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vendredi 9 novembre 2018

En marche !


À M. Charles Baudelaire
Hauteville-House, 6 octobre 1859.

   Votre article sur Théophile Gautier, Monsieur, est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne.
   Je n’ai jamais dit l’Art pour l’Art ; j’ai toujours dit l’Art pour le Progrès. Au fond, c’est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! c’est le mot du Progrès ; c’est aussi le cri de l’Art. Tout le verbe de la Poésie est là. Ite.
   Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants Les Sept Vieillards et Les Petites Vieilles, que vous me dédiez, et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau.
   L’Art n’est pas perfectible, je l’ai dit, je crois, un des premiers, donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et pour les égaler, il faut déplacer l’horizon de l’Art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l’homme aussi se déplace. Les pas de l’Humanité sont donc les pas même de l’Art. — Donc, gloire au Progrès.
   C’est pour le Progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.
   Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l’êtes. Vous êtes, Monsieur, un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le Beau. Donnez-moi la main.
   Victor Hugo.
   Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage !


Les Sept Vieillards
A Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,
Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.
Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
A quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.
Sosie inexorable, ironique et fatal,
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
- Mais je tournai le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l'absurdité !
Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Un vieillard dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux.

 On eût dit sa prunelle trempée dans le fiel.

Les Petites Vieilles
A Victor Hugo

I
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,
Et lorsque j'entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.
- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !

II
De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !
L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III
Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier !

IV
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
Je vois s'épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Où serez-vous demain, Èves octogénaires ?

mercredi 22 mars 2017

La dose de Wrobly : ventôse 2017 ère commune

      Je n'ai pas beaucoup lu ce mois-ci. Il faut dire que j'ai eu du mal avec Austria, dont je vous ai déjà parlé ici. C'est bien écrit, on ne s'ennuie pas une seconde, c'est sous forme d'enquête du narrateur censé ne faire qu'un avec l'auteur, avec des va et vient temporels, des focalisations sur chaque personnage... Mais c'est tellement horrible, ce tortionnaire, violeur, assassin, incestueux, séquestreur, bon père de famille et patriarche, ayant longuement prémédité le forfait l'ayant rendu célèbre, comme une araignée sa toile avant d'y condamner ses proies, le pire étant qu'il est rigoureusement impossible que personne, pendant 24 ans, locataires du rez-de-chaussée, voisins, facteur, propre femme et enfants ayant eu la chance de remonter du tortionnaire, d'ailleurs certains on témoigné avoir entendu des bruits étranges, mais n'avoir fait qu'éluder par des interprétations plus ou moins fantaisistes, le tout tiré d'un fait divers réel et récent (2008, l'année Tarnac) dont on peut voir quelques images sur le net, que j'avais physiquement du mal à prendre le livre, c'était pénible. Il y a pourtant des passages drôles, mais on rit jaune (l'avocat faisant visiter la maison du crime, cynique et sarcastique au premier abord, finalement clairement traumatisé par ce job et dépressif, qui finit par se foutre en l'air sur l'autoroute ivre mort). Cependant Wrobly n'a jamais abandonné un livre en cours de route, et il avait quand même très envie de voir où voulait en venir l'auteur, au bout du compte, à part taper sur l'Autriche... 


