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mercredi 24 août 2022

La dose de Wrobly : thermidor 2022 E.C.

- Guy de Maupassant.- Boule de suif.
   Comme je vous l'écrivais naguère, je prends un réel plaisir à relire Maupassant. On avait déjà évoqué le petit chef-d'oeuvre qu'est la nouvelle Boule de suif ici, à propos du film Oyuki la vierge (マリヤのお雪, Maria no Oyuki) de Kenji Mizoguchi (1935), adaptation de cette cruelle et ironique histoire. Cruelle au sein de la diégèse, pour la pauvre héroïne, prostituée généreuse et courageuse, même si cocardière, qui se voit mépriser et ignorer par une bande de bourgeois à qui elle a sauvé la mise, sur leur insistance hypocrite et lâche, en couchant avec l'officier prussien qui les retenait en otage. Mais cruelle aussi, oh ! combien, même si réaliste, pour ces bourgeois eux-mêmes, dans les descriptions que le narrateur fait d'eux. Le mois précédent j'avais lu 500 pages de Bakounine période 70 à 72, la même époque, tentant d'organiser l'abolition de la bourgeoisie ainsi que de toute classe sociale au sein de l'Association Internationale des Travailleurs, et en proie aux manœuvres haineuses de Karl Marx, qui le méprisait en premier de la classe mais qui depuis toujours craignait qu'un révolutionnaire de cette envergure fasse de l'ombre à son ambition de pontife du socialisme au sein de la même Internationale ou ailleurs, et intriguait à ses dépends, usant avec virtuosité de l'intrigue, de la calomnie et de l'injure, avec l'aide de son valet de pied Engels et de leur groupe de fidèles. Bakounine décrit excellemment la bourgeoisie et son évolution en tant que classe, qui fut révolutionnaire au temps de l'ancien régime, mais devint ensuite la tique dans le cou des masses que l'on connaît. Cependant à aucun moment dans ces 500 pages ne lit on une description d'un caractère individuel, même si évidemment déterminé en partie importante par la classe sociale, de ces bourgeois, Bakounine répugnant d'ailleurs à toute attaque personnelle et restant dans la critique radicale des positions (idéologiques ou sociales). Ici on a cette critique individuelle, on constate quelle racaille le privilège et l'exploitation peut créer, et on jouit de la méchanceté avec laquelle elle est représentée, même si on enrage toujours de la voir gagner à la fin, jusqu'à aujourd'hui. Il paraît que Maupassant posait au réactionnaire, comme beaucoup des ses semblables gens de lettres (après tout des bourgeois, eux aussi), et des meilleurs, une manière de se rendre intéressant, de ne pas risquer le politiquement correct, les bons sentiments ou l'attribut de Bisounours, d'être plus anti-conformiste que les anti-conformistes en dénonçant confortablement le conformisme de l'anti-conformisme (voir aussi Casanova plus bas). Ils ne sont d'ailleurs jamais autant mauvais (enfin c'est mon point de vue), que dans leurs tirades à deux centimes pour défendre l'ordre face aux rêveurs. Mais là, dans cette incarnation de la lutte des classes et de la dégénérescence et la corruption humaine qu'elle implique chez les dominants, je dis chapeau et merci !
