé au fauteuil le regard sur l'ouvrage, pour pratiquer cet art. Le tout étant d'éviter le ronflement.

   - Je trouve une grande consolation, un moteur de désir et un plaisir sûr dans le jazz. A ce sujet, je voudrais remercies l'aphoriste pour m'avoir fait comprendre enfin, avec un moyen concret pour l'appréhender, après tant d'années de musique en amateur, ce qu'est un rythme ternaire. Le coup du "un et puis deux", relève du génie ! Reconnaissance éternelle !

   - Si je n'ai pas démissionné, c'est un peu tout comme, je me suis reconverti. D'un emploi nécessitant de ma part énergie, créativité, initiative, responsabilité, et flicage, entre autres, je suis passé à un simple job d’exécution. Je n'ai cependant pas été jusqu'au robinsonnesque séparatisme de Blaise Lesire, manque de créativité, d'initiative, d'imagination et de force vitale. Comme quoi, c'est paradoxal, pour vivre heureux feignant, il faut abattre un sacré taf !

   - J'ai haï l'école. Elle m'a traumatisé, terrorisé à 5 ans, à telle enseigne que mes laïcards de parents m'en ont changé pour me mettre chez des bonnes sœurs. J'y ai vécu une infinie tristesse et une insondable solitude, mais moins terrorisé qu'à la laïque (c'est un hasard, évidemment, j'avais dû tomber sur l'instit' sadique de service, je me souviens de son nom, 5 ans ! Madame Stéphanie). Puis, retour au public en CP j'ai eu mes premiers fantasmes de meurtre et désirs de mort, en la personne de l'instit' plutôt gentille a priori rétrospectivement, pauvre madame Pigaillem ! La peur ne m'a pas lâchée au collège, mais j'avais fait le deuil du pouvoir magique de faire mourir les gens par la pensée et admis que ce n'était finalement pas souhaitable. Jusqu'à ce qu'à 15 ans je découvre la potion magique anti trouille, la pillave. Qui répare sur le coup mais ne fait qu'amplifier l'angoisse qui eut tout loisir de me pétrir de nouveau ensuite dans la vie dite active...

   - Je m'intéresse à quelques philosophies et arts martiaux orientaux, en pratiquant certains avec une assiduité variable.


   Nous croisons de bien sympathique personnes dans cet opuscule, de Tchouang Tseu à Franquin, de Lichtenberg à Beckett, de Scutenaire à Brassens et bien d'autres. Je ne prétends pas avoir de l'humour, ce serait présomptueux, mais en lisant l'Opuscule j'avais l'impression que mon esprit en pétillait. L'humour, cette forme supportable de l'angoisse, et cette rupture dans un chaîne logique, n'est-il pas aussi la définition du paradoxe ? En tout cas, Blaise Lesire est un virtuose de l'exercice !

   Je ne m'identifie pas aux traits suivants de l'auteur :

   - Il aime la moto (cela dit je ne juge pas, moi j'aime bien le heavy metal...) ;

   - Les benzodiazépines me sont interdits, je dois négocier mes malaises par des voies naturelles, mais ce n'est pas par vertu, rassurez-vous, plutôt une forme d'allergie me poussant à ingurgiter Xanax, Lexomyl, Valium, Rohypnol et autres Lysanxia par pincées plutôt que par unité, moitié ou quart d'unité.

   L'Opuscule m'a évoqué :

   - Alexandre le bienheureux ;

   - L'écrivain peu connu Pierre Autin-Grenier, qui n'a pas écrit d'aphorismes, mais des poèmes en prose à caractère autobiographique et humoristique. De mémoire, il me semble être un précurseur du houbisme.

   - Le poème Les Hibous, de Baudelaire, un de mes préférés.

   - Ernest Armand.


   Ce qui m'a choqué dans l'ouvrage de Blaise Lesire :

   Ce n'est pas son cynisme, son matérialisme, son épicurisme, son hédonisme simple et naturel entre l'ascétisme du macrobiote et le consumérisme des lou ravis de l'économie, son pessimisme (qui se relativise au fil du temps et des pages puisque vers la fin du recueil nous avons même le plaisir de lire quelques utopies en trois lignes), son inactivisme forcené, sa misanthropie (jamais aigre), non, en tout cela je peux aussi me retrouver. Ce qui m'a réellement déstabilisé et agacé (comme le dit l'auteur, quand nous décidons de prendre un livre, c'est par lassitude de s'agacer soi-même et afin d'être agacé par quelqu'un d'autre, l'écrivain), c'est que nous sommes une fois de plus en présence d'un homme à femme, d'un libertin heureux. Mais comment font-ils ? Moi dont la seule ambition depuis ma tendre adolescence a toujours été de "baiser des gonzesses", comme disait Coluche, ce domaine de ma vie a été lui aussi un immense fiasco, fait de frustration, de chaos, de gâchis, d'eau de boudin (sans mauvais jeu de mot sexiste), de soupe meilleure, toujours, dans l'assiette du voisin. Toutes ces grâces roturières, foisonnant dans les rues, le métro..., toutes ces passantes je les ai convoitées, jamais possédées. Mes rares relations n'étaient pas celles que je fantasmais. "Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon." comme le cite notre artiste de l'édredon. Finalement, à 40 ans j'ai fait un enfant (alors que j'étais aussi néo-malthusien que l'aphoriste, mais j'ai finalement été curieux, et peut-être par dépit aussi de n'avoir pu être Casanova), ce qui me permet, vivant en couple depuis 13 ans, de ne pas avoir touché une femme depuis pas loin de 10 ans (je ne tiens pas le compte exact mais le temps passe si vite - ma compagne n'est pas comme moi, adepte de la sieste, et le soir, si on veut lire un peu... après on est quand même pris d'une douce mais insistante torpeur à laquelle il est difficile de résister...), et de ne plus m'emmerder avec toutes ces salades.

   Donc échec total de ma vie, même dans ce domaine-ci des affaires.

   Conclusion, un livre à lire et à relire, qui constitue dores et déjà un support pour mes méditations du matin.


- Georges Bataille / Eric Weil. A en-tête de Critique : correspondance 1946-1951.

   Nous retrouvons l'ami de ce blog Georges Bataille dans ce passionnant recueil épistolaire. Bon, avouons tout de suite que nous rigolons moins que dans Madame Edwarda ou Histoire de l'oeil, mais c'est infiniment plus compréhensible aussi que La Valeur d'usage de D.A.F. de Sade ou La Notion de dépense. C'est même plus compréhensible immédiatement que l'ouvrage ci-dessus commenté. Bataille et Weil, respectivement directeur et rédacteur de la revue Critique, revue générale des publications françaises et étrangères, qui parait depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Les deux hommes y discutent de la réalisation de la revue, les livres à évoquer dans de longs articles ou dans des notes bibliographiques, les rédacteurs qu'ils pensent les plus compétents pour tel ou tel article, etc. Un grand nombre des livres d'envergure édités à l'époque concernant la philosophie, l'histoire, la science, l'actualité, la politique... y passent (un exemple parmi cent : L'Etrange défaite de Marc Bloch), ainsi qu'une flopée d'intellectuels pressentis défilant dans ces lettres. Avec parfois de petits couacs et de légères polémiques, en essayant de passer entre les gouttes gaullistes et staliniennes. Les deux hommes n'ont pas grand chose en commun : "Les pensées de Weil et de Bataille s'opposent en effet comme le système à la dispersion, l'affirmation du caractère systématique de la philosophie au mélange constant et délibéré des plans, à l'hybridation des connaissances et des modes d'intelligibilité. On peut aussi opposer les thèmes qui structurent la philosophie de Weil : raison, violence, discours, opposition de la violence et du discours, action, éducation, dialogue, ..., et ceux qui traversent sensiblement l'oeuvre de Bataille (en tout cas celle de l'après-guerre) : dépense, utilité, sacrifice, violence, érotisme, destruction, mort, souveraineté, communication..." (préface). Weil est un marxiste plutôt non stalinien, très à cheval sur la dialectique historique et le matérialisme scientifique de ses mentors Marx et Hegel. Quant à Bataille, révolutionnaire d'extrême gauche, je ne saurais trop définir précisément ce qu'il est politiquement...