      - Alain Decaux.- Victor Hugo.
     Wrobly aime lire de tout. Du beau, du bon, et parfois même du benêt. Des ennemis même à l'occasion, pour mieux les connaître. De temps en temps il arpente les étagères et pioche l'ouvrage d'autrui. C'est le cas ici. Un peu suffocant et blême après Austria, j'ai eu envie de me rafraîchir avec une bio mainstream du père Hugo, que j'aime bien. Je connais ses défauts, d'ailleurs la seule monographie sur sa vie que j'avais lue avant était de Paul Lafargue, dont la thèse essentielle était que Victor n'était qu'une girouette bourgeoise. Je me souviens que cette brochure était éditée par Lutte Ouvrière. Je préfère Hugo. Quant à l'auteur de cette biographie-ci, on pouffe de suite en lisant son nom. On se souvient des imitations aussi débiles que l'original était caricatural à la TV de notre enfance (je parle pour les plus de 45 ans). On sait aussi ce que sont les académiciens français, une bande d'incompétents réactionnaires et férocement machistes, inutiles, attachés à un folklore grotesques, paresseux comme des chats, ce qui pourrait être une qualité, mais se permettant de donner des leçons de français aux locutrices et aux locuteurs. On n'ignore pas non plus qu'un historien de plateau télé n'a d'historien que le nom, comme un philosophe se gavant du fromage médiatique n'est philosophe que dans le miroir de son ego surdimensionné. Mais parfois, l'un comme l'autre, peuvent-être des compilateurs, nuls certes, mais dont la surproduction littéraire peu de temps à autre apporter une certaine détente, quelqu'amusement et quelques informations ou piqûres de rappel, faciles à lire. Ainsi Decaux, plagiant j'imagine les ouvrages de spécialistes sérieux de son époque, dissipe quelques idées reçues sur la vie de l'auteur des Misérables. Par exemple, Hugo a toujours dit qu'il était fils d'un père officier de l'armée républicaine, et d'une mère chouanne. Comme c'est romantique cette union des contraires ! Eh bien rien n'est plus faux, le père d'Adèle a tissé consciencieusement une pure légende autour de sa vie, pour la postérité. Sa mère, Nantaise, était d'une famille terroriste, très proche de Carrier, le génocideur de vendéens et de chouans. Elle a même dû à un moment quitter Nantes avec les siens, non par peur des bleus, mais par peur des représailles des rescapés d'une population civile décimée. Bref, Histoire et petite histoire, je me fais plaisir sans trop d'effort.



     - James Meek.- Un acte d'amour.
     "J'ai dit à Chanov qu'il avait cruellement manqué. Il m'a répondu qu'il ne pouvait pas participer à cela. En prononçant "cela", il pointait son doigt vers l'endroit d'où je venais. Il m'a demandé où était le reste du régiment. Je lui ai appris que la plupart des hommes avaient péri. Il a hoché la tête, ajoutant qu'on parlerait quand même de victoire.
     J'ai voulu savoir ce qu'il entendait par là. Il a répondu que ceux qui commandaient, le tsar, ses maréchaux, les grands capitalistes et autres financiers, ne réfléchissaient pas en terms de vie ou de mort de simples individus, pas plus qu'ils ne comptaient les roubles et les dollars en coupures unitaires. En affaire, à la table de jeu, ils perdaient des milliers pour gagner des millions ; et quand ils perdaient des millions, il leur en restait bien d'autres en réserve. Ils dépensaient les hommes de la même manière. Un régiment d'un millier d'âmes était une mise insignifiante."
     Si vous souhaitez vous émanciper de l'oppresseur, de "ses généraux, ses nobles et ses capitalistes", faire la nique au "président français", ses "courtisans", "leurs états-majors et leurs places boursières, aussi riches et puissants fussent-ils", et vivre le communisme dès aujourd'hui, vous apprendrez dans ce livre un moyen simple et tranchant (mais non, ce n'est pas la guillotine), comment n'y avons nous pas pensé plus tôt ? de parvenir enfin au paradis sur terre.

     Un livre enthousiasmant et captivant que m' a conseillé l'ami Jules, entre aventure, Histoire (1919 en Sibérie, une compagnie tchèque bloquée - j'ignorais complètement cet épisode de la guerre de 14 - les rouges avancent...), suspense, humour du désespoir (la déjeuner chez le capitaine Matula est, entre autre, savoureux). Merci l'ami pour ce bon plan. Il parait que Johnny Depp est en train (le Transsibérien ?) d'en faire un film, ça fait un peu peur. On préfère repenser à Corto Maltese en Sibérie, avec des personnages aussi dingues et fantasques que Raspoutine ou le baron Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg... J'ai pensé aussi à Jack London, à Croc-Blancs par exemple, même si ça se passe de l'autre côté du détroit de Béring, chez les voisins. Anecdote : bien que récent, ce livre était déjà relégué au magasin de la bibliothèque, et je crois bien être le seul à l'avoir emprunté.... Ils ne savent pas ce qu'ils perdent !

