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vendredi 30 mars 2018

Le bac français sans rater l'émeute

   Mes chers lycéens en classe de première, vous n'avez plus le temps de vous préparer au baccalauréat de français, puisque vous êtes en grèves, en manifestations, en occupations, et c'est tout à votre honneur. Mais rassurez-vous, La Plèbe, Hâte, déjà va ! vous propose ici un cours de rattrapage du commentaire composé, afin de vous donner quand même quelques éléments pour passer l'épreuve traditionnelle en toute quiétude. Nous avons choisi l'admirable poème de Baudelaire, l'un des plus beau, La Beauté. Voici, pour commencer, le sonnet en lui-même.

La beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !


    Nous allons maintenant l'éplucher un peu. Voyons le premier vers : Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. Ca ne veut rien dire. Un rêve de pierre peut être beau ou laid. Donc, pour nous faire connaître la Beauté, l'auteur la compare à une chose vague, indéterminée, dont la notion nous est encore plus incertaine que celle de l'objet à connaître. Ce premier vers est un assemblage de mots qui ne nous apprend absolument rien. Passons au deuxième : Et mon sein où chacun s'est meurtri tour à tour... Je veux bien que "meurtri" soit figuratif, mais il rappelle fâcheusement la comparaison du premier vers et impose abusivement l'image d'un sein en pierre. Je relève dans ce second vers une faute magistrale qu'il faut bien appeler solécisme. "Tour à tour" signifie en effet l'un après l'autre ou alternativement. On n'est pas plus fondé à écrire "chacun s'est meurtri tour à tour" que "chacun s'est meurtri à tour de rôle". Il aurait fallu dire : "Où chacun s'est meurtri à son tour." Qu'une faute de cette dimension ait trouvé place dans un sonnet aussi corseté, voilà qui est regrettable, mais le plus fâcheusement significatif est qu'aucun de ses innombrables admirateurs n'ait, à ma connaissance, relevé cette énormité. Passons aux deux vers suivants : Est fait pour inspirer au poète un amour - Éternel et muet ainsi que la matière. N'oublions pas que c'est le sein de la Beauté qui inspire cet amour. Ç’aurait pu être le visage, le dos, les cuisses ou l'ensemble, mais c'est le sein. Il doit y avoir à cela des raisons que nous ne connaîtrons pas et il faut nous contenter de l'affirmation gratuite. L'amour inspiré par ce sein est "éternel et muet ainsi que la matière". Rien à dire contre éternel, sinon que le mot, qualifiant un amour, est peu signifiant. En revanche il n'y a pas de raison valable pour que l'amour du poète soit muet. Tout le monde sait bien que les poètes sont très diserts sur ce point et Baudelaire le sait mieux que personne puisque pour sa part, il dédie un sonnet à la beauté et, ailleurs, un hymne. "Muet ainsi que la matière", est-il dit. Matière est un mot d'une portée bien générale pour une telle comparaison. En fait, dans le bon langage ordinaire, on dit muet comme une carpe, comme la tombe ou comme une pierre. Ce rapprochement d'amour et de matière, lourdement chevillé, est une recherche inutile et, à vrai dire, il eût mieux valu s'abstenir de toute comparaison. Mais matière vous a un fumet philosophique des plus tentants.

A SUIVRE...

jeudi 18 mai 2017

L'artiste est un prolétaire

      Ainsi, il doit manger, subvenir à ses besoins élémentaires, pour cela travailler. Pour illustrer ma thèse, deux exemples.

      Boris Bergman, ce grand parolier - notamment pour l'immense Bashung - de l'oeuvre duquel est extraite une partie de l'exergue de ce blog, pour payer son biftèque (ma sensibilité anti-spéciste violentée me fait rajouter : de soja) a commis ceci :


      Une autre version :


      Deuxième illustration, Sapho. Elle a besoin de payer son loyer, pas vous ?


      Cela ne l'a pas empêché de reprendre le Maître dans une langue magnifique et avec sa voix tellurique digne de lui, c'est rare.


      Mais aussi l'Astre d'Orient.


      Y en a bien qui fabriquent des pneus, chacun son domaine.

mercredi 14 septembre 2016

Leurs coeurs bougent



Qu'ils sont bons tous les trois, que c'est bon ! Nostalgie, même si je n'ai jamais dégusté la célèbre eau dont s'abreuve la mignonne tard le soir, même si je n'ai jamais mis les pieds à Köln, pas plus qu'à Ostende d'ailleurs, et pourtant... J'ai le mal de ces villes avec en plus le désir de les découvrir. Etat d'âme doux-amer, que l'automne vienne bordel à cul ! Mots qu'on aime à égrener, et égrener encore. J'aime tout particulièrement la dernière strophe, même si je ne la comprends pas totalement rationnellement, mais elle m'évoque un grand désarroi des vies humaines avec des images si simples et si évocatrices !