   Toutes ces discussions techniques autour de la constitution d'une revue m'intéressent. Je suis un journaliste raté, même si je n'ai rien fait pour le devenir professionnellement, ça me paraissait trop élevé pour moi. J'ai tâté un peu d'un journal anarchiste artisnal et ultra-confidentiel étant jeune, et puis plus rien jusqu'à cet ersatz individuel de journal appelé "blog". En revanche j'ai toujours lu des journaux, en papier. Surtout des hebdomadaires et des mensuels (les quotidiens, franchement, autant lire le Journal Officiel). Aujourd'hui je lis encore intégralement au moins trois mensuels par mois, et des bricoles.

   Le livre me fait penser évidemment à la correspondance de Baudelaire que je lis par petits bouts depuis un an ou deux. Quand celui-ci dialogue par lettres avec son éditeur Poulet-Malassis (j'adore ce nom !) ou les directeurs des périodique auxquels il participe, on retrouve le même ton, les mêmes préoccupations, ces mêmes histoires d'épreuves à corriger, recorriger, ces mêmes fureurs contre les imprimeurs laissant passer les coquilles !

   Sans y avoir jamais vraiment participé, je suis un peu dans mon univers...

- Michel Bakounine.- Michel Bakounine et l'Italie,1871-1872.

   L'anti-houbiste par excellence : il n'a cessé de s'agiter sur toutes les barricades d'Europe, a fait le tour du monde en passant pendant 8 ans par la case "prison" et 4 ans par celle "Sibérie", pour se replonger finalement dans le militantisme européen tous azimuts. Pourtant c'est un de mes meilleurs copains. Peut-être parce que le monde dont il était plein avec tous ses compagnons internationalistes anti-autoritaires est un monde ou le droit à la paresse aurait certainement été élevé au rang des beaux arts, à côté d'activités passionnelles énergisantes, et de quelques corvées de subsistance librement et égalitairement partagées. Il est vrai aussi que, quand la passion et la foi m'habitent, je peux oublier la sieste... enfin... c'est quand même rare.

   Citations en phase avec les commémorations actuelles :

   Hier, sous nos yeux, où se sont trouvés les matérialistes, les athées ? Dans la Commune de Paris. Et les idéalistes, les croyeurs en Dieu ? Dans l’Assemblée nationale de Versailles. Qu’ont voulu les hommes de Paris ? Par l’émancipation du travail, l’émancipation définitive de l’humanité. Et que veut maintenant l’Assemblée triomphante de Versailles ? Sa dégradation finale sous le double joug du pouvoir spirituel et temporel. Les matérialistes, pleins de foi et méprisant les souffrances, les dangers et la mort, veulent marcher en avant, parce qu’ils voient briller devant eux le triomphe de l’humanité ; et les idéalistes, hors d’haleine, ne voyant plus rien que des spectres rouges, veulent à toute force la repousser dans la fange d’où elle a tant de peine à sortir. Qu’on compare et qu’on juge !
[...]
   Au moment même où la population héroïque de Paris, plus sublime que jamais, se faisait massacrer par dizaines de milliers, avec femmes et enfants, en défendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se soit jamais produite dans l’histoire, la cause de l’émancipation des travailleurs du monde entier ; au moment où l’affreuse coalition de toutes les réactions immondes qui célèbrent aujourd’hui leur orgie triomphante à Versailles, non contente de massacrer et d’emprisonner en masse nos frères et nos sœurs de la Commune de Paris, déverse sur eux toutes les calomnies qu’une turpitude sans bornes peut seule imaginer, Mazzini, le grand, le pur démocrate Mazzini, tournant le dos à la cause du prolétariat et ne se rappelant que sa mission de prophète et de prêtre, lance également contre eux ses injures ! Il ose renier non-seulement la justice de leur cause, mais encore leur dévouement héroïque et sublime, les représentant, eux qui se sont sacrifiés pour la délivrance de tout le monde, comme un tas d’êtres grossiers, ignorants de toute loi morale et n’obéissant qu’à des impulsions égoïstes et sauvages.
[...]
   Mais tout en rendant justice à sa sincérité incontestable, nous devons constater qu’en joignant ses invectives à celles de tous les réactionnaires de l’Europe contre nos malheureux frères, les héroïques défenseurs et martyrs de la Commune de Paris, et ses excommunications à celles de l’Assemblée nationale et du pape contre les revendications légitimes et contre l’organisation internationale des travailleurs du monde entier, Mazzini a définitivement rompu avec la révolution, et a pris place dans l’internationale réaction.

lundi 22 mars 2021

La Dose de Wrobly : ventôse 2021 EC


- Claude Willard.- La Nasse.

      Claude Willard militant socialiste, SFIO à l'époque, fréquentant le gratin politicien du Front populaire français de 36. Blum, Salengro, Dormoy, encore ça passe, mais quand on lit le nom de Jules Moch, le réprimeur de mineurs grévistes en 47 et 48 ("Jules Moch montre une grande fermeté pour assurer la reprise du travail." Que ceci est joliment tourné, j'adore l'art de la litote de Wikipedia, voici donc concrètement en quoi consiste cette "fermeté" : "Pour contrer la grève, Jules Moch mobilise 60 000 CRS et soldats, qui se heurtent aux 15 000 grévistes retranchés dans les puits, et leur imposent, fin novembre une cuisante reprise du travail. [...] la répression est sévère, avec plus de 3 000 licenciements, six morts et de nombreux blessés." Wikipédia toujours), ça fait quand même un peu mal aux seins. Certes, les grèves étaient pilotées par les staliniens, mais celle qui combat et trinque face aux milices du Capital et de ses socialistes (ou ailleurs de ses bolcheviques prétendument communistes), une fois de plus, c'est bien la classe ouvrière. Fermons la parenthèse, qui d'ailleurs n'avait pas été ouverte en l'occurrence. Revenons aux années 30, ces temps déraisonnables ou face au mal absolu, le nazisme, ce fascisme raciste et industriellement tortionnaire et assassin, l'héroïsme de la résistance a pu naître dans de surprenants camps habituellement antagonistes. Ce livre cependant n'est pas de résistance, mais de défaite et de détention : c'est un témoignage de la vie dans un Stalag d'une multitude de prisonniers de nationalités diverses. L'auteur décrit d'abord son burlesque et tragique service militaire en 34 dans une armée aussi bête qu'arriérée et traîne-savates. Puis vient la mobilisation et la drôle de guerre : on connaît la préparation française face à la détermination guerrière et conquérante nazie, elle prête à sourire aussi, ce qui rend un peu moins insupportable l'angoisse que procure la conscience de toutes les atrocités ultérieures. Puis la vie au Stalag. Cela se lit bien, pas mal d'anecdotes, de la vie quotidienne. Et, pour ce qui est des atrocités, comme le dit l'auteur à la fin de son service militaire :"Les hommes se font de l'enfer une conception très fluctuante. L'enfer ne devait s'ouvrir, pour moi, que six ans plus tard. Et sa rigueur fut sans commune mesure moins terrible que celle qui frappa les victimes des camps d'extermination".

