Affichage des articles dont le libellé est Baudelaire Charles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Baudelaire Charles. Afficher tous les articles

jeudi 21 janvier 2021

La dose de Wrobly : nivôse 2020-2021 EC


- Jules Vallès.- L'Enfant.
   Il y a 35 ans que j'aurais dû lire ce roman, quand j'ai commencé à me passionner pour la geste révolutionnaire et l'épopée anarchiste, et naïvement fantasmé pouvoir y participer notablement. D'autant qu'il fait partie il me semble de ces pépites subversives enseignées parfois malgré tout au collège, désamorcés et falsifiés le plus souvent certes, comme 1984 d'Orwell, autre monument de la critique sociale radicale que j'ai lu tardivement alors que son auteur était pour moi un modèle, une figure tutélaire, un maître... par le bouche à oreille et ce que j'en avais lu dans la presse. Le communard Vallès me semble de même avoir toujours fait partie de mon panthéon personnel, alors que je ne l'avais pas lu. Certes, ces deux écrivains étaient aussi des activistes, ayant mouillé leur chemise, connu la prison pour Vallès et risqué leur peau en pratiquant la critique des armes. C'est surtout pour cela que je les vénérais et que le je les adule encore.
Vallès et Vingtras étaient d'origine paysanne. Écœurés par l'arrivisme petit bourgeois de leurs parents, ils gardaient un amour sensuel et affectif pour les mœurs et le milieu des campagnes. Ici la zad du Triangle de Gonesse (95), mobilisée le dimanche 17 janvier 2021 contre la gare en plein champs prévue par les autorités dans le but d'urbaniser les terres agricoles pour des entrepôts, Amazon, Auchan ou autres.

   Mais après avoir lu l'Enfant, je peux dire en toute sincérité que le Vallès littérateur n'a rien à envier en vertu au Vallès combattant. J'ai dévoré ce roman autobiographique, le narrateur et jeune personnage principal Jacques Vingtras possédant de nombreux traits de personnalité de l'auteur et ayant vécu à quelques licences romanesques près la même vie. Aucun temps mort, aucune longueur. Et, ce qui m'a le plus surpris, que j'ignorais : cette description de la vie d'un enfant martyr est pleine d'humour, un humour efficace qui m'a fait rire, souvent, c'est assez rare pour le signaler ! Et ces métaphores et comparaisons savoureuses, colorées, naturalistes ou oniriques, contribuant beaucoup à l'humour par leur côté insolite et concret. Quel talent ! Et puis, toutes proportions gardées, les chemins, personnalités et époques différant forcément, je me suis un peu identifié à cet enfant trouvant une résilience à tant de souffrances et de tristesse dans le désir de révolte et de fraternité, dans le sentiment d'appartenance aux cohortes de tous les opprimés.
   Combien de temps s’égrainera avant que je lise la suite de la trilogie ? Autant que pour ma rencontre avec l'Enfant ? Le Bachelier et l'Insurgé viendront-ils à moi avant le croque-mort ? Vous le saurez en lisant les prochains épisodes de la Dose de Wrobly...

   A lire aussi, plus actuel : Lyes Louffok.- Dans l'enfer des foyers.- J'ai lu.

- Dr Christophe Fauré.- S'aimer enfin.
   "Chaque jour, chaque semaine apporte son lot de souffrances et d'espoirs vains. De magnifiques personnes meurent, les unes après les autres. Aucun traitement efficace n'enraye la maladie. Pas du tout préparé à cela, j'accompagne des malades en fin de vie à peine plus âgés que moi. Le sida fait peur, mais j'éprouve une étrange fierté à être présent auprès de ceux et celles qu'on rejette comme des pestiférés. Chacun des soignants de ce service semble animé par cette ferveur, le souci farouche de protéger ceux qui sont vulnérables. Le mot "hospitalier" prend une dimension qui m'avait échappé jusque là."
   On m'a offert ce livre, je ne me souviens plus qui (d'où l'intérêt des dédicaces, en plus du petit exercice créatif), pourtant c'est récent, le dépôt légal est d'octobre 2019... Je ne pense pas que cette personne lise ce blog, mais je la remercie de nouveau ici pour cette gentille attention.
S'aimer, c'est aussi aimer notre milieu de vie commun, à nous autres, animaux et végétaux, et se battre pour le défendre. Ici un opposant à la gare de métro en plein champs du Triangle de Gonesse (95), se dirigeant vers l'entrée du chantier en portant un génie, le 17 janvier 2021.

    L'argument : un psychiatre, semble-t-il médiatique, pétri par la dépression, en arrive à se fait moine bouddhiste tibétain en Périgord. Au bout de deux ans, lors d'un pélerinage en Inde, il a une révélation fulgurante de sa mission en ce monde et décide de rendre sa robe et de se consacrer de nouveau à la médecine.

- Charles Baudelaire.- Correspondance II : 1860-1866.
   Le 9 avril prochain Baudelaire aurait eu 200 ans. J'entame donc le tome II de sa correspondance, ce qui clôturera pour moi la lecture de l'ingégralité de ses écrits. J'ai évidemment moins de sympathie pour le personnage que pour Orwell ou Vallès, ce fut plutôt un sale con dans le quotidien, même s'il a beaucoup souffert, de la pauvreté (ce qui ne fait pas naître en lui le moindre sentiment de solidarité à l'égard des damnés de la terre, au contraire, contrairement à Vallès, de douze ans son cadet), mais aussi de la dépendance aux drogues, et en cela je ne peux qu'avoir une certaine compassion pour lui. Mais même s'il fut parmi les insurgés en juin 48, il renonça ensuite à toute préoccupation politique et afficha des positions réactionnaires, par provocation peut-être, par le sentiment toujours plus aigû de sa supériorité aristocratique, puis par une misanthropie qui croitra jusqu'à la haine xénophobe envers nos amis Belges qu'il exprima dans ses pamphlets, parmi les plus violents qu'écrivain produisit contre un peuple. Ce deuxième tome illustre d'ailleurs cette descente progressive de l'orgueil à l'arrogance, de l'arrogance au mépris, du mépris à la haine. En 1866, Baudelaire aura un genre d'attaque cérébrale, à la suite duquel il ne prononcera plus, pendant un an et jusqu'à sa mort, que ces mots, résumant son état de vie : Crénom ! Le grand poète romantique auteur du majestueux et magnifique Albatros : Crénom ! Pour ceux qui n'auraient pas envie de se fader les oeuvre complètes et toute la correpondance pour cerner le personnage, vient de sortir, d'après ce que ma mère m'a dit qui l'a vu à la télé donc c'est que c'est vrai, un livre de Jean Teulé intitulé justement Crénom, Baudelaire !. Je ne sais pas ce ce que ça vaut, mais crois avoir compris que ça balaye tout le côté anecdotique de la vie du purotin qui rêvait de gloire et de puissance en se camant au laudanum et en tapant (financièrement) sa mère ainsi que toute personne susceptible de lui prêter 100 francs, 50 si ce n'est pas possible.
Végétal irrégulier.