La Plèbe écoute tout le temps :
Demain soir : Jazzlib' (jazz). Thème de la bi-mensualité : "Jazzlib continue avec les jazzwomen, et personne ne s'en plaindra. Nous avons le plaisir de recevoir la chanteuse qui a fait le buzz sur la toile récemment, et qui a sorti son premier disque. Il s'agit de Camille Bertault et son album s'intitule "En Vie". Voici le clip officiel. Sinon fouillez sur la toile et vous comprendrez pourquoi c'est un phénomène."
JAZZLIB' c'est où, c'est quand, c'est comment ?
Jazzlib' sur radio libertaire 89,4 FM en RP. Tous les 1er et 3e jeudis de 20:30 à 22:00.
Podcast pendant un mois sur la grille des programmes, ou en téléchargement MP3.
Cliquer sur le lien correspondant à LA BONNE DATE (Jazzlib'/entre chiens et loups). (Attention à bien vérifier que vous êtes sur le 1er ou/et 3e jeudi, vous avez en haut à gauche, les semaines disponibles.)"

lundi 27 juin 2016

Reprises des hostilités

   On s'est couché tard hier soir. Dans le pâté ce matin, mais c'était pour la bonne cause, on a entendu de la bonne musique, avec même des reprises comme on les aime quand elles sont réussies.

   Commençons par le retour de notre patriote professionnel, qui, ici, aime les étrangères, avec une reprise de l'excellent San Severino...


... de la chanson de Léo :


   Une autre de l'ami Stéphane, artiste particulièrement pêchu, convivial et drôle, et pas manchot à la six cordes, le type,


empruntée au mal prénommé François, dont la voix eut certainement rejoint le choeur des charivaris actuels et de ses conséquences à court terme, si l'univers n'eut déjà refondu sa vie dans son grand creuset :


   Enfin, une reprise du chanteur catalan Luis Llach par le groupe sympatoche découvert hier, La Rabia. Ah ! Pardon, on me dit dans mon oreillette qu'aucune vidéo n'est trouvable de cette reprise sur le net au stade des compétences informatiques embryonnaires du Directoire secret de La Plèbe. Bon, alors vous aurez droit à Marc Robine, très bien aussi. En français ça s'appelle Le Pieu :


En catalan, L'Estaca :



Voilà, un beau programme en chansons. Salut et fraternité !

vendredi 15 janvier 2016

Un ministre à la boutonnière

N'étant pas compétent pour parler de Pierre Boulez, sauf pour quelques conduites d’orchestres symphoniques (grand rêve de Léo, qui s’y mit en fin de carrière) dans des œuvres magistrales de Debussy, Mahler, Stravinski…, pour lesquelles je n’aurais d’ailleurs pas plus à dire, si ce n’est que j’ai pris un grand pied à leur écoute (mais vu mon amateurisme, j'aurais certainement pris le même pied si ç'avait été Léo à la baguette...) ; vu, donc, mon incompétence boulezienne, je vous passe du Ferré, en live et en studio (je suis toujours un peu stressé et dérangé dans mon confort d’écoute quand Ferré ne sait plus son texte et laisse passer trois ou quatre mesures, bouche bée ou en doublant certains vers, avant de le retrouver, se rattrapant à ce moment là en accélérant son débit à la va comme je te mitraille). 

Avec image animée du récitant et de ses trous de mémoire

Sans image animée de l'artiste scandant, mais sans trous de mémoire

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !*

La Musique... La Musique...
Où elle était la Musique ?

Dans les salons lustrés aux lustres vénérés ?
Dans les concerts secrets aux secrets crinolines ?
Dans les temps reculés aux reculs empaffés ?
Dans les palais conquis aux conquêtes câlines ?

C'est là qu'elle se pâme c'est là qu'elle se terre la Musique...
Nous c'est dans la rue qu'on la veut la Musique !
Et elle y viendra !
Et nous l'aurons la Musique !

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !

Depuis voilà bientôt trente ans
Depuis voilà bientôt dix jours
Depuis voilà bientôt ta gorge
Depuis voilà bientôt ta source
Depuis que je traîne ma course
Au creux des nuits comme un forçat
A patibuler mon écorce

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !

Je suis un arbre non daté
Depuis que je bois à ma porte
Et que de l'enfer tu m'apportes
De quoi trancher sur l'avenir
Depuis que rien ne se dévore
A part les ombres sur le mur
Depuis que tu me sers encore
La défaite sur canapé

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !

Une araignée m'a dit " bonsoir "
Elle se traînait au crépuscule
Depuis que mon âme bascule
Vers des pays plus mécaniques
Depuis que gavé de musique
Je vais porter ma gueule ailleurs
Une araignée m'a dit, d'ailleurs
"Le tout Léo, c'est d'avoir la pratique !"

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !

Ludwig ! Ludwig ! T'es sourdingue ?
Ludwig la Joie Ludwig la Paix
Ludwig ! L'orthographe c'est con !
Et puis c'est d'un très haut panache
Et ton vin rouge a fait des taches
Sur ta portée des contrebasses
Ludwig ! Réponds ! T'es sourdingue ma parole !

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !
Cela doit-il être ? Cela est !

La Musique... La Musique...
Où est-elle aujourd'hui ?
La Musique se meurt Madame !
Penses-tu ! La Musique ?

Tu la trouves à Polytechnique
Entre deux équations, ma chère !
Avec Boulez dans sa boutique
Un ministre, ou deux, à la boutonnière

Dans la rue la Musique !
Music ? in the street !
La Musica ? nelle strade !
Beethoven strasse !

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !
Cela doit-il être ? Cela est !


*Le dernier mouvement du quatuor à cordes no 16 en fa majeur, op. 135, de Ludwig van Beethoven porte une inscription de la main du compositeur : « Muß es sein? Es muß sein! » (« Le faut-il ? Il le faut ! »). Il s'agit probablement d'une référence à une conversation entre deux amis surpris par le musicien, qui s'est amusé de l'opposition et qui en fait une traduction musicale, même si on peut y voir des connotations métaphysiques, puisque le verbe « müssen » porte la notion de nécessité inévitable et peut donc facilement amener la notion de destin (littéralement : « Cela doit-il être ? Cela doit être ! »).
Wikipédia. 

Müssen (v.) : devoir. Ex. : Wir müssen widersetzen = Nous devons résister.

lundi 23 novembre 2015

De la chemise IV

   Boris Vian est l'auteur d'au moins 400 chansons. De nombreuses n'ont pas été chantées, d'autres l'ont été par maints interprètes, plus ou moins bons. Ici c'est l'ami Mouloudji qui s'y colle. Que ce soit l'auteur ou l'interprète, j'ai mis du temps à les apprécier, c'est récent. Pour Vian peut-être que quand j'étais concierge dans les 90's j'ai trop entendu sur mon poste à transistor la Java des bombes atomiques, générique d'une émission pacifiste (qui existe toujours et dont la chanson introductive est restée la même ; heureusement, j'ai changé de job et ne suis plus à l'écoute depuis lurette à c't' heure). Cette chanson je ne l'ai jamais comprise. "Mon oncle" ("infâme bricoleur", etc.), c'est un gentil ou un méchant ? Méchant, il fabrique des bombes atomiques ; bon, il fait sauter ministres et officiels ; méchant, il finit premier ministre (excusez-moi pour le schématisme de mon analyse critique, mais j'ai fait mes études dans ma loge...). Et puis je ne sais pas, la musique et l'interprétation me sciaient les oneilles. Jusqu'au jour où j'ai entendu dans l'émission Dans l'herbe tendre, la Messe en Jean Mineur. Là je me suis dit que l'auteur d'une telle chanson ne pouvait être vraiment mauvais. En plus je viens de découvrir dans le vieux Série noire me venant de mon père que je viens de commencer (La Dame du lac de Chandler), qu'il est traduit par les Vian ! quel multi-talent !
   Quant à Mouloud, mon parcours avec lui fut similaire à celui que je menai avec Boris, je n'avais entendu que des chansons un peu larmoyantes (comme celle ci-dessous, certes) et n'ai découvert le joyeux luron qu'ultérieurement.
   Pour plus de choses sur Vian et Mouloud, on peut cliquer.