En lisant ce livre j'ai pensé à mon grand-père (par alliance), titi parisien qui aimait à l'occasion nous raconter ses années de Stalag en Prusse orientale. Certes, la faim, le froid l'ont traumatisé. Mais que de rires, de sourires, de nostalgie dans ses récits. Ce soldat allemand, voyant un prisonnier pisser s'exclamant, époustouflé et émerveillé par ce qu'il voyait : "Wie ein Pferd !" ("Comme un cheval !"). Ou cette méthode pour éviter que les copains perdent leur nez quand il commençait à blanchir de gel : prendre de la neige et le lui frictionner avec... Bref, un petit hommage à papy Roger, qui dans sa prime jeunesse était caissier aux abattoirs de la Villette, là-dessus aussi il nous en a raconté de drôles ! Dommage qu'il fût de droite (pour lui, les "Popofs", comme il disait, qui les ont libérés, étaient pires que les soldats allemands...).

Quelques extraits : 
 
Une armée d'une rare efficacité

      "L'armée alpine était tractée par des mules ou des mulets. Le muletier était le technicien de 1934. Son rôle aurait donc été primordial s'il était survenu un conflit avec nos voisins fascistes, fort remuant à l'époque.

Pacifistes en 14, pacifistes en 33 ?

      "Comme il est décevant de rappeler les déclarations enflammées des socialistes à la veille des guerres de 1870 et de 1914 !
Le 12 juillet 1870, les sections parisiennes de l'Internationale avaient lancé un appel aux travailleurs de tous les pays contre la guerre : "
Une fois encore, sous prétexte d'équilibre européen, d'honneur national, des ambitions politiques menacent la paix du monde... Frères d'Allemagne... restez sourds à des provocaations insensées car la guerre car la guerre entre nous serait une guerre fratricide... Nos divisions n'amèneraient , des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme..."
      En 1913, les cent dix députés socialistes au Reichstage et les soixante douze députés socialistes français signaient un manifeste en vue "d'un effort commun pour une union pacifique et amicale des deux nations civilisées". Ce manifeste se terminait par ces mots : "C'est sous le même drapeau de l'Internationale - de l'Internationale qui repose sur la liberté et l'indépendance assurée à chaque nation - que les socialistes français et les socialistes allemands poursuivent avec un vigueur croissante les luttes contre le militarisme insatiable, contre la guerre dévastatrice, pour l'entente réciproque, pour la paix durable entre les peuples".
      Ces appels furent voués à l'échec : les armées allemandes déferlèrent sur notre sol en 1870 et en 1914. Puis les pacifistes reprirent leur lutte et, de pactes en pactes, virent s'organiser la sécurité collective. Mais avaient surgi Mussolini et Hitler et leurs guerres de conquêtes. A moins de fermer les yeux à la réalité ou d'accepter l'asservissement de la France, à qui nos pacifistes auraient-ils pu adresser leur appel en 1939 ? En Allemagne les opposants à la machine de guerre d'Hitler - ou avaient fui - ou avaient été massacrés - ou étaient écrasés par la terreur.

Souvarine se réveille et tombe des nues.

     "Le pacte germano-soviétique venait d'être signé le 23 août. Souvarine, après avoir créé en 1920 le "Bulletin communiste - après avoir été l'année suivante un des délégués au troisième Congrès de l'Internationale communiste - était devenu le censeur le plus avisé et le plus acerbe de la politique du Kremlin.
      Dans la "
Critique sociale" qu'il dirigeait, Souvarine, après la déportation de Riazanov, écrivait : "Par cet exploit barbare, la dictature a peut-être porté un coup mortel à un grand serviteur désintéressé du prolétariat et du communisme... Mais du moins aura-t-il en même temps dissipé la dernière apparence susceptible de faire illusion à l'extérieur et avoué, révélant sa vraie nature, l'incompatibilité absolue entre le bolchévisme post-léninien (sic, NDLR) et le marxisme (re-sic, NDLR)". Pour lui, l'U.R.S.S. était devenue "une sorte d'Etat fasciste totalitaire". La rectitude de ce jugement n'était-elle pas établie par cette alliance militaire qui venait d'être conclue entre l'Allemagne nazie et la Russie soviétique - entre Hitler et Staline ?
     [...] Le pacte germano-soviétique n'était-il pas, hélas ! la conséquence inéluctable de l'accord de Munich et des réticences ultérieures de la France et de l'Angleterre à accepter les avances de Staline ?
     Modeste auditeur, je me suis borné à écouter les deux thèses. Les évènements historiques ne peuvent être appréciés à leur exacte valeur que longtemps après. La monstruosité de l'attaque conjointe de l'Allemagne et de la Russie contre la Pologne ne doit être aujourd'hui jugée qu'en fonction de l'attitude antérieure des Alliés - et des opérations militaires ultérieures dont le tournant fut l'héroïque victoire de Stalingrad.

39-40 : pas d'histoires !

     "[...] Notre capitaine nous faisait une entière confiance sachant qu'il pouvait compter sur nous. Il vient un jour sur place examiner nos travaux et aperçoit, au saillant d'un des boyaux, un soldat du régiment de forteresse faisant le guet derrière une mitrailleuse. Notre capitaine accourt et lui demande : "S'il passe un avion, que faites-vous ?" - "Je tire" - "Comment ! s'exclame l'officier interloqué, "Vous tirez ? Vous allez nous faire avoir des histoires !"
     Notre capitaine, directeur d'une école communale de la ville de Paris, avait été décoré de la Légion d'honneur pour son attitude courageuse durant la guerre de 14. N'avait-il pas été sensibilisé à l'extrême par les affres du précédent conflit ? [...] Il m'a été rapporté qu'en juin 40, quand un officier allemand avait bondi sur lui et lui avait arraché son révolver, mon bon capitaine s'était écrié : "
Attention, il est chargé".
 