   Cela aurait pu être le rêve d'un aménageur qui, comme notre poète, lutterait de manière obsessionnelle contre tout morceau de morale dans l'art : l'abolition du vivant dans un radieux monde vitrifié.

Rêve parisien

 À Constantin Guys.

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
À des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers ;

C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !)
Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Charles Méryon (né la même année que Baudelaire,1821, et mort à 46 ans également).- Le derrière de Notre-Dame, le quai de la Tournelle. Baudelaire a écrit une appréciation de son talent. "Je lui ai promis de rédiger un texte pour ses gravures. Or, si tu peux comprendre tout ce qu'il y a d'insupportable dans la conversation et la discussion avec un fou, tu penseras comme moi que je paye mes albums fort cher." Lettre à sa mère du 4 mars 1860.

   J'entendais une fois de plus hier à la radio Recueillement et Je te donne ces vers... et je me suis fait la réflexion qui concluera cet article, à savoir que, si je trouve certains poèmes de Baudelaire magnifiques, qu'ils me font du bien, et si je peux trouver aussi dans le personnage de Charles un certain comique de caractère, dans ses excès, son côté entier, teigneux, finalemenet, ce que je préfère dans Baudelaire, c'est Léo Ferré.

vendredi 3 janvier 2020

La dose de Wrobly : frimaire 2019 EC


   - Saint-Simon.- Mémoires : 1691-1701.

   Bon, une fois de plus, pas un libertaire, encore moins un égalitaire, un duc et pair de France messieurs dames ! Mais qui n'est pas sans plonger sa plume dans le fiel et l'acide quand il décrit la société des tas de merde dans des bas de soie de la cour de Louis XIV, de la Régence, et de Louis XV. On va donc quand même se faire plaisir anecdotiquement parlant, au cas où le style, la langue, l'esthétique littéraire ne parviendrait pas à nous contenter pendant ces 1664 pages, sans compter les autres tomes. Et puis Stendhal (un des rares romantiques de gauche) aimait beaucoup Saint-Simon. Et mon père adorait Stendhal. Et par ricochet Saint-Simon. En avant donc pour cette intégrale, chacun vit son illusion d'immortalité comme il peut...


   - Baudelaire.- Correspondance.
   Pour le moment, le petit Charlot (11-13 ans), en attendant de haïr les Belges, déteste les Lyonnais. Il faut dire qu'il est prisonnier en pension dans cette ville, où il a été contraint de suivre son beau père, le général Aupick, nommé chef d’état-major en icelle. Ce dernier y réprimera d'ailleurs sauvagement la grande insurrection du 9 au 13 avril 1834, dont une des batailles fit rage dans le quartier où était situé le collège de Charles. Les mains dégoutantes de sang d'Aupick lui vaudront une promotion au grade de colonel, et une brillante carrière par la suite. On sait que Baudelaire arpentera ultérieurement les rues insurrectionnelles parisiennes de juin 1848 du côté des mutins en criant : "il faut aller fusiller le général Aupick !". Ce qui nous rend sympathique cet ambivalent garçon, comme sa compulsion de flemmardise et d'indiscipline tant au collège qu'au lycée, qui lui vaudra d'aligner punitions et exclusions.


lundi 15 juillet 2019

Nique les trois couleurs


   Tels sont les principes sévères qui conduisent dans la recherche du beau cet artiste éminemment national, dont les compositions décorent la chaumière du pauvre villageois et la mansarde du joyeux étudiant, le salon des maisons de tolérance les plus misérables et les palais de nos rois. Je sais bien que cet homme est un Français, et qu’un Français en France est une chose sainte et sacrée, — et même à l’étranger, à ce qu’on dit ; mais c’est pour cela même que je le hais.
   Dans le sens le plus généralement adopté, Français veut dire vaudevilliste, et vaudevilliste un homme à qui Michel-Ange donne le vertige et que Delacroix remplit d’une stupeur bestiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui est abîme, soit en haut, soit en bas, le fait fuir prudemment. Le sublime lui fait toujours l’effet d’une émeute, et il n’aborde même son Molière qu’en tremblant et par ce qu’on lui a persuadé que c’était un auteur gai.
   Aussi tous les honnêtes gens de France, excepté M. Horace Vernet, haïssent le Français. Ce ne sont pas des idées qu’il faut à ce peuple remuant, mais des faits, des récits historiques, des couplets et Le Moniteur ! Voilà tout : jamais d’abstractions. Il a fait de grandes choses, mais il n’y pensait pas. On les lui a fait faire.
   M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. — Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. Cette immense popularité, qui ne durera d’ailleurs pas plus longtemps que la guerre, et qui diminuera à mesure que les peuples se feront d’autres joies, — cette popularité, dis-je, cette vox populi, vox Dei, est pour moi une oppression.
   Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation de l’épiderme français ; — comme je hais tel autre grand homme dont l’austère hypocrisie a rêvé le consulat et qui n’a récompensé le peuple de son amour que par de mauvais vers, des vers qui ne sont pas de la poésie, des vers bistournés et mal construits, pleins de barbarismes et de solécismes, mais aussi de civisme et de patriotisme [1].
   Je le hais parce qu’il est né coiffé, et que l’art est pour lui chose claire et facile. — Mais il vous raconte votre gloire, et c’est la grande affaire. — Eh ! qu’importe au voyageur enthousiaste, à l’esprit cosmopolite qui préfère le beau à la gloire ?
   Pour définir M. Horace Vernet d’une manière claire, il est l’antithèse absolue de l’artiste [...].
   Du reste, pour remplir sa mission officielle, M. Horace Vernet est doué de deux qualités éminentes, l’une en moins, l’autre en plus : nulle passion et une mémoire d’almanach ! Qui sait mieux que lui combien il y a de boutons dans chaque uniforme, quelle tournure prend une guêtre ou une chaussure avachie par des étapes nombreuses ; à quel endroit des buffleteries le cuivre des armes dépose son ton vert-de-gris ? Aussi, quel immense public et quelle joie ! Autant de publics qu’il faut de métiers différents pour fabriquer des habits, des shakos, des sabres, des fusils et des canons ! Et toutes ces corporations réunies devant un Horace Vernet par l’amour commun de la gloire ! Quel spectacle !
[...]
   Bien des gens, partisans de la ligne courbe en matière d’éreintage, et qui n’aiment pas mieux que moi M. Horace Vernet, me reprocheront d’être maladroit. Cependant il n’est pas imprudent d’être brutal et d’aller droit au fait, quand à chaque phrase le je couvre un nous, nous immense, nous silencieux et invisible, — nous, toute une génération nouvelle, ennemie de la guerre et des sottises nationales ; une génération pleine de santé, parce qu’elle est jeune, et qui pousse déjà à la queue, coudoie et fait ses trous, — sérieuse, railleuse et menaçante !