Ils ont sonné à ma porte
Je suis sorti de mon lit
Ils sont entrés dans ma chambre
Ils m'ont dit de m'habiller

Le soleil par la fenêtre
Ruisselait sur le plancher
Ils m'ont dit mets tes chaussures
On chantait sur le palier

J'ai descendu l'escalier
Entre leurs deux uniformes
Adossé à une borne
Un clochard se réveillait

Ils me donneront la fièvre
La lumière dans les yeux
Ils me casseront les jambes
A coups de souliers ferrés

Mais je ne dirai rien
Car je n'ai rien à dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien

Ils m'ont emmené là-bas
Dans la grande salle rouge
Ils m'ont parqué dans un coin
Comme un meuble... comme un chien

Ils m'ont demandé mon âge
J'ai répondu vingt-sept ans
Ils ont écrit des mensonges
Sur des registres pesants

Ils voulaient que je répète
Tout ce que j'avais chanté
Il y avait une mouche
Sur la manche du greffier

Qui vous a donné le droit
De juger votre prochain
Votre robe de drap noir
Ou vos figures de deuil

Je ne vous dirai rien
Car je n'ai rien à dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien

Ils m'ont remis dans la cage
Ils reviennent tous les jours
Ils veulent que je leur parle
Je me moque des discours

Je me moque des menaces
Je me moque de vos coups
Le soleil vient à sept heures
M'éveiller dans mon cachot

Un jour avant le soleil
Quelqu'un viendra me chercher
On coupera ma chemise
On me liera les poignets

Si vous voulez que je vive
Mettez-moi en liberté
Si vous voulez que je meure
A quoi bon me torturer

Car je ne dirai rien
Je n'ai rien à vous dire
Je crois à ce que j'aime
Et vous le savez bien.

   Ensuite, dans le cadre du jumelage de toutes les antennes régionales de Radio Guépéou (special joke), celle-ci, extraite d'un album que personnellement j'emporterais sur l'île déserte. Parfois des personnes se trompent connement, ou sont de véritables ordures dont l'inspiration artistique les dépassant produit de purs chefs d'oeuvres, ce qui est le cas de l'apologiste sénile d'un des plus grands tueurs en série du XXème siècle doublé d'un profanateur des saints noms de révolution, communisme, prolétariat, auteur du magnifique poème ci-dessous référencé...
Quant à Ferré, il est inégal, et peut parfois me scier les oreilles aussi quand il se met à gueuler (surtout en public, et avancé en âge) pour compenser des textes et des musiques abscons et sans saveur, mais il a créé des merveilles, entre autres et peut-être particulièrement quand il chante les poètes.


Ecouter aussi cette version

Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que la danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit
Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s'efface
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri.

jeudi 18 juin 2015

On sèmera

«C’est pourquoi l’amour n’est identique qu’avec la raison, mais non avec la foi : car comme la raison, l’amour est de nature libre, universelle, alors que la foi est étroite et limitée».
Ludwig Feuerbach, l'Essence du christianisme (il n'en a plus pour longtemps, avec le pic pétrolier tout ça...).

Patricia Petibon - On s'aimera, de Léo Ferré

"Oui, à nous seuls, qu’on appelle ennemis de la religion chrétienne, à nous seuls il est réservé et même il nous est fait le devoir suprême de pratiquer effectivement l’amour, ce commandement suprême du Christ et cette unique essence du véritable christianisme, même dans les combats les plus brûlants."
Michel Bakounine, la Réaction en Allemagne (rien à voir avec le Hareng de Bismarck).

Au vu de la vidéo ci-dessus, je reste résolument bakouninien.

vendredi 12 juin 2015

Le côté clair-obscur de la Force

Que les délicats se rassurent, il y aura aussi des orgies de nuances.
Marcel Moreau

Et mon mal est délicieux
Guillaume Apollinaire

Les Poteaux de l'émission et du blog Dans l'herbe tendre avaient eu la gentillesse voici quelques temps de publier un petit balbutiement de ma part à propos des reprises de Verlaine par Ferré et Debussy. Comme j'aime beaucoup le pauvre Lélian, le monégasque et le pote de jeunesse de Satie, je remets ça.
Déjà, je tiens à dire que je considère les trois albums de Léo reprenant les poèmes de Baudelaire, Verlaine / Rimbaud, et Aragon (même si je n'ai aucune sympathie pour la guépéou), comme des chefs d'oeuvres aptes à me faire venir les larmes aux yeux les jours de fatigue où mes résistances de mâle sont affaiblies. Idem pour certains poèmes d'Apollinaire (par exemple Marie, cité ci-dessus). Par contre, je ne parviens pas à retrouver sur Youtube les versions du vinyl Verlaine / Rimbaud que j'avais à 20 ans, et celles que j'ai trouvées, que ce soit pour "Il pleure dans mon coeur" ou pour celle que vous pourrez visionner plus bas, me déçoivent et me frustrent un peu. D'autre part, je sais que tout le mérite ne revient pas au chanteur pour cette aspect de son oeuvre, mais que sa compagne d'alors, Madeleine, y était pour beaucoup.