Bien avant l'islamo-gauchisme

    Le livret militaire et le livret de régiment de Burcard Lévy précisent tous deux, au chapitre "marques particulières" : culte israélite. J'ai retrouvé aussi la Ketouba (certificat de mariage religieux) indiquant que mon grand-père a épousé Gabrielle Bernheim le 30 janvier 1879 au Temple de la rue Notre-Dame de Nazareth à Paris.
     Dans ma famille, avant la guerre, on n'avait jamais évoqué devant moi les questions religieuses. On n'attachait apparemment aucune importance au fait que mes quatre grands-parents aient été juifs. On parlait cependant, en riant, de l'oncle Isidore qui, à son arrivée d'Alsace avait trouvé excellent un rôti de porc préparé par ma grand-mère et avait dit : "
Je n'ai jamais mangé un morceau de veau aussi bon".
     J'ai été élevé dans le culte des églises romanes et de la musique de Bach. De dix à quinze ans, quand j'étais en vacances dans le Sidobre, j'ai suivi avec ponctualité les offices du culte protestant. J'avais pénétré une seule fois dans la synagogue toutes proche de mon domicile à Neully-sur-Seine, et en était ressorti presque aussitôt.
     C'est donc avec une surprise indignée que j'ai assisté à la flambée de l'antisémitisme après 1933 et à son déferlement sur l'Allemagne nazie. Je n'avais pas vécu l'affaire Dreyfus et je n'étais pas à même de comprendre la haine insensée qui animait certains. Pour moi, le problème se limitait à quelques questions très simples qui se posaient tant à un juif qu'à un auvergnat : Dieu existe-t-il - et, dans ce cas, doit-on respecter les préceptes de la religion ? Si une spécificité existe, doit-on encourager les vertus de la tradition ?
     Mais les droits et devoirs des citoyens français doivent être identiques au sein d'une république "
une et indivisible". 
 
Caricature

     Comme je m'étais montré habile dans mes fonctions de cantinier, je fus chargé de diriger le mess d'une autre Compagnie. Sa difficulté de gestion avait pour cause la présence d'un abbé atteint de boulimie. Je le plaçai à table près de moi pour mieux le surveiller car il prenait, à lui seul, quatre portions de viande. Un dimanche, à ma grande surprise, l'appétit semblait lui manquer. L'abbé m'expliqua : "J'en suis à mon troisième déjeuner ; j'ai déjà pris deux repas chez les paroissiens".

     Pour le Blitzkrieg et la captivité, je vous laisse compulser l’œuvre intégrale (si elle est trouvable...).

     Sur ce thème, voir aussi La dose de Wrobly de thermidor 2019 EC, avec la fiche du passionnant mais plus ardu livre La France et l'Allemagne (1932-1936), même si les périodes ne se recouvrent pas totalement. 


- David Berry. Le Mouvement anarchiste en France 1917-1945.
     La période circonscrite par cette monographie, en revanche, recouvre dans son intégralité la période du témoignage précédent. Nous allons donc enfin savoir ce qu'on fait les anarchistes français (espagnols, on sait un petit peu) pendant cette période terrible, désemparante et désespérante, où tout changea de pôle et d'épaules. Le pavé de 452 pages, étude historique basée sur le travail universitaire de l'auteur, britannique, doit, contrairement à la Nasse, se trouver facilement, datant de 2019.
   Troublante sychronicité, on y croise à plusieurs reprises Boris Souvarine (voir fiche supra), ce socialiste révolutionnaire qui soutint (dès le départ avec une critique anti-autoritaire cependant) les bolcheviques en 17 et après, mais qui fut exclut de l'Internationale communiste et du PCF des 1924. Il n'avait pas d'antipathie pour les anarchistes ("je n'ai point de mépris des anarchistes ; mais j'ai le dégoût des politiciens, quels qu'ils soient, et surtout de ceux qui revêtent le masque socialiste" - Ce qu'il faut dire, 17 novembre, 1917 auquel il collabora). Rappelons que Souvarine a été très lié, pour le meilleur et pour le pire, à un des écrivains fétiches de la Plèbe (non, pas le journal anarchiste qui parut du 13 avril au 4 mai 1918), Georges Bataille, qui lui piqua sa maîtresse.
   Ce qu'il faut dire (avril 1916 - décembre1917) regroupa en 1918 des libertaires enthousiasmés par la Révolution russe, allant parfois jusqu'à penser naïvement que les bolcheviks allaient défendre (parfois justifiant même la dictature du prolétariat) les acquis de l'insurrection populaire spontanée du peuple, même s'ils étaient avant tout évidemment partisans des soviets libres. C'est ce courant qu'on nomma "ultra-gauche" à l'époque, ou "soviétiste" (conseilliste). Le saviez-vous ? Le premier Parti communiste français a été créé par des anarchistes en mai-juin 2019 (mort en mars 1921), issus de ce courant, PC qui scissionna avec la Fédération communiste des soviets (décembre 2019 - mai 1921). Le PC qu'on connaît, section française de l'Internationale communiste, celui des futurs staliniens, étant, pour sa part, né en décembre 1920, scission de la SFIO (socialistes marxistes parlementaristes, le PS d'alors).
     Une ènième histoire de l'anarchisme me faisait un peu peur, j'appréhendais le rabâchage de ce que je connais, mais non, cette période est très peu étudiée. Ce bouquin est passionnant. Et c'est la famille, aussi foutraque, bordélique et querelleuse qu'elle puisse être.
 


lundi 4 janvier 2021

Il nous a raconté Makhno


ALEXANDRE SKIRDA, 1942 - 2020.


- L’Insurrection de Kronstadt la rouge, 1971.
- Kronstadt 1921 : prolétariat contre bolchévisme.- Tête de feuille, 1971. Réédité en 2012 dans une version augmentée sous le titre Kronstadt 1921 : prolétariat contre dictature communiste. Réédité en 2017 par les éditions Spartacus sous le titre de Kronstadt 1921: soviets libres contre dictature de parti.
- « Les anarchistes russes et les soviets », in Autogestion et socialisme, repris par les éditions Spartacus, 1973.
- Les Anarchistes dans la Révolution russe.- Tête de feuilles, 1973.
- Autonomie individuelle et force collective : les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours.- Spartacus, 1987.

- Nestor Makhno, le cosaque de l’Anarchie, la lutte pour les soviets libres en Ukraine 1917-1921.- éd. A. S., 1982 ; deuxième édition, Les Cosaques de la liberté, Nestor Makhno et la guerre civile russe.- J.C. Lattès, 1985 ; troisième édition revue et augmentée : Nestor Makhno, le cosaque libertaire (1888- 1934). La guerre civile en Ukraine, 1917-1921.- Les Éditions de Paris, 1999 ; 4e édition, 2005 ; 5e édition, Spartacus, 2020.
- Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917.- Spartacus, 2017.
- La traite des Slaves : l'esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle.- Les éditions de Paris, 2010 ; deuxième édition revue et augmentée, Vetché, 2016, 2019.
- Les Russies inconnues, Rouss, Moscovie, Biélorussie, Ukraine et Empire russe : des origines, 862, à l'abolition du servage, 1861.- Vétché, 2014.
- Un plagiat « scientifique » : le copié-collé de Marx. Victor Considerant, Le Manifeste de la démocratie (1843) ; Karl Marx, Le Manifeste communiste (1848).- Vétché, 2019.

lundi 21 décembre 2020

La dose de Wrobly : frimaire 2020 EC


- Bruno Alexandre.- Chroniques d'un incroyant, tome 2.
      J'ai encore appris plein de choses sur la religion en lisant ce tome 2 (pour le tome 1 voir la Dose de fructidor 2020 E. C.). Notamment que l'"Immaculée Conception" n'avait rien à voir avec la virginité de Marie quand elle accouche de Jésus, mais avec le fait qu'elle-même n'a pas été touchée par le péché originel quand sa daronne à elle l'a conçue. Méfions-nous donc quand un journal trouve swag d'ironiser sur la religion par quelques informations parcellaires, de ne point aller ensuite croiser le fer polémique avec des papistes en l'occurrence sans connaître tous les tenants et aboutissants de la question. Aussi je me disais bien que Marie vierge enceinte datait d'avant Jean-Roger Caussimon et surtout d'avant la prononciation solennelle du dogme de l'Immaculée Conception par Pie IX en 1854, à mon esprit revenant comme un caillou critique dans ma chaussure conceptuelle ces vers de François Villon :

Envers le fils de la vierge Marie
Que sa grâce ne soit pour nous tarie.