Charles Baudelaire.

[1] Il s'agit du chansonnier Béranger (note du blogueur).

vendredi 21 juin 2019

La dose de Wrobly : prairial 2019 EC


- Roland Sadaune.- Terminus Saint-Lazare

Gare Saint-Lazare de Claude Monet, 1877.

   A mon étonnement un bon petit polar, dans cette édition et cette collection d'intérêt local. C'est écrit simplement avec une dose d'ironie désabusée, le suspense est bien entretenu ainsi que la tension des scènes d'action. La thématique générale de la diégèse criminelle, tournant autour des artistes fanatiques de... la SNCF, des gares et des trains, est assez décalée pour qu'on puisse parler d'humour, pas inefficace, en contrepoint de la gravité des évènements dramatiques contés. La fiction m'a d'autant plus attaché qu'elle évoque un territoire et des lieux que j'ai longtemps arpentés au cours de ma vie (outre les trains et gares de banlieue, notamment le IXème - quartier de l'Europe... -, le XVIIème nord - rue de Rome - "le quartier des luthiers" -, les Batignolles... - et le XVIIIème - Montmartre...-), et que j'arpente pour certains encore aujourd'hui, même si mes trajets restent désormais confinés en banlieue, à une manif ou une sortie culturelle près, suite à mon exil de 2008 de la périphérie, intra-muros malgré tout, aux confins dortoirs de l'Ile-de-France. Mes déplacements Sarcelles ou Villiers-le-Bel / St-Denis, St-Denis / Villiers-le-Bel ou Sarcelles finiraient par trouer le papier sur lequel le schéma de ma mobilité serait retracé, vous vous souvenez, comme dans l'I.S., la survie d'une étudiante résumée par quelques segments sur une cartographie de ses déplacements quotidiens dans Paris (géométrie existentielle). Par ailleurs j'ai pu ressentir une inspiration Jonquiesque de l'écrivain, dans les monologues intérieurs de personnages ravagés par exemple, ou dans les situations insupportables, même si ici il n'y a pas la complaisance de l'auteur de Mygale dans le glauquissime et l'horreur (qui au bout d'un temps peuvent finir par lasser, ou dont la pénibilité n'est plus compensées par la sidération des premières lectures). Il y a évidemment une différence de catégorie, on est ici dans un petit polar de banlieue, pas dans les œuvres magistrales de Jonquet, la différence de valeur littéraire entre les deux étant directement proportionnelle à l'écart de prestige existant entre vie banlieusarde et vie parisienne. Peut-être d'ailleurs que cette influence n'existe que dans ma tête, après tout Jonquet est l'auteur de roman noir français que j'ai le plus lu, quasi intégralement, donc comme pôle de comparaison il m'est particulièrement privilégié.

Le Chemin de fer d'Edouard Manet, 1872. Avec celui de Monet, ce tableau se révèlera avoir une importance capitale pour le dénouement de l'énigme !


- Agatha Christie.- Le Crime du golf.
   Qui à poignardé le gus et l'a laissé face contre terre dans une tombe ouverte du golf ? Poirot nous le dira. 2ème Poirot, 3ème roman de l'intégrale. Comme c'est reposant de se laisser porter par un bon whodunit des familles !


- Charles Baudelaire.- Œuvres complètes.
   Retour dans le plus ardu. Mais l'art encore. L'Art devrais-je écrire tant Charlot en fit, avec d'autres moins doués que lui, une sorte de théologie. J'en suis donc, depuis la dernière fois, à la partie critique picturale de l’œuvre du poète atrabilaire. Les Salons, pour commencer. Je débute avec celui de 1845, le futur condamné en correctionnelle n'avait que 24 ans, mais il prend déjà ce ton arrogant et péremptoire qui agace parfois. Dommage parce qu'en matière de jugement sur la peinture, comme de création poétique, c'était un cador, il a rarement été contredit par les décrets de la postérité. Mais il s'est trompé quand même quelques fois, en boudant Ingres par exemple, en éreintant Manet, ou, mais c'est anecdotique, par son "éloge violent" du tableau ci-dessous, aujourd'hui, comme son auteur, illustrement inconnu.

La Fontaine de Jouvence de William Haussoullier, 1843.

"Il est beau d'avoir un succès à la Saint-Symphorien", nous dit Baudelaire. Le Martyre de saint Symphorien d'Ingres, exposé au Salon de 1834, fut le sujet d'inépuisables controverses.

Dante et Virgile aux Enfers d'Eugène Delacroix, 1822. "Que l'auteur songe aux clameurs qui accueillirent le Dante et Virgile, et qu'il persévère dans sa propre voie", encourage le poète critique d'art. Baudelaire vouait à Delacroix une admiration fervente. C'était comme qui dirait son idole.