     Un petit bémol cependant, que je rajoute après coup (31/03/2017). L'auteur cite précisément ses sources à la fin du roman, cependant il ne dit rien de celui qui, me semble-t-il, lui a inspiré le personnage de Samarin. Ses théories sans scrupules, son fanatisme "révolutionnaire" l'autorisant à tout écraser, à tout trahir sur son passage, m'a diablement fait penser à Netchaïev, ce jeune opportuniste, manipulateur et retors, escroc et assassin à ses heures (de camarades bien entendu), renouvelant la théorie de Machiavel (pour lequel j'ai plus de sympathie), mais au service de la révolution russe (quelle révolution attendre de telles pratiques? pas celle d'un "anarchiste révolutionnaire" comme l'auteur aime qualifier Samarin à plusieurs moments et de manière un peu surprenante dans le fil du récit, nulle exposition préalable ne nous y ayant préparé ; je penche plus pour ma part à celle des chefs bolcheviques). Au début du récit d'ailleurs, c'est à vérifier mais j'en suis quasi sûr,  le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev apparaît, sans que l'auteur en soit cité, récité par la petite amie de Samarin. Comme le roman est visiblement inspiré des romans russes, on saisit bien le clin d'oeil, car Dostoïevski lui-même s'était servi de Netchaïev pour camper un de ses personnages, je ne me souviens plus dans quel ouvrage, dénigrant par ce fait tous les révolutionnaire. Par ailleurs, Bakounine est évoqué à un moment, comme une clé tombée dans la soupe, ce Bakounine vieillissant qui s'était lui-même laissé circonvenir, et s'était, contre tout bon sens mais avec une grande affection, attaché à ce sinistre trublion, vers 1870.

Bref, это здорово (eto zdorovo) !

mardi 31 mars 2015

Une sans rue

« Elle cousait dix-sept heures par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu coquine ? Que voulait-on d’elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu’il lui fallait cent francs, tout de suite; sinon qu’il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu’elle deviendrait ce qu’elle pourrait, et qu’elle crèverait, si elle voulait. — Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état à gagner cent sous par jour ? — Allons ! dit-elle, vendons le reste. L’infortunée se fit fille publique. »
Extrait d’un manuscrit sauvé par Madame Juliette Drouet, alors que son auteur, menacé d’une arrestation certaine par les sbires du hacheur de parisiens Napoléon le Petit en décembre 1851, avait dû prendre la fuite et s’exiler. Cet auteur, aimé, adoré, admiré, vénéré par cette même Dame Drouet, eut une certaine notoriété pour laquelle l’inspiration, le soutien, les encouragements, la consolation, la tendresse, la sensualité, l'intelligence, le travail de « Juju » furent essentiels.


Repères historiques :
- Coup d’Etat de Napoléon III, décembre 1851 : 400 parisiens saignés ; - Journées de répression de juin 1848, 2ème république : 5000 parisiens occis ;
- Répression de la Commune de Paris, mai 1871, 3ème république : 7500 parisiens abattus.
La grâce séduisante d'une gorge naissante
Un nuage de taffetas cachant ses doux appâts
C'est Juliette Drouet partant pour Guernesey
Où trottent des ânons portant de longs caleçons

Dans la vieille diligence qui sautille en cadence
Elle tire de son corsage un merveilleux message
Et Juliette Drouet plus fraîche qu'un bouquet
Se met à le relire et rougit de plaisir

Près d'elle sur la banquette un argousin la guette
On ne plaisantait pas sous Napoléon III
Mais Juliette Drouet jette au loin le billet
Un chevreau le dévore le pandore s'endort

Mais voici Guernesey, Juliette aux aguets
Aperçoit sur le port la barbe de Victor
Tous les vieux Anglo-Normands sourient en les voyant
Marcher bras dessus, bras dessous se faire les yeux doux

Les petits ânes en caleçon ouvrent de grands yeux ronds
On ne voit pas tous les jours le génie et l'amour
Dans le champ des étoiles une faucille d'or
Juliette s'endort dans les bras de Victor

Une faucille d'or dans le champ des étoiles
Veille jusqu'à l'aurore sur Juliette et Totor

Ricet Barrier.