     On apprend encore plein de choses dans ce tome 2 dont nous lûmes le 1er volume en fructidor dernier.


- Jean Barrué.- L'Anarchisme aujourd'hui / Michel Bakounine.- La réaction en Allemagne.
     Après l'hérésie contre le vivant ci-dessus décrite et critiquée par Alexandre Bruno, ces torrents de blasphèmes contre la liberté, l'égalité et la fraternité humaine, la lecture d'une version parmi d'autres de notre catéchisme révolutionnaire fait un bien fou ! Même si on le dévore dans nos pantoufles confinées.


- Lawrence Block.- Le Coup du hasard.
     Qui a tué la souris ? Le rôdeur au pic à glace, comme tout le monde l'a cru ? Ou bien le mari ? la maîtresse ? le voisin ? la sœurette ?... comme essaye de l'éclaircir Matt Scudder huit ans après les faits, en arpentant les cinq "bourgs" du New York du début des 80's. Pas évident quand on n'échappe à la gueule de bois que par une nouvelle biture ! Mais ce sera le dernier opus du Scudder alcoolique pratiquant, dès le prochain il aura rejoint les Alcooliques Anonymes et se contentera de la foi sans les œuvres... Enfin peut-être pas pour moi car je viens de me rendre compte que je me suis trompé dans l'ordre de mes lectures, j'en ai encore un à découvrir qui se passe avant celui-ci, donc en pleine imbibation de notre privé sans licence (ex-keuf, il faut bien le dire...).

mercredi 1 juillet 2020

La dose de Wrobly : prairial 2020 EC


   - André Breton.- L'Amour fou.
   Je lis André Breton ! J'avais jusqu'à ce jour raté ce pilier, ce jalon du jaillissement de l'art dans la vie, du désir de transformer le monde, de l'attention aux dimensions infinies des univers extérieurs et intérieurs. Raté peut-être à cause de sa réputation de petit pope. Son homophobie également... Évidemment j'étais plus attiré par Benjamin Péret, René Crevel... Mais je ne pouvais pas passer ma vie sans approcher de plus près son aura. C'est en cours. Curiosité ! Immense intérêt ! Joie ! Passion !  Nouvelle plongée dans la fantastique épopée surréaliste ! Je le suis très concrètement dans ce petit livre au cours de ses recherches de la beauté, de l'illumination, de ces instants magiques ou les hasards de la vie semblent répondre à des aspirations intérieures, inconscientes ou pas, au marché au puces avec Giacometti par exemple... J'espère être au début d'une découverte complète de l’œuvre, et d'une alchimie consécutive dans ma vie et son environnement !

L'ami Jimmy Gladiator, passé récemment de l'autre côté du miroir, et pour qui Breton était un mentor-camarade, est un de ceux qui m'ont donné le plus envie de le lire, malgré mes préjugés.

La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas.

   - Anarchie et cause animale.
   Proudhon, Bakounine, Michel, Reclus, Kropotkine. Je n'avais jamais lu Reclus. Je le préjugeais gentillet. Mais maintenant que je deviens gentillet avec l'âge, j'aime beaucoup, un peu vieilli, évidemment. Bien moins mâle dominant, "superhomme", que Proudhon, plus doux, végétarien mais pas moins radical. Et poétique dans son énumération des merveilles de la nature et de la vie sauvage à la surface du globe, malheureusement en cours d'extermination.

   Et plus l'homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent.
[...]
   On m'a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens : pourquoi s'attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ?
   C'est que tout va ensemble, depuis l'oiseau dont on écrase la couvée jusqu'aux nids humains décimés par la guerre.
Louise Michel.

Tranquillou sur le balcon du dessus. Cela fait des années qu'elles sont des milliers à habiter ma résidence de la banlieue nord de Paris, tous les étés.
Le berger quichua, parcourant le plateau des Andes en compagnie de son llama de charge, n'a point tenté d'obtenir l'aide de l'animal aimé autrement que par des caresses et des encouragements : un seul acte de violence, et le llama, outragé dans sa dignité personnelle, se coucherait de rage pour ne plus se relever. Il marche à son pas, ne se laisse jamais charger d'un fardeau trop lourd, s'arrête longtemps au lever du soleil pour contempler l'astre naissant, demande qu'on le couronne de fleurs et de rubans, qu'on balance un drapeau au-dessus de sa tête, et veut que les enfants et les femmes, à son arrivée dans les cabanes, le flattent et le caressent.
Élysée Reclus.

Quand lama fâché, lama toujours faire ainsi.

vendredi 18 janvier 2019

La dose de Wrobly : nivôse 2018-2019 EC


   - Michel Bakounine.- Théorie générale de la Révolution.
   Dans la confusion ambiante, quelle assise retrouvée dans la fréquentation du Maître ! Elle me replace au centre de ma spiritualité matérialiste en quelques paragraphes simples où tout est dit.
   De même, la période révolutionnaire actuelle, sous l'égide des chasubles fluorescentes que l'on connaît, souligne l'importance de se retremper dans un peu de théorie. En effet, quid de l'avenir de ce mouvement ?
   La question semble vitale pour la suite, car même s'il est évident que le pouvoir, politiciens et médias en tête, prennent soin de surexposer et d'amplifier la présence des certainement marginaux aspects et guignols fascistes de la fronde afin de la discréditer, nous n'en sommes pas moins, à la Plèbe, incommodés par la malgré tout prégnante présence dans les occupations, défilés et émeutes de l'étendard versaillais ou contre-manifestant des Champs-Elysées du 30 mai 1968, ou bien de l'hymne du populicide de 14-18 et des guerres coloniales, entre autres. C'est pourquoi notre Directoire secret, guidé en cela par la pensée et l'action du grand Russe, s'apprête à scissionner d'avec les Gilets, en créant le canal authentiquement révolutionnaire de l'épisode insurrectionnel du moment : le mouvement des Gilets jaunes / étuis clitorido-péniens multicolores. Il est vrai que toute motivation esthétique n'a pas été absente du bouillonnement réflexif ayant abouti à cette nouvelle formation, dont vous entendrez parler très prochainement, croyez-nous !
   Vive le radieux mouvement des Gilets jaunes / étuis clitorido-péniens multicolores !

L'Internationale sera le genre humain !