   Je sens que je vais bouffer de l'art cet été...

vendredi 22 février 2019

La dose de Wrobly : pluviôse 2019 EC

Foujita : retrospective 1913-1968 à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis, quai Branly, Paris 15e, du mardi au dimanche. Jusqu'au 16 mars.



  - Vie au Japon : illustré

  J'ignorais que le Japon et la Turquie eussent de telles similitudes, même si celle qui nous occupe ici est inversée, pour ainsi dire en miroir. Je crois malheureusement pour l'amitié entre les peuples que les ressemblances s'arrêtent là, finalement.

"Au Japon, il y a des cabinets japonais et occidentaux, et en général vous trouverez les deux styles dans les toilettes publiques. Si vous utilisez les cabinets de style japonais, accroupissez-vous face à la partie bombée. Beaucoup trouvent les toilettes (toire en japonais - note du blogueur) plus hygiéniques car aucune partie du corps n'est en contact avec le cabinet, et on dit aussi que pour cette fonction physique il est préférable de s'accroupir plutôt que de s'asseoir."

En bon français moyen, vous préférerez peut-être les toilettes de style occidental.

  Et pour remonter en amont du système digestif, ce petit livre très pratique déroule tout l'éventail des délicieux et variés mets que l'on peut déguster sur l'archipel, pour pas cher en plus.


  - Edwin O. Reischauer.- Histoire du Japon et des Japonais 2 : de 1945 à nos jours.

  La suite de frimaire. L'histoire du Japon de 45 aux 90's. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il y a eu beaucoup de conflits entre extrême gauche et conservateurs, même si le pacifisme reste très ancré suite aux désastreux épisodes nationalistes, militaristes et impérialistes. Avec des paradoxes amusants. Par exemple, les communistes, anti-américains, étaient pour le maintien, au minimum, des réformes de McArthur (il est vrai que c'était la belle époque du keynésianisme), alors que les conservateurs, pro-américains, étaient pour détricoter tout ça pour redonner pleins pouvoirs aux cartels capitalistes. Par contre, il n'est absolument pas question de la catastrophe de Fukushima, j'ai envie de dire, COMME PAR HASARD... 


  - Charles Baudelaire.- Œuvres complètes 2.

  "Poe quitta donc Richmond ; mais lorsqu'il se mit en route, il se plaignit de frissons et de faiblesses. Se sentant toujours assez mal en arrivant à Baltimore, il prit une petite quantité d'alcool pour se remonter. C'était la première fois que cet alcool maudit effleurait ses lèvres depuis plusieurs mois ; mais cela suffit pour réveiller le Diable qui dormait en lui. Une journée de débauche amena une nouvelle attaque du delirium tremens, sa vieille connaissance. Le matin, les hommes de police le ramassèrent par terre, dans un état de stupeur. Comme il était sans argent, sans amis et sans domicile, ils le portèrent à l'hôpital, et c'est dans un de ses lits que mourut l'auteur du Chat noir et d'Eureka, le 7 octobre 1849, à l'âge de tente-sept ans*."
Charles Baudelaire.- Présentation de Révélation magnétique.

Un ami, malheureux.

  Dans la préface de 1856 aux Histoires extraordinaires, Baudelaire, pourtant ancien quarante-huitard, mais qui a découvert Joseph de Maistre quelques années auparavant, déjà certainement aigri par de nombreuses frustrations non sublimées en l'un de ses merveilleux poèmes, émet quelque venin. Quant il s'en prend à la bourgeoisie, aux marchands, à l'Amérique techno-scientiste avide de ce type de progrès, à l'Opinion (en fait par là je traduirais "les éditocrates"), nouveau Dieu jaloux et cruel, de la pseudo-démocratie... on biche chouïa. Mais ce n'est pas sans une certaine réserve, sa haine anti-américaine étant par trop sans nuances, et surtout ses aversions d'atrabilaire virant de suite au réactionnaire. La pseudo-démocratie des Etats-Unis, il l'appelle naturellement "démocratie", et en la raillant acidement il disqualifie par là tout principe égalitaire et libertaire. Pour lui, la passion de la liberté est impie. Il voue aux gémonies George Sand (que nous ne portons évidemment pas dans notre coeur ici non plus, mais pour ses positions ultérieures contre les communards, oh ! la malhounnête !) pour ses manifestes contre la répression religieuse de la sexualité et le terrorisme de la fable de l'Enfer, qu'il semble prendre au pied de la lettre, comme le Diable (bouh !). Le tout sur un de ces tons péremptoire et suffisant : il dit la vérité, puisqu'il vous le dit, c'est lui le génie, non ? Et il embarque le pauvre alcoolique Poe avec lui, comme s'il avait besoin de ça après le véritable enfer, pour le coup, qu'il a dû subir avant sa mort. Il s'en prend aussi à Emile de Girardin (que Bakounine éreintera de manière beaucoup plus juste en 1870 dans l'Empire knouto-germanique et la révolution sociale - à vos œuvres complètes ! -, Baudelaire sera déjà mort depuis trois ans). Pourquoi ? Le bougre est contre la peine de mort, et cherche un moyen, certes un peu ridicule, d'éviter les guerres à venir. Enfin, last but not least, Charlot prétend qu'une société sans aristocratie de race ne peut pas produire du Beau. Bref, le grand poète se la joue, dans cette préface comme ailleurs, adepte du "pape" et du "bourreau". Quel dommage. 

*En fait quarante ans (NDB).

Kito Nabesaburo


ANNONCE SPÉCIALE COPINAGE

On a reçu ça, c'est une amie, et on apprécie l'initiative, on transmet :

Bonjour à toutes et tous,

Dans le cadre du lancement d'une association de Boxe Populaire (poing en l'air) dont je fais partie, nous organisons ce dimanche 24 février à partir de 15h :

- une cantine populaire de soutien (20h, prix libre),
- des démonstrations/initiation de chaque pratique,
- une projection "Rosso Vivo" sur le Rugby populaire à Rome.

C'est pour cela que je viens demander un-e partenaire afin de donner un petit aperçu de ce que l'on fait en aiki et peut être encadrer une initiation.