   Les autres nouvelles du recueil, moins cultes, sont malgré tout bien agréables, avec suspense et chute, drôles ou glaçantes, comme celle où on assiste à la torture jusqu'à la mort d'un être simple, débonnaire et sans défenses (comme Boule de suif ?) par un jeune bourreau "sournois, féroce, brutal et lâche".
- Giacomo Casanova de Seingalt.- Journal tome VII.
   Au début de ce volume Casanova rencontre Voltaire à Genève. Je savais que les deux personnages se détestaient cordialement. Ici c'est leur première rencontre, toute d'admiration, mais aussi d'orgueil chez le trentenaire vénitien, de curiosité étonnée chez le briscard de la polémique. On est en 1760, année de naissance de ce cher Babeuf. Eh bien même si on a beaucoup de réserves à l'égard de Voltaire, malgré son héroïque dézingage des absurdes dogmes religieux encore dangereusement au pouvoir à l'époque (il est déiste, pour un despotisme éclairé, raciste paraît-il, méchant à l'égard de Rousseau notamment - Rousseau qu'on rencontre dans le tome précédent quand Casanova lui rend visite à Montmorency, et qui semble complètement insignifiant, pâle, popote, lui qu'on désigne souvent comme l'un des ferments de l'éruption révolutionnaire ultérieure ! - systématiquement sarcastique donc surplombant et blessant, et pas seulement à l'encontre du pouvoir et des dominants... mais on n'a pas lu les œuvres complètes), ici les dialogues sont à son net avantage face à un Casanova qui pose au réactionnaire (voir fiche précédente), partisan de Hobbes, d'un peuple sous la botte, maintenu en laisse par la superstition. Décevant, même si le mythe libertin est déjà bien écorné, après les 6 premiers tomes lus à la lumière de Me too, de Balance ton porc, et plus généralement des luttes féministes. Il est clair et parfois avoué en toute "innocence", que cette collection n'a pu être constituée sans violence parfois, souvent... En tout cas sans relation léonine, de prostitution plus ou moins assumée, dans un monde ou la femme n'est qu'un bien meuble à la disposition du bon plaisir patriarcal. Après Genève l'écrivain aventurier va donc faire accoucher une nonne prenant (et perdant finalement) les eaux à Aix-les-bains pour camoufler sa grossesse, puis pénétrer lui même dans le temple afin d'y sacrifier sur l'autel de l'amour grâce à son ministre portatif et télescopique qu'il affuble parfois d'une capote anglaise pour nous faire rire. En matinée il va coucher avec la femme d'un joueur professionnel complaisant l'ayant missionnée à retenir le grand joueur Casanova à Aix. La maîtresse d'un marquis, partie intégrante de cette compagnie de joueurs qui avait jeté un dévolu sur sa cassette, tente également de le séduire pour le faire rester, mais Giacomo en a marre et une fois sa religieuse ramenée par deux déléguées de la converse à son couvent, il prend la tangente, vers d'autres aventures à Grenoble, ou il convoite une jeune et sage jeune femme de 17 ans, non sans prendre en attendant individuellement d'abord puis collectivement les deux filles et la nièce de son concierge, etc., etc. C'est souvent niais, notamment les dialogues et joutes amoureuses, mais ça se lit vite et bien, et parfois ça fait sourire... ou grincer des dents... Pour se délasser après 500 pages de Bakounine.