   - Yasunari Kawabata.- Le Maître ou le tournoi de Go.
   Une partie de Go qui dure six mois, entre un vieux Maître mourant et un jeune septième dan (eh oui, les "grades" de go sont les mêmes que dans les arts martiaux) à la vessie impatiente. La rencontre de deux générations, et de deux Japon. L'ancien, dont la hiérarchie s'attachait aux pouvoirs symboliques, le nouveau, dont celle-ci prend comme cache sexe et justificatif la réglementation comptable. Mais dans le cadre de cette partie à rallonge (en trois sets, à Tokyo, Hakoné et Ito, il est vrai que l'hospitalisation du Maître pendant quelques mois fait une bonne coupure), dans laquelle les adversaires sont reclus pour ne pas laisser les influences extérieures impacter la partie, le monde extérieur (a fortiori la politique) est absent, si ce n'est l'environnement proche qui donne l'occasion d'irruptions brèves et furtives, et par là sensiblement évocatrices à la manière d'un haiku, de la nature. On est dans un huis clos obsessionnel de 361 intersections et d'autant de pierres noires et blanches, belle image de l'addiction, mais aussi des degrés de raffinement, d’incongruité et d'intensité auxquelles les activités humaines de divertissement peuvent atteindre.
   Il y a beaucoup de nostalgie dans ces évocations d'un Japon et de ses modes et arts de vivres dont les traditions se perdent. D'ailleurs l'auteur est un peu un anti-Bakounine, puisque ne supportant pas l'égalité et la démocratie (évidemment Bakounine n'aimait pas non plus la pseudo égalité des démocraties parlementaires capitalistes, mais là on est davantage dans une opposition réactionnaire). Comme son disciple et ami Mishima, il s'est suicidé, mais pas par seppuku, au gaz. On constate par moment ce regret du passé hiérarchique et despotique dans les conflits entre les règles du jeu tatillonnes exigées par les modernes, et l'habitude de respect des prérogatives et du prestige du maître pour les autres.

Nostalgie, quand tu nous tiens ! Chant : Mitsuko Horie.

   Enfin, les amateurs de suspense seront déçus : on connaît le vainqueur dès les premières pages.

vendredi 7 décembre 2018

Et si on parlait d'amour...

   Ceux qui considèrent l'acte d'amour comme une chose honteuse, ah !, les pauvres gens, et comme je les plains. Je les vois tout rougissant d'être au monde et qui se détournent avec dégoût de leur père et de leur mère...
Han Ryner (cité dans le n° 15 de L'En-Dehors).


   On ne peut concevoir qu'il y ait quelque chose de malsain en soi à contempler la représentation de l'accouplement de deux êtres ou des caresses qu'ils se prodiguent. Ce n'est pas plus malsain que de contempler un tableau représentant un laboureur qui ensemence un champ, ou des vendangeurs à la besogne. Ce qui est malsain, c'est le préjugé qui veut que ces représentations se colportent sous le manteau, se transmettent à la dérobée.
Ernest Armand.- L'Initiation individualiste anarchiste.

Wroblewski (à gauche) sur le point de recevoir le baiser individualiste anarchiste.

   Lorsque l'amour naît entre deux individus et qu'ils s'unissent l'un à l'autre, ils n'y sont pas portés par le désir d'avoir des enfants, mais par sympathie ou par passion l'un pour l'autre, attraction qui trouve sa réalisation normale dans le coït. Autre chose est le désir des conjoints d'avoir des enfants : il se développe en général plus tard et dépend de la réflexion ; ce n'est par conséquent ni un besoin, ni un instinct...
   Le but du coït n'est, en aucune façon, uniquement d'engendrer des enfants [...].
Dr Nystrom.

Wroblewski et sa camarade amoureuse du moment, ainsi qu'un autre couple d'en dehors, s'adonnant à la copulation non-conceptionnelle.

lundi 22 octobre 2018

La dose de Wrobly : vendémiaire 2018 EC


   Armand Ernest.- L'Initiation individualiste anarchiste.
   Quand j'étais ado, Stirner était pour moi une vache sacrée. J'ai lu plusieurs fois l'Unique et sa propriété, dans deux éditions et traductions différentes. Plusieurs fois également, dont une version bilingue (en allemand, donc), le Faux principe de notre éducation (dont j'aimais à me réciter la phrase : "Wer ein ganzer mensch ist, braucht keine Autorität zu sein, de mémoire). Enfant timoré et solitaire, comme c'est souvent le cas (beaucoup de souffreteux, malades, infirmes ont des rêves de grandeur, de puissance, de panache...), je pensais avoir trouvé mon modus vivendi, et que la révolte contre toute autorité et tout principe supérieur de droit a priori m'apporterait le bonheur, la jouissance sans entraves et la vie sans temps mort. Las, mon pire ennemi n'était pas à l'extérieur, mais bien en moi-même, et j'avais beau avoir battu en brèche tous les préjugés (enfin certains, restons humble), je restais un écorché vif incapable d'aller vers les autres et d'établir des relations un tant soit peu satisfaisantes (ne parlons pas d'épanouissantes) comme peuvent le faire, même en régime de civilisation autoritaire, des personnes plus normales. J'en vins à finir complètement vaincu, et à admettre que seul, je n'étais pas grand chose, je pouvais quelquefois peu et souvent pas, et que j'avais besoin d'aide, l'aide des autres, l'aide d'une force collective, l'aide des relations humaines. J'ai donc fini par laisser tomber Stirner, mais en conservant une vive sympathie et nostalgie pour lui et son oeuvre (qu'est-ce que je ne pouvais pas blairer les Marx et Engels, ces premiers de la classe branchouilles qui aspiraient au rôles de caïds et se foutaient de sa gueule : même aujourd'hui, alors qu'on nous dit parfois que finalement ils n'étaient pas si méchants que ça, j'ai un peu de mal). Et puis finalement, je l'avais mal compris, Stirner : il ne nous dit pas de ne pas nous attacher, de ne pas nous associer, mais de le faire en pleine conscience, sans tomber dans les panneaux, ruse ou force des dominants ou oppression collective autonome. Que si je m'associe, c'est pour augmenter ma (notre, nos) puissance(s) et ma (notre, nos) libertés(s), quitte à sacrifier certains aspects jugés moins importants, et non pas pour réaliser mon Humanité, l'Histoire, ou la Cause, Ceci ou Cela. Comme l'avait écrit Catherine Baker, je crois, il ne nous dit pas "chacun pour soi", mais "chacun par soi". Et l'association d'égoïste qu'il propose comme option, n'est-ce pas l'émergence d'un communisme libertaire, mouvant et reconfigurable ad libitum ? Armand n'a pas ce style d'un hégélien qui détruit tout et pour finir le cahier des charges lui-même que l'Hegel assigne à l'humanité via son élite bourgeoise. Ce qui m'a surpris, c'est qu'il n'est pas du tout social. Pour lui, l'idéal de vie, comme Brassens, c'est la solitude. Et son credo économique c'est "propriété de l'outil de production et des produits du travail", et libre concurrence par troc ou échange monétarisé entre les producteurs, sans intervention extérieure. Çà pourrait avoir un côté miltonfriedmanien, mais ça n'a évidemment rien à voir, le monde d'Armand répudiant avant tout domination et exploitation : chacun possédera son outil et jouira comme il l'entend de ses produits, mais il ne pourra pas posséder plus que ce qu'il est capable de produire lui-même. Cela relèverait plus du marché populaire de la Plaine, du bazar, de l'agora, que du totalitarisme des hyper-marchés. J'ai quand même du mal à imaginer. Que personne ne me force à donner le fruit de mes efforts, soit, même si j'ai quand même à un moment ou un autre profité de structures prééxistantes qui m'ont aidé à produire ce que j'ai produit, ok. Mais deux problèmes se posent à moi :
1- Les infirmes, les fous, les enfants, les vieillards, les malades, ils meurent ?
2- Seul, en me crevant comme une bête de somme, si j'arrive à m'autosuffire en céréales par exemple, qui me construira ma maison à côté, m'apportera l'eau courante, me soignera, me filera mes vêtement chauds pour l'hiver ?... Je pourrai vendre mes céréales, mais en produisant seul, aurais-je un excédent suffisant à vendre après ma propre subsistance et sera-ce suffisant pour mes autres besoins ? Sans force collective mes forces sont bien réduites, ou est-ce parce que j'ai tout désappris et que tous les moyens de la terre nous ont été confisqués depuis quelques siècles que je ressens cela ? Il est vrai qu'Armand place la liberté individuelle avant l'économie, secondaire, et qu'il préfère une cabane et la liberté que le confort avec quelques sacrifices au collectif. Pourquoi pas, on retrouve là un peu de zad et de décroissance. Il dit que le collectif ne doit être qu'un pis aller. Mais par là il dénigre toutes les joies qu'on peut retirer de l'amitié, de l'action commune, de l'entraide. Il critique beaucoup le communisme libertaire : il met à jour les problèmes que poseraient un principe aussi simple et apparemment évident que la prise au tas, si bien que ça en devient une véritable usine à gaz, mais il me semble que sa propre solution de producteurs individuels passant leur temps à acheter et vendre en est aussi une, et que pour quelqu'un ayant piètre opinion de l'économie, il passerait le plus clair de son temps à marcher dedans. Pourtant, dans les théories et ses mises en pratique du communisme libertaire, liberté est laissée à ceux qui préfèrent produire seuls de le faire, et liberté à ceux qui préfèrent la mise en commun de la réaliser. Pour ma modeste part, je pense que c'est l'attachement exclusif à l'une ou l'autre option qui est anti-libertaire (d'ailleurs Armand ne condamne pas absolument l'association, il la déprécie, simplement), et qu'un communisme/individualisme réellement anarchiste devrait être un libre jeu de ces formes de vie.