Je précise que cela se passe dans un squat de Vitry-sur-Seine (231 rue Gabriel Péri , accessible en bus ou RER C) où l'ambiance est très sympathique, nous nous y entraînons régulièrement en essayant d'appliquer au maximum la mixité (de genre et de niveaux), l'accessibilité (gratuits avec du matos sur place) et de nous baser sur le rejet de la compétitivité et du culte de la performance.

Voilou, si quelqu'un.e est disponible, appelez-moi au écrire à la Plèbe qui transmettra.

Des bisous! Audrey😊

mardi 27 novembre 2018

Tout le monde la déteste


   Il y a dans cette galerie de douleurs et de drames funestes une figure horrible, répugnante, c'est le gendarme, le garde-chiourme, la justice stricte, inexorable, la justice qui ne sait pas commenter, la loi non interprétée, l'intelligence sauvage (peut-on appeler cela une intelligence ?) qui n'a jamais compris les circonstances atténuantes, en un mot la Lettre sans l'Esprit ; c'est l'abominable Javert. J'ai entendu quelques personnes, sensées d'ailleurs, qui, à propos de ce Javert, disaient : "Après tout, c'est un honnête homme ; et il a sa grandeur propre. " C'est bien le cas de dire comme De Maistre : "Je ne sais pas ce que c'est qu'un honnête homme !"¹ Pour moi, je le confesse, au risque de passer pour coupable ("ceux qui tremblent se sentent coupables" disait ce fou de Robespierre²), Javert m'apparaît comme un monstre incorrigible, affamé de justice comme la bête féroce l'est de chair sanglante, bref, comme l'Ennemi absolu.
   Et puis je voudrais suggérer ici une petite critique. Si énormes, si décidées de galbe et de geste que soient les figures idéales d'un poème, nous devons supposer que, comme les figures réelles de la vie, elles ont pris commencement. Je sais que l'homme peut apporter plus que de la ferveur dans toutes les professions. Il devient chien de chasse et chien de combat dans toutes les fonctions. C'est là certainement une beauté, tirant son origine de la passion. On peut donc être agent de police avec enthousiasme ; mais entre-t-on dans la police par enthousiasme ? et n'est-ce pas là, au contraire, une de ces professions où l'on ne peut entrer que sous la pression de certaines circonstances et pour des raisons tout à fait étrangères au fanatisme ?
Charles Baudelaire.- Les Misérables par Victor Hugo

"Je pue, peut-être, mais j'ai un gros flingue."

1- La citation exacte est : "Je ne sais ce qu’est la vie d’un coquin, je ne l’ai jamais été ; mais celle d’un honnête homme est abominable."
2- La citation exacte est : "Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique".

vendredi 9 novembre 2018

En marche !


À M. Charles Baudelaire
Hauteville-House, 6 octobre 1859.

   Votre article sur Théophile Gautier, Monsieur, est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne.
   Je n’ai jamais dit l’Art pour l’Art ; j’ai toujours dit l’Art pour le Progrès. Au fond, c’est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! c’est le mot du Progrès ; c’est aussi le cri de l’Art. Tout le verbe de la Poésie est là. Ite.
   Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants Les Sept Vieillards et Les Petites Vieilles, que vous me dédiez, et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau.
   L’Art n’est pas perfectible, je l’ai dit, je crois, un des premiers, donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et pour les égaler, il faut déplacer l’horizon de l’Art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l’homme aussi se déplace. Les pas de l’Humanité sont donc les pas même de l’Art. — Donc, gloire au Progrès.
   C’est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.
   Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l’êtes. Vous êtes, Monsieur, un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le Beau. Donnez-moi la main.
   Victor Hugo.
   Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage !


Les Sept Vieillards
A Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
A quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.
Sosie inexorable, ironique et fatal,
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
- Mais je tournai le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l'absurdité !
Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Un vieillard dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux.

 On eût dit sa prunelle trempée dans le fiel.

Les Petites Vieilles
A Victor Hugo

I
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !

II
De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !
L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III
Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier !

IV
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
Je vois s'épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Où serez-vous demain, Èves octogénaires ?