Clair de lune

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

Paul Verlaine, Fêtes galantes


Bonjour tristesse ! donc, encore une fois. Mais quelle tristesse voluptueuse. A croire que la beauté fait naître ce sentiment, mais une beauté lunaire, rien à voir avec la robuste joie que nous éprouvons aux rudes travaux des champs quand le soleil frappe nos nuques enflammées, ou avec l'exaltation solaire qui nous prend parfois au haut de l'échafaudage. Il est vrai qu'ici la tristesse est masquée, elle prend les oripeaux de cette joie presque obligatoire de nos jours. Mais la nature reprend le dessus, les oiseaux rêvent, les jets d'eau sanglotent d'extase. Je crois que "Vôtre âme" s'adresse à Verlaine lui-même, le garçon étant assez égocentrique et friand d'apitoiement sur soi, ça me rappelle quelqu'un à une époque : est-ce pour cela que j'éprouve de la tendresse pour lui ? Son âme est un paysage choisi, où une voluptueuse et esthétique tristesse se masque derrière la fête, la musique, la danse, et pourquoi pas les orgies d'alcool auxquelles s'adonnait Paul. Pourquoi cette tristesse fondamentale ? On ne sait, elle est cosmique, métaphysique ("ce mal est sans raison"), peut-être le sentiment de l'impermanence que le ciel nocturne évoque. Certainement un sentiment d'exil face à l'ineffable harmonie pressentie mais toujours fuyante de ces bonnes heures où "la sève est du champagne et vous monte à la tête" Rimbaud... Peut-être par l'intuition que derrière cette harmonie, il y a des carnages (lire absolument la nouvelle de Dino Buzatti : "Douce nuit", dans le recueil Le K).


La version de Gabriel Ferré

"Nous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune"
Louis Aragon

Ecoutable ici par Philippe Léotard, mais je préfère la version de Ferré , un pur diamant. Les clairs de lune, les statues, le temps qui passe. Même si les généraux aux 40 médailles ne m'ont jamais fait vibrer. Pour la petite histoire, Jean Ferrat, plutôt compagnon de route, comme Aragon, et ayant également repris quelques uns de ses poèmes, engagea une polémique avec Ferré en chantant "Je ne chante pas pour passe le temps". Il accusait ainsi l'anar Ferré de petite bourgeoisie se tirant sur la nouille en chantant des chansons pour s'aider à vivre, alors que lui chantait pour accomplir les consignes du Parti, illustrant par là ce que dénonçait Benjamin Péret dans Le Déshonneur des poètes, et Vaneigem dans le Traité : « Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre. » Cela dit je trouve aussi les chansons de Ferrat magnifiques, comme quoi, et on revient au thème de cet article, c'est pas tout noir, c'est pas tout blanc (rouge en l'occurrence).

La version de Claude Debussy

Une autre interprétation du poème de Verlaine m'est venue en y réfléchissant. N'y a-t-il pas un lien avec sa bisexualité. Les masques et les poses que prennent les homos dans un monde qui leur est hostile, pour participer à la fête quand même, ne pas être ostracisés, vouloir s'y croire soi-même à sa place et heureux d'ailleurs. Et puis non, ça ne fonctionne pas, difficile de jouer les Arlequins quand on se sent le coeur d'une Colombine, de jouer les bourdons quand, comme le baron de Charlus dans Sodome et Gomorrhe, on se sent comme la fleur épanouissant ses trésors de parfums et de couleurs dans l'attente du polinisateur qui viendra la féconder. Ce double jeu, crée la mélancolie. Et ces fêtes nocturnes dans la nature peuvent évoquer certains lieux de rendez-vous hétérodoxes, aussi. Quand à la lune, son potentiel symbolique n'a, à ce jour, toujours pas été épuisé, surtout dans le cadre d'une étude sur celui qui, avec Arthur Rimbaud, écrivit le fameux Sonnet du trou du cul.

En prime la version de Léo Fauré

Mais las ! Cessons de nous poser ces questions de femmelons (comme dirait le très sympathique Pierre-Joseph Proudhon). De toute façon, aujourd'hui, avec la pollution du ciel nocturne, ou pollution lumineuse, terminé les nuits au clair de lune. Idem pour les états d'âmes qui vont avec. Souriants et bronzés dans le monde d'Areva.

A moins qu'on puisse se retrouver, les amis, dans un désert d’Atacama plébéien et poétique...