   Ouf ! Suis-je verbeux ! Tout ça pour continuer à s’asphyxier du vent trop chaud de l'haleine fétide du Capital bien parti pour poursuivre son cycle d'empoisonnement ad mortem, finalement. Mais ça m'a fait passer un quart d'heure d'optimisme révolutionnaire, toujours bon à prendre...

   Je n'ai pas encore fini le livre. Peut-être que certaines de mes questions y trouveront réponse. Et puis j'espère qu'il va finir par parler du nudisme révolutionnaire, c'est quand même pour ça que j'ai acheté le livre, et jusqu'à présent peau d'zob !



    Baudelaire Charles.- Oeuvres II. 

Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de cette multitude maladive respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chefs-d’œuvre, dormant dans la vermine, au fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne ; de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses merveilles : qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses veines, qui jette un long regard chargé de tristesse sur le soleil et l’ombre des grands parcs, et qui, pour suffisante consolation et réconfort, répète à tue-tête son refrain sauveur : Aimons-nous !… [...] je sens toujours revenir dans ma mémoire, sans doute à cause de quelque secrète affinité, ce sublime mouvement de Proudhon, plein de tendresse et d’enthousiasme : il entend fredonner la chanson lyonnaise,

Allons, du courage,
Braves ouvriers !
Du cœur à l’ouvrage !
Soyons les premiers.

et il s’écrie :

« Allez donc au travail en chantant, race prédestinée, votre refrain est plus beau que celui de Rouget de Lisle. »
Charles Baudelaire, période socialiste, avant qu'il ne découvre et ne s'entiche, aux alentours du coup d’État de Badinguet, de Joseph de Maistre, et qu'il ne décide de se distinguer en posant au réactionnaire, comme un vulgaire Michel Houellebecq.

   Ce tome II des Œuvres complètes donne à lire toute la critique, littéraire, d'arts plastiques (là où il est le meilleur), musicale... et tous les articles de journaux, revues au autres, du grand poète.




vendredi 24 août 2018

La dose de Wrobly : thermidor 2018 EC


1- Voltaire.- Les Questions de Zapata : absurdités des prétendues écritures saintes et fausseté du christianisme.

   Rien à voir avec la révolution mexicaine.

Citation : 61° Instruisez-moi pourquoi le Credo, qu'on appelle le Symbole des apôtres, ne fut fait que du temps de Jérôme et et de Rufin [cf. (4) - note du blogueur -], quatre cents ans après les apôtres. Dites-moi pourquoi les premiers Pères de l'Eglise ne citent jamais que les évangiles appelés aujourd'hui apocryphes. N'est-ce pas une preuve évidente que les quatre canoniques n'étaient pas encore faits ?

Mots clés : XVIIIème siècle

Liens : (2) et (3).


2- Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut.- L'Art de péter.

Citation : Pisser sans péter, c'est aller à Dieppe sans voir la mer.

Mots clés : XVIIIème siècle

Liens : (1) et (3).


3- Choderlos de Laclos.- De l'éducation des femmes.

   De petits essais mineurs, Laclos est homme d'une seule œuvre génialissime. Mais bien que militaire, le gus est fort sympathique dans ces positions : clairement féministe si c'est possible pour un homme, et du côté de Rousseau contre Voltaire, en ce qui concerne l'état de nature, et le choix affectif pour lequel il opte entre l'indien beau, fort, bronzé, libre, heureux et possédant une connaissance totale de son milieu, et le tas de merde dans un bas de soie prétentieux et méchant adulant la civilisation ou l'histoire sinistre de l'oppression et de l'exil. Cela dit j'aime bien Voltaire quand il taquine le curé, il est drôle, convaincant, documenté : cf. (1).

Mots clés : XVIIIème siècle

Liens : (1) (2) (6).


4- Jean-Christophe Rufin, de l'Académie française.- Le Collier rouge.

Il y a une tradition d’insulter longtemps l’académie puis, l’âge venu, d’y quémander une place. Les académiciens sont donc les seuls français qui crachent dans un fauteuil avant de s’y asseoir. Ils ne s’y assoient que pour faire sous eux, il est vrai : le crachat sert d’amorce.
Tony Duvert.

   Encore un académicien, je m'en était déjà farci un il y a deux mois. Mais je ne l'ai pas trouvé trop mal, toutes réserves liées au fait qu'il fasse partie des 40 gâteux mises de côté évidemment, et il est très rapide à lire, ce qui est aussi un avantage. Je l'avais reçu en pub du Cercle Gallimard de l'enseignement : les vieux fichiers ont la vie dure... Mon frangin, qui apparemment connait bien cet écrivain, m'a envoyé la critique suivante, que je me permets de publier ici sachant qu'il ne lit pas mon blog. Il évoque ici ma brochette de lecture de thermidor : "Je n'ai lu que le collier rouge, dernier Rufin pour moi parce qu'autant avant j'aimais bien mais là il a commencé à m'agacer. Dans l'histoire dans l'histoire dans l'histoire, Stefan Zweig fait mieux, dans l'évocation de la grande guerre je préfère Céline et dans le genre histoire de toutous, il n'arrive pas au jarret de London." Assez sympa comme jugement, surtout par les auteurs évoqués, aussi variés que passionnants.