Extraits :

Casanova et Voltaire :

— Si Horace avait eu à combattre l’hydre de la superstition, il aurait, comme moi, écrit pour tout le monde.
— Vous pourriez, ce me semble, vous épargner de combattre ce que vous ne parviendrez pas à détruire.
— Ce que je ne pourrai pas achever, d’autres l’achèveront, et j’aurai toujours la gloire de l’avoir commencé.
— C’est fort bon ; mais, supposé que vous parvinssiez à détruire la superstition, avec quoi la remplaceriez-vous ?
— J’aime bien cela ! Quand je délivre le genre humain d’une bête féroce qui le dévore, peut-on me demander ce que je mettrai à la place ?
— Elle ne le dévore pas ; elle est, au contraire, nécessaire à son existence.
— Nécessaire à son existence ! horrible blasphème dont l’avenir fera justice. J’aime le genre humain, je voudrais le voir comme moi libre et heureux, et la superstition ne saurait se combiner avec la liberté. Où trouvez-vous que la servitude puisse faire le bonheur du peuple ?
— Vous voudriez donc la souveraineté du peuple ?
— Dieu m’en préserve ! il faut un souverain pour gouverner les masses.
— Dans ce cas, la superstition est donc nécessaire, car sans cela le peuple n’obéira jamais à un homme revêtu du nom de monarque.
— Point de monarque, car ce mot exprime le despotisme que je hais comme la servitude.
— Que voulez-vous donc ? Si vous voulez que celui qui gouverne soit seul, je ne puis le considérer que comme un monarque.
— Je veux que le souverain commande à un peuple libre, qu’il en soit le chef au moyen d’un pacte qui les lie réciproquement, et qui l’empêche de jamais tourner à l’arbitraire.
— Addison vous dit que ce souverain, ce chef, n’est pas dans les existences possibles. Je suis pour Hobbes. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. Un peuple sans superstition serait philosophe et les philosophes ne veulent pas obéir. Le peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il est écrasé, foulé et tenu à la chaîne.
— C’est horrible, et vous êtes peuple ! Si vous m’avez lu, vous avez dû voir comment je démontre que la superstition est l’ennemie des rois.
— Si je vous ai lu ? Lu et relu, et surtout quand je ne suis pas de votre avis. Votre passion dominante est l’amour de l’humanité. Et ubi peccas. Cet amour vous aveugle. Aimez l’humanité, mais aimez-la telle qu’elle est. Elle n’est pas susceptible des bienfaits que vous voulez lui prodiguer, et qui la rendraient plus malheureuse et plus perverse. Laissez-lui la bête qui la dévore : cette bête lui est chère. Je n’ai jamais tant ri qu’en voyant Don Quichotte très embarrassé à se défendre des galériens auxquels, par grandeur d’âme, il venait de rendre la liberté.
— Je suis fâché de vous voir une si mauvaise idée de vos semblables. Mais, à propos, dites-moi, vous trouvez-vous bien libres à Venise ?
— Autant qu’on peut l’être sous un gouvernement aristocratique. La liberté dont nous jouissons n’est pas aussi grande que celle dont on jouit en Angleterre, mais nous sommes contents.
— Et même sous les Plombs ?
— Ma détention fut un grand acte de despotisme ; mais, persuadé que j’avais abusé sciemment de la liberté, je trouvais parfois que le gouvernement avait eu raison de me faire enfermer sans les formalités ordinaires.
— Cependant vous vous êtes échappé.
— J’usai de mon droit comme ils avaient usé du leur.
— Admirable ! Mais de cette manière personne à Venise ne peut se dire libre.
— Cela se peut ; mais convenez que, pour être libre, il suffit de se croire tel.
— C’est ce dont je ne conviendrai pas facilement. Nous voyons, vous et moi, la liberté sous un point de vue fort différent. Les aristocrates, les membres mêmes du gouvernement ne sont pas libres chez vous ; car, par exemple, ils ne peuvent pas même voyager sans permission.
— C’est vrai, mais c’est une loi qu’ils se sont volontairement imposée pour conserver leur souveraineté. Direz-vous qu’un Bernois n’est pas libre parce qu’il est sujet aux lois somptuaires, quand c’est lui-même qui est son législateur ?
— Eh bien ! que partout les peuples fassent leurs lois.

La capote anglaise sous Louis XV :
 