lundi 22 octobre 2018

La dose de Wrobly : vendémiaire 2018 EC


   Armand Ernest.- L'Initiation individualiste anarchiste.
   Quand j'étais ado, Stirner était pour moi une vache sacrée. J'ai lu plusieurs fois l'Unique et sa propriété, dans deux éditions et traductions différentes. Plusieurs fois également, dont une version bilingue (en allemand, donc), le Faux principe de notre éducation (dont j'aimais à me réciter la phrase : "Wer ein ganzer mensch ist, braucht keine Autorität zu sein, de mémoire). Enfant timoré et solitaire, comme c'est souvent le cas (beaucoup de souffreteux, malades, infirmes ont des rêves de grandeur, de puissance, de panache...), je pensais avoir trouvé mon modus vivendi, et que la révolte contre toute autorité et tout principe supérieur de droit a priori m'apporterait le bonheur, la jouissance sans entraves et la vie sans temps mort. Las, mon pire ennemi n'était pas à l'extérieur, mais bien en moi-même, et j'avais beau avoir battu en brèche tous les préjugés (enfin certains, restons humble), je restais un écorché vif incapable d'aller vers les autres et d'établir des relations un tant soit peu satisfaisantes (ne parlons pas d'épanouissantes) comme peuvent le faire, même en régime de civilisation autoritaire, des personnes plus normales. J'en vins à finir complètement vaincu, et à admettre que seul, je n'étais pas grand chose, je pouvais quelquefois peu et souvent pas, et que j'avais besoin d'aide, l'aide des autres, l'aide d'une force collective, l'aide des relations humaines. J'ai donc fini par laisser tomber Stirner, mais en conservant une vive sympathie et nostalgie pour lui et son oeuvre (qu'est-ce que je ne pouvais pas blairer les Marx et Engels, ces premiers de la classe branchouilles qui aspiraient au rôles de caïds et se foutaient de sa gueule : même aujourd'hui, alors qu'on nous dit parfois que finalement ils n'étaient pas si méchants que ça, j'ai un peu de mal). Et puis finalement, je l'avais mal compris, Stirner : il ne nous dit pas de ne pas nous attacher, de ne pas nous associer, mais de le faire en pleine conscience, sans tomber dans les panneaux, ruse ou force des dominants ou oppression collective autonome. Que si je m'associe, c'est pour augmenter ma (notre, nos) puissance(s) et ma (notre, nos) libertés(s), quitte à sacrifier certains aspects jugés moins importants, et non pas pour réaliser mon Humanité, l'Histoire, ou la Cause, Ceci ou Cela. Comme l'avait écrit Catherine Baker, je crois, il ne nous dit pas "chacun pour soi", mais "chacun par soi". Et l'association d'égoïste qu'il propose comme option, n'est-ce pas l'émergence d'un communisme libertaire, mouvant et reconfigurable ad libitum ? Armand n'a pas ce style d'un hégélien qui détruit tout et pour finir le cahier des charges lui-même que l'Hegel assigne à l'humanité via son élite bourgeoise. Ce qui m'a surpris, c'est qu'il n'est pas du tout social. Pour lui, l'idéal de vie, comme Brassens, c'est la solitude. Et son credo économique c'est "propriété de l'outil de production et des produits du travail", et libre concurrence par troc ou échange monétarisé entre les producteurs, sans intervention extérieure. Çà pourrait avoir un côté miltonfriedmanien, mais ça n'a évidemment rien à voir, le monde d'Armand répudiant avant tout domination et exploitation : chacun possédera son outil et jouira comme il l'entend de ses produits, mais il ne pourra pas posséder plus que ce qu'il est capable de produire lui-même. Cela relèverait plus du marché populaire de la Plaine, du bazar, de l'agora, que du totalitarisme des hyper-marchés. J'ai quand même du mal à imaginer. Que personne ne me force à donner le fruit de mes efforts, soit, même si j'ai quand même à un moment ou un autre profité de structures prééxistantes qui m'ont aidé à produire ce que j'ai produit, ok. Mais deux problèmes se posent à moi :
1- Les infirmes, les fous, les enfants, les vieillards, les malades, ils meurent ?
2- Seul, en me crevant comme une bête de somme, si j'arrive à m'autosuffire en céréales par exemple, qui me construira ma maison à côté, m'apportera l'eau courante, me soignera, me filera mes vêtement chauds pour l'hiver ?... Je pourrai vendre mes céréales, mais en produisant seul, aurais-je un excédent suffisant à vendre après ma propre subsistance et sera-ce suffisant pour mes autres besoins ? Sans force collective mes forces sont bien réduites, ou est-ce parce que j'ai tout désappris et que tous les moyens de la terre nous ont été confisqués depuis quelques siècles que je ressens cela ? Il est vrai qu'Armand place la liberté individuelle avant l'économie, secondaire, et qu'il préfère une cabane et la liberté que le confort avec quelques sacrifices au collectif. Pourquoi pas, on retrouve là un peu de zad et de décroissance. Il dit que le collectif ne doit être qu'un pis aller. Mais par là il dénigre toutes les joies qu'on peut retirer de l'amitié, de l'action commune, de l'entraide. Il critique beaucoup le communisme libertaire : il met à jour les problèmes que poseraient un principe aussi simple et apparemment évident que la prise au tas, si bien que ça en devient une véritable usine à gaz, mais il me semble que sa propre solution de producteurs individuels passant leur temps à acheter et vendre en est aussi une, et que pour quelqu'un ayant piètre opinion de l'économie, il passerait le plus clair de son temps à marcher dedans. Pourtant, dans les théories et ses mises en pratique du communisme libertaire, liberté est laissée à ceux qui préfèrent produire seuls de le faire, et liberté à ceux qui préfèrent la mise en commun de la réaliser. Pour ma modeste part, je pense que c'est l'attachement exclusif à l'une ou l'autre option qui est anti-libertaire (d'ailleurs Armand ne condamne pas absolument l'association, il la déprécie, simplement), et qu'un communisme/individualisme réellement anarchiste devrait être un libre jeu de ces formes de vie.

   Ouf ! Suis-je verbeux ! Tout ça pour continuer à s’asphyxier du vent trop chaud de l'haleine fétide du Capital bien parti pour poursuivre son cycle d'empoisonnement ad mortem, finalement. Mais ça m'a fait passer un quart d'heure d'optimisme révolutionnaire, toujours bon à prendre...

   Je n'ai pas encore fini le livre. Peut-être que certaines de mes questions y trouveront réponse. Et puis j'espère qu'il va finir par parler du nudisme révolutionnaire, c'est quand même pour ça que j'ai acheté le livre, et jusqu'à présent peau d'zob !



    Baudelaire Charles.- Oeuvres II. 

Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de cette multitude maladive respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chefs-d’œuvre, dormant dans la vermine, au fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne ; de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses merveilles : qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses veines, qui jette un long regard chargé de tristesse sur le soleil et l’ombre des grands parcs, et qui, pour suffisante consolation et réconfort, répète à tue-tête son refrain sauveur : Aimons-nous !… [...] je sens toujours revenir dans ma mémoire, sans doute à cause de quelque secrète affinité, ce sublime mouvement de Proudhon, plein de tendresse et d’enthousiasme : il entend fredonner la chanson lyonnaise,

Allons, du courage,
Braves ouvriers !
Du cœur à l’ouvrage !
Soyons les premiers.

et il s’écrie :

« Allez donc au travail en chantant, race prédestinée, votre refrain est plus beau que celui de Rouget de Lisle. »
Charles Baudelaire, période socialiste, avant qu'il ne découvre et ne s'entiche, aux alentours du coup d’État de Badinguet, de Joseph de Maistre, et qu'il ne décide de se distinguer en posant au réactionnaire, comme un vulgaire Michel Houellebecq.

   Ce tome II des Œuvres complètes donne à lire toute la critique, littéraire, d'arts plastiques (là où il est le meilleur), musicale... et tous les articles de journaux, revues au autres, du grand poète.




vendredi 8 juin 2018

Le bac français sans rater l'émeute III

   Mes chers lycéens en classe de première, vous n'avez plus le temps de vous préparer au baccalauréat de français, puisque vous êtes en grèves, en manifestations, en occupations, et c'est tout à votre honneur. Mais rassurez-vous, La Plèbe, Hâte, déjà va ! vous propose ici un cours de rattrapage du commentaire composé, afin de vous donner quand même quelques éléments pour passer l'épreuve traditionnelle en toute quiétude (enfin, ce sera pour l'année prochaine maintenant...). Nous avons choisi l'admirable poème de Baudelaire, l'un des plus beau, La Beauté. Voici, pour commencer, le sonnet en lui-même.


La beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !


Les poètes, devant mes grandes attitudes... Qu'est-ce que c'est que des grandes attitudes ? Vous paraissez gênés pour le pauvre Baudelaire et je vous comprends, mais ce n'est pas votre faute si ces grandes attitudes, venant après ce que nous avons vu, font irrésistiblement penser au photographe et à quelque reine de mi-carême. Mais je n'ai pas à lui en vouloir d'être pompier.


Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments... Pas d'objection à ce vers-là non plus. Il est faible, il est plat, mais ce n'est pas la question. Tout de même, il est juste de noter qu'il ne signifie rien de précis. Consumeront leurs jours en d'austères études... Joli, mais bien exagéré. Ces façons de parler ne s'ajustent pas du tout à la réalité. Elles visent à donner du poète une image dramatique, éminemment fausse, et font de lui une espèce de prêtre-sorcier qu'il est en effet devenu dans nombre d'imaginations. Observez aussi que "les grandes attitudes" sont la cause de cette consomption et dites-moi pourquoi si vous pouvez. Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, - De purs miroirs qui font toutes choses plus belles... Notez le "car" qui exprime un rapport de causalité. Vous trouvez naturel que la fascination exercée par les yeux de cette Beauté sur de dociles amants contraigne ceux-ci à d'austères études ? Vous voyez là un enchaînement aussi nécessaire que tendrait à nous le faire croire le "car" ? Pour moi, c'est simplement du charabia. Et les purs miroirs qui font toutes choses plus belles, est-ce que ça a un sens ? De ce que la beauté existe, il ne s'ensuit pas que les choses laides se trouvent embellies. On attendrait même plutôt le contraire. Vu à côté d'une jolie femme, un laideron paraît encore plus laid, tout le monde sait ça. En écrivant ce vers que je me plais à reconnaître prestigieux, le poète en a certainement pesé le sens et il n'a pas pu lui échapper qu'il péchait contre la logique, l'évidence. A moins qu'il n'ait écrit sans réfléchir. Les deux hypothèses sont troublantes. Allons, finissons-en. Voici les derniers vers : Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! D'abord, j'aimerais savoir ce que c'est que de larges yeux. Supposez qu'on vous dise d'une femme : "elle a l’œil large." Qu'est-ce que vous comprendrez ? Cela ne peut vouloir dire qu'elle a de longs yeux puisque, dans l'ordre des dimensions, la longueur est le contraire de la largeur. De grands yeux ? Non plus, car l'adjectif large ne peut pas, comme l'adjectif grand, exprimer le plus ou moins d'étendue d'une surface. reste que large mesure un écart remarquable entre la paupière supérieure et l'inférieure. C'est ce que l'on exprime couramment en disant de quelqu'un qu'il a de gros yeux ronds ou en boules de loto. Aucun doute, ce n'est pas là ce qu'a voulu dire l'auteur. Alors ? Eh bien, rien. L'auteur a posé là un mot vide de sens. Pour ce qui est des "clartés éternelles", je ne suis guère moins embarrassé. Lorsque Corneille fait dire à Polyeucte : "Éternelles clartés !" nous savons de quel ordre sont ces clartés, même si, n'étant pas touchés par la grâce, nous sommes incapables de nous les représenter. Dans le sonnet qui nous occupe, impossible de préciser s'il s'agit d'une lumière spirituelle ou d'un certain éclat du regard qui ajouterait à la beauté de la Beauté. "Éternelles", mot spécifiquement vague, mais qui appartient à l'arsenal de la spiritualité, ferait pencher pour la première supposition, mais le rayonnement spirituel implique une sorte de générosité qui ne s'accorde pas avec la majesté glacée de la Beauté. Qui sait même si ces clartés ne seraient pas de très baudelairiennes clartés de l'Enfer ? Bref, nous finissons en plein vague. Après avoir, tout au long de son sonnet, prodigué les non-sens, les absurdités, les obscurités, les impropriétés, les imprécisions, le poète termine sur une apothéose de flou. Et voilà comment on torche une œuvre impérissable, en coulant des sottises dans un moule assez beau, mais non pas irréprochables.

   Vous voyez donc mes enfants qu'il n'y a aucune raison de s'en faire, nos grands hommes, nos monstres sacrés, nos génies dont les appendices alaires hypertrophiés sont une réelle entrave à la randonnée pédestre, sont finalement des gens comme nous : ils n'ont qu'une seule tête, ils n'ont qu'un seul cul ! Il n'y a donc a fortiori aucune raison de ne pas se rendre à la Brèche le 13 juin, pour soutenir nos beaux et valeureux mais néanmoins joyeux combattants du jour ! Cré nom !

jeudi 24 mai 2018

La dose de Wrobly : floréal 2018 EC


- Bossu.- Petite histoire de la Libre Pensée en France.

   Nos quarante-huitards libre-penseurs n'étaient peut-être pas tous athées, mais leurs conceptions déistes ou leurs visions d'un Jésus sans-culotte avaient parfois une saveur plus piquante que le catéchisme des béni-oui-oui de l'athéisme. Et étaient souvent tout autant sacrilège : subvertir, détourner le dogme, ou attribuer à la doctrine un sens originel que les pouvoir religieux auraient eux-mêmes détourné pour écraser la plèbe sous leur botte me semble aussi choquant, pour un adepte des sectes liberticides, et plus imaginatif et poétique, que la simple injonction à la négation. Cela dit je suis athée. Mais je n'ai aucun mérite, c'est l'éducation que m'ont donnée mes parents. Et je dois avouer également que l’Être suprême de Maximilien jamais n'éveilla en moi ne serait-ce que les prémices d'un début d'érection.
   Malheureusement il manque pas mal de pages à cette intéressante brochure.


- Gracchus Babeuf.- Le Manifeste des égaux.

   Un de mes préférés, qui a payé cher sa haine de l'oppression et de la misère, son amitié pour l'humanité souffrante, sa passion pour l'égalité sociale réelle et son besoin de faire quelque chose, mordicus, vaille que vaille, malgré réactions et résignations, pour l'émancipation.