Citations :

- Alors, elle ne vous a pas dit qui était son père.
- Non.
- Elle ne s'en vante pas. Son père, voyez-vous était un juif allemand, proche de cette Rosa Luxembourg qui a été assassinée l'hiver dernier à Berlin. Il était membre de l'Internationale ouvrière. C'était un agitateur et un pacifiste forcené. Il a été arrêté et il est mort à la prison d'Angers. Il paraît qu'il était tuberculeux.

[...] [...]

- Combien de temps êtes-vous donc resté en permission ?
- Deux semaines. C'est bien trop peu. Mais les livres que je n'ai pas pu lire, je les ai emportés.
- Il n'en tient pas beaucoup dans un barda.
- J'en ai pris trois.
- Lesquels ?
Morlac se redressa pour donner les titres, comme s'il annonçait les Evangiles.
- Proudhon,
Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste.

Mots clés : celle que j'préfère / action révolutionnaire internationaliste /

Liens : (5) et (9).


5- Agatha Christie.- Mr Brown.

   Comme vous le savez, je me refais la série, en bouchant les trous éventuels, et dans l'ordre, maniaque dépendant que je suis. Peut-être nostalgie aussi de l'innocence et de la passion émerveillée du grand jardin du Morvan privatisé par un autre aujourd'hui. C'est donc son deuxième.

   Peut-être l'ai-je déjà lu, mais plus le souvenir. En tout cas, petite surprise, ce n'est pas un whodunit, mais plutôt un genre de comédie d'espionnage, et complotiste (travaillisto-bolcheviko-irlandorépublicano-criminel) qui plus est. Ce genre n'est pas le sien, c'est assez mauvais. Évidemment c'est plutôt réac, et même si un personnage concède qu'il y a des révolutionnaires honnêtes, il précise aussitôt que ceux-ci sont les marchepieds des ambitieux despotiques incarnations du mal. Cela dit, même si le terme d'honnêteté reste un peu limité au domaine moral, les anarchistes et autres ultra-gauches pourraient dire avec raison sensiblement la même chose.

Citation :

- [...] Un tel déballage ne manquerai pas de rameuter tous les Travaillistes. Or, un gouvernement travailliste dans la situation actuelle poserait de graves problèmes à l'économie britannique. Mais tout ceci n'est rien à côté du vrai danger.
"Peut-être avez-vous lu ou entendu dire que l'agitation ouvrière actuelle serait commanditée par les bolcheviques ?
Tuppence acquiesça.
- Eh bien c'est exact. L'or bolchevique afflue dans ce pays dans le seul but de déclencher la révolution. Et il existe un homme dont personne ne connaît le vrai nom et qui travaille dans l'ombre, pour son propre compte. Si les bolcheviques sont derrière l'agitation ouvrière, lui, il est derrière les bolcheviques. Nous ignorons qui il est, mais il se fait appeler d'un nom passe-partout, "Brown", et une chose est certaine : c'est le plus génial des criminels de notre époque. Il contrôle une organisation qui fonctionne à merveille, il a des espions partout. Pendant la guerre, toute la propagande pacifiste et défaitiste a été orchestrée et financée par lui.
- C'est un Allemand naturalisé ? demanda Tommy ?
- Pas du tout, j'ai de bonnes raison de croire au contraire qu'il est anglais. Il était pro-Allemand comme il aurait été pro-Boer. [...] Il y a autour de ce projet de traité un point que nous n'avons pas encore éclairci. La menace que nous avons reçue est sans ambiguïté : l'extrême gauche a carrément déclaré que le document était entre ses mains et qu'elle avait l'intention de le rendre public du jour au lendemain. [...] Mais le gouvernement envisage un grand coup pour contrecarre toute menace de grève. [...] Cependant si le projet de traité remonte à la surface, nous somme perdus. L'Angleterre sombrera dans l'anarchie.

Vivement !

Mots clés : celle que j'préfère

Liens : (4).


Pas de jaloux : version métal.

6- J.-B. Jeener.- Les Chemins de l'Amour.

   Extrait de la quatrième de couverture (le plat verso, dirait le Tenancier), à propos de l'auteur, J.-B. Jeener (?) : "Ses fines analyses de l'amour - d'où les tempêtes charnelles ne sont pas exclues - ressortent d'une longue filiation : Laclos [cf. (3), note du blogueur]... Maurois... Chardonne !" Je ne sais pas pour Maurois et Chardonne, mais concernant Laclos, je trouve que le rédacteur de cette apéritive notice exagère un tout petit peu.

Mots clés : y en a pas


7- Lawrence Block.- Les Péchés des pères.

   J'ai décidé de me faire la série des Matt Scudder, il y a longtemps que j'en avais envie, parce que ce détective est alcoolique abstinent et fréquente une association d'anciens buveurs (enfin dans les trois premiers romans il picole encore), et que mon meilleur ami est dans le même cas. Un pote dans ce cas également m'avait raconté un passage d'un volume qui m'avait fait marrer. Scudder je crois, héros et narrateur, devise : "Dans chaque alcoolique il y a un monstre qui sommeille. Et c'est pour ça que les réunions d'Alcooliques Anonymes sont si nécessaires pour eux : elles sont tellement chiantes, que si le monstre se réveille à un moment, il se rendort aussitôt" (de mémoire et par la bande). Bon, c'est du petit polar qui se lit bien, un peu freudien, avec une séquence de baston pour les amateurs de virilité testostéronée, mais rien de transcendant a priori pour le moment.

Mots clés : La grosse pomme

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8- Donald Westlake.- Histoire d'os.

   Je poursuis la série du ténébreux Dortmunder par l'excellentissime Westlake, vous êtes au courant maintenant. Que c'est drôle ! J'en ai profité pour me rencarder sur la géographie de New York, comment c'est foutu, à quoi correspondent ces noms rencontrés des milliers de fois : Broadway, Manhattan, Brooklyn, le Bronx, le Village, le Queens, Central Park, Harlem l'East River, l'Hudson, Long Island, le New Jersey, l'Etat de New york... Depuis le temps... Je commence à situer un peu tout ça maintenant, merci Donald (et aussi Lawrence) et Wiki. Allez, un petit jeu facile, mais auquel je n'aurais pas su répondre il y a trois semaines : quelle est la particularité géographique du Bronx par rapport aux quatre autres arrondissements de New York (Manhattan, Brooklyn, Queens et Staten Island ?

Mots clés : La grosse pomme

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9- Tiburcio Ariza / François Coudray.- Les GARI (Groupes d'Action Révolutionnaires Internationalistes) : 1974, la solidarité en actes.

Quand on exécute au mois de mars
De l'autre côté des Pyrénées
Un anarchiste du Pays basque
Pour lui apprendre à se révolter
Des zigs d'attaque et pleins d'tactique
Nonobstant la bile des bégueules
Par l'rapt, la bombe, l'vol et l'éthique
Du garrot desserrent la sale gueule.

D'après Renaud "I kissed a cop" Séchan.

Mots clés : action révolutionnaire internationaliste

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