   Quand nous fûmes l’un et l’autre dans l’état de simple nature, et tels qu’étaient Adam et Ève avant d’avoir mordu la fatale pomme, je la plaçai comme elle était représentée et, à mon aspect, devinant ce que j’allais faire, elle ouvrit ses bras pour me recevoir ; mais je lui dis d’attendre un moment, car j’avais aussi dans un petit paquet quelque chose qui lui ferait plaisir.
   Je tire alors de mon portefeuille un petit habit d’une pellicule transparente d’environ huit pouces, sans issue et orné à son entrée d’une faveur rose passée dans une coulisse. Je lui présente cette bourse préventive, elle la contemple, l’admire, rit de tout cœur, et me demande si je m’étais servi de pareils vêtements avec sa sœur de Venise.
   « Je veux te costumer moi-même, mon ami, et tu ne saurais croire combien cela me rend heureuse. Dis-moi pourquoi tu ne t’en es pas servi la nuit passée ? Il me parait impossible de n’avoir pas conçu. Eh ! que je serai malheureuse si cela est ! Que ferai-je dans quatre ou cinq mois, quand je ne pourrai plus douter de mon état ?
   - Ma chère amie, le seul parti à prendre est de ne pas y penser, car si le mal est fait, il est sans remède ; mais, ce que je puis te dire, c’est que l’expérience et un raisonnement conforme aux lois connues de la nature peuvent nous faire espérer que nos doux ébats d’hier n’auront aucune conséquence fâcheuse. On dit et on a écrit qu’après les couches la femme ne peut pas concevoir avant d’avoir revu certaine apparition que tu n’as pas encore vue, je crois.
   - Non, Dieu merci.
   - Eh bien ! éloignons toute pensée de trouble et d’avenir funeste qui ne pourrait que nuire à notre félicité actuelle.
   - Je me console entièrement : mais je ne comprends pas comment tu crains aujourd’hui ce que tu ne craignais pas hier ; car je ne suis pas différente aujourd’hui.
   - L’événement, ma chère, a quelquefois donné un cruel démenti aux plus grands physiciens. La nature, plus savante qu’eux, a ses règles et ses exceptions ; gardons-nous de la défier et pardonnons-nous si nous l’avons défiée hier.
   - J’aime à t’entendre parler en sage. Oui, soyons prudents, quoi qu’il m’en coûte. Allons ! te voilà coiffé comme une mère abbesse ; mais, malgré la finesse de l’enveloppe, le petit personnage me plaisait beaucoup plus tout nu. Il me semble que cette métamorphose te dégrade, toi ou moi.
   - Tu as raison, mon ange, cela nous dégrade tous deux. Mais dissimulons-nous pour le moment certaines idées spéculatives qui ne peuvent que nous faire perdre du plaisir.
   - Nous le rattraperons bientôt ; laisse-moi jouir à présent de ma raison, car je n’ai jamais jusqu’ici osé lui lâcher la bride sur cette matière. C’est l’amour qui a inventé ces petits fourreaux, mais il a dû écouter la voix de la précaution, et il me semble que cette alliance a dû l’ennuyer, car elle n’est fille que de la politique.
   - Tu me surprends par la justesse de tes aperçus ; mais, ma chère, nous philosopherons après.
   - Attends encore un moment, car je n’ai jamais vu un homme et je ne m’en suis jamais senti autant d’envie qu’à présent. Il y a dix mois que j’aurais appelé cela une invention du diable, mais actuellement je trouve que l’inventeur a dû être un homme bienveillant, car si mon vilain bossu se fût affublé d’une bourse comme celle-ci, il ne m’aurait pas exposée à perdre l’honneur et la vie. Mais dis-moi, je t’en prie, comment laisse-t-on exister en paix les tailleurs qui les font, car enfin ils doivent être connus et cent fois excommuniés ou soumis à de grosses amendes, peut- être même à des peines corporelles, s’ils sont juifs, comme je le crois. Tiens, celui qui t’a fait celui-ci t’a mal pris la mesure. Regarde, ici il est trop large, ici trop étroit ; c’est presqu’un cintre tout arqué. Quel sot ignorant de son métier ! Mais qu’est- ce que je vois !
   - Tu me fais rire. C’est ta faute. Tu es là à toucher, à caresser : voilà ce qui devait arriver. Je l’avais bien prévu.
   - Et tu n’as pas pu attendre encore un moment ? Mais tu continues. J’en suis fâchée, mon cher ami ; mais tu as raison. Oh mon Dieu ! quel dommage !
   - Le dommage n’est pas grand, console-toi.
   - Comment me consoler ? Malheureuse ! vois, il est mort. Tu ris ?
   - Oui, de ta charmante naïveté. Tu verras dans un moment que tes charmes lui rendront une nouvelle existence qu’il ne perdra plus aussi facilement.
   - C’est merveilleux ! c’est incroyable ! »
   J’ôte le fourreau et je lui en présente un autre qui lui plaît davantage, parce qu’elle le trouve plus fait à ma taille, et elle éclate de rire quand elle voit qu’elle peut l’adapter. Elle ne connaissait pas ces miracles de la nature. Son esprit, étroitement serré, était dans l’impossibilité de découvrir la vérité avant de m’avoir connu ; mais, à peine émancipé, il avait étendu ses bornes avec toute la rapidité que donnent la nature et une avide curiosité. « Mais si le bonnet vient à se déchirer par le frottement, la précaution ne devient-elle pas inutile ? » me dit-elle. Je lui expliquai la difficulté d’un pareil accident, ainsi que la matière dont les Anglais se servent pour les confectionner.

   

jeudi 4 mars 2021

La dose de Wrobly : pluviôse 2021 EC

- Georges Simenon.- La Danseuse du Gai-Moulin.


   Barbouzerie et convoitises adolescentes : l'inconnu à forte carrure (bof ! bof ! dans le film ci-dessus, la carrure) démêle l'écheveau avec son flegme et sa bonhomie habituelle. Intérêt touristique : visite de la ville de Liège (Belgique). 