Gracchus était pourtant tout l'inverse d'un premier de cordée, il était pour que tous trouvent leur place au banquet de la vie.

- Juan Pablo Escobar.- Pablo Escobar, mon père.

   Un chic type finalement. Plutôt le cœur à gauche. Bon, c'est sûr, fallait pas venir le faire chier. Mais il aimait bien fumer du politicien ou du juge à l'occasion, ça nous manque un peu de nos jours...


- Charles Baudelaire.- Œuvres complètes, suite.

   On continue, avec des œuvres de jeunesse, La Fanfarlo, nouvelle ironique, par exemple, qu'il n'a plus jamais ré-évoquée après la parution des Fleurs ; et puis ces Maximes consolantes sur l'amour, pastiche du De l'amour de Stendhal, qu'il dédie à sa belle sœur, femme de celui qui contribua activement à le mettre sous tutelle financière toute sa vie ; maximes qui prêchent à cette femme, bien sous tous rapports, qu'il est délicieux d'aimer des femmes laides, physiquement et moralement vicieuses, infidèles, vérolées, malades, maigres, bêtes, incultes, consanguines, voir même dévotes !..., de manière très animale si possible. Charles finit par faire entendre à la femme de son demi-frère qu'il l'aime beaucoup.


   Pour boucler la boucle un peu de théâtre du même auteur, extrait qu'un libre penseur facétieux n'eût pas renié :

LE MARQUIS
[...]
Parbleu ! voilà, je pense, un bon Vénitien.
Serait-ce du Giorgione ?

IDÉOLUS
Non, c'est un Titien.

LE MARQUIS
Certes je les préfère à l'école romaine.
Leur coloris l'emporte.

IDÉOLUS
Ô pauvre gloire humaine !

LE MARQUIS
Michel-Ange est fort beau : son Jugement Dernier
Pour chasser un démon vaut mieux qu'un bénitier.

SOCRATÈS
Ce tableau, Monseigneur, comme au temps des agapes,
A fait jeûner un moine et converti trois papes.

LE MARQUIS
Toujours rude bouffon !

FORNIQUETTE
Vous ne croyez donc pas ?

SOCRATÈS
A vos beaux yeux, Madame, ainsi qu'à ce compas.

IDÉOLUS, à part.
Amour, impiété, tête de fou, de sage,
Vides toutes les deux.

FORNIQUETTE, à Idéolus.
Vous boudez

IDÉOLUS
Non.

FORNIQUETTE
Je gage
Que de ce qu'ils ont dit vous êtes attristé.
Tenter ainsi le diable et de franche gaîté !

IDÉOLUS
Vous achetez beaucoup de fleurs à la Madone ?

FORNIQUETTE
Vous aussi vous raillez ! La Vierge vous pardonne !
On songe à son salut... A propos, cette nuit, [...].

Titien.- La Vénus d'Urbin, 1538, Musée des Offices, Florence.

mercredi 2 mai 2018

Le bac français sans rater l'émeute II

   Mes chers lycéens en classe de première, vous n'avez plus le temps de vous préparer au baccalauréat de français, puisque vous êtes en grèves, en manifestations, en occupations, et c'est tout à votre honneur. Mais rassurez-vous, La Plèbe, Hâte, déjà va ! vous propose ici un cours de rattrapage du commentaire composé, afin de vous donner quand même quelques éléments pour passer l'épreuve traditionnelle en toute quiétude. Nous avons choisi l'admirable poème de Baudelaire, l'un des plus beau, La Beauté. Voici, pour commencer, le sonnet en lui-même.

La beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !


    Voyons le second quatrain : Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris. Que la Beauté trône, j'y consens, mais dans l'azur ? Et ce sphinx incompris est-il assez platement redondant ? Sans compter que là non plus, la comparaison ne s'impose pas irrésistiblement. Passons. J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes. Je sais ce que sont un cœur de boue, un cœur de pierre, un cœur d'artichaut, mais je vous défie de me dire ce que c'est qu'un coeur de neige. Est-ce pureté, froideur, indifférence, inviolabilité ? Nous n'en saurons rien. Quant à la blancheur des cygnes, il s'agit très probablement de la couleur de la peau. Imaginez un corps blanc comme le plumage des cygnes. Ce serait assez dégoûtant. D'autre part, ce que nous savons de Baudelaire nous permet d'avancer qu'il avait peu d'inclination pour ce genre de peau. Mais il a suffi que cet assemblage de mots lui semble d'un effet heureux et il a renié ses préférences. Et voici maintenant ce fameux vers tant admiré, tant célébré : Je hais le mouvement qui déplace les lignes. C'est absurde. Quelque idée qu'un poète se fasse de la beauté, il ne peut refuser de la voir dans le mouvement, dans la vie, dans le déplacement des lignes. Et Baudelaire moins que tout autre, lui qui a aimé la danse. Aucun doute, il a été victime de l'expression "beauté sculpturale" que lui a suggéré le premier vers. A mon avis, c'est très grave, car si les poètes, non contents de chercher à nous envoûter par des artifices de langage, se laissent eux-mêmes surprendre par des expressions toutes faites, le risque de confusion devient extrême. Que faut-il penser maintenant du vers suivant ? Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Celui-ci aussi doit tout à "beauté sculpturale". A qui en douterait, je conseillerais de lire attentivement Les Fleurs du Mal où il apparaît que le dogme de l'impassibilité de la beauté n'est baudelairien que par accident. Vous objecterez qu'un sonnet constitue un tout, qu'il n'est pas loyal de se reporter ainsi à d'autres oeuvres de l'auteur et que celui-ci peut très bien dire noir dans un poème et blanc dans un autre sans mériter le reproche d'incohérence. Je l'admets - quoiqu'à contrecoeur, parce qu'enfin, l'idée que se fait un poète de la beauté passe pour être des plus importante et doit lui tenir en tête un peu plus que le temps d'écrire un sonnet. Mais j'y pense, que représente cette Beauté qu'on nous décrit ici ? une croyance ou une vision ou une préférence du poète ? ou bien une figure à la mode, simplement ? Pensez-y avant de vous endormir.

Chuis beeelle ! Oh ! Mortel !

A SUIVRE...