- Walter Benjamin.- Sur l'art et la photographie.
   Cet ouvrage contient L'Oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, que je lis donc pour la troisième fois (voir Doses précédentes ou chercher à Benjamin), dans une troisième traduction. Il ne me manquera bientôt plus que de le lire dans le texte. Je commence à me familiariser avec l'écriture de Benjamin, dont il me semble en toute humilité que je comprends de mieux en mieux la pensée, même si l'impression de décousu me reste et des interrogations sur la conclusion de la thèse, ce qu'elle veut démontrer. Mais petit à petit des conjectures s'étoffent... par exemple une vision binaire, manichéenne comme la mienne est insuffisante pour saisir le cheminement intellectuel du philosophe, qui est un franc dialecticien marxiste, pour qui le mal (technique, industriel...) se changera en bien, et vice versa, selon ce qu'on et que l'Histoire en fera. J'ai cru déceler également que Benjamin n'est pas critique envers l'URSS, qu'il présente sérieusement comme le contraire antagoniste du capitalisme et du fascisme. Mais quel délice d'intelligence que tous ces petits aperçus sur l'Histoire en général et l'Histoire de l'art, de la photo, du cinéma, de l'architecture... en particulier. Quand à la conclusion de l'ouvrage qui fait irruption comme par précipitation au dernier paragraphe, elle fait du bien et me guérit des fatigants théocrates de l'Art pour l'Art (dont Baudelaire que, comme vous le savez, je fréquent beaucoup en ce moment) : contre l'esthétisation de la politique par le fascisme, politisons notre art !


- Giacomo Casanova.- Mémoires, tome VI.
"La frise qui couronnait les colonnes était composée de petites boucles d'un or pâle d'une extrême finesse, et mes doigts s'évertuaient en vain pour leur donner un autre pli que celui qui leur était naturel."

vendredi 24 mai 2019

La dose de Wrobly : floréal 2019 EC

ERRATUM
Dans ma controversée Dose de germinal, j'avais oublié l'ouvrage suivant, impardonnable je suis ! Mais j'ai l'excuse du décalage horaire et de la difficile reprise du collier.

Marcel Aymé.- Vogue la galère.
   Tout d'abord je souhaiterais partager ma franche déception depuis que j'aborde la partie dramatique de l’œuvre d'Aymé. Je trouve ses romans et nouvelles infiniment plus enthousiasmants. Je suis d'autant plus déçu que j'ai de vagues souvenirs d'adaptation cinématographique assez savoureuse (je pense à Clérambard, que je n'ai pas encore lu cependant, et j'en pressens d'autres à tort ou à raison, je mêle peut-être ces traces avec des adaptations de nouvelles...)
   Ici pourtant un thème qui promettait pourtant de remonter le moral : une mutinerie sur une galère. Mais la mutinerie tourne au cauchemar. Je me demande souvent face à de tels cas, si l'auteur veut transmettre un message réactionnaire ou si, au contraire, il souhaite mettre en évidence les écueils sur lesquels ne pas s'éperonner, afin que la mutinerie, la révolution, ou l'utopie ne reproduisent pas le même schéma que le monde qu'elles voulaient mettre à la casse. On sait que pour Orwell, authentique révolutionnaire, l'intention était la deuxième, notamment dans Animal farm. Mais j'avais un prof, certainement réac, qui nous donnait comme exemple pour que nous restions raisonnables le livre Sa majesté des mouches, que je n'ai pas lu, dans lequel des mômes sur une île déserte, reproduisent une société violente et hiérarchisée. Ici, dans Vogue la galère, les mutins ne pensent qu'à violer les deux femmes du bord. Il y a peut-être le problème du lieu clôt du théâtre de l'action, autorisant le retour de tous les instincts de domination. Et par ailleurs, pour survivre, il va bien falloir que quelqu'un rame. Mais après la révolution, il faudra bien quand même aussi éviter les famines et produire au moins de quoi bouffer pour tout le monde, même si les voies de réalisation et marges de maneuvre seront beaucoup plus nombreuses que sur une coque de noix perdue au milieu de l'océan... On pourrait objecter également que cette révolte navale a eu un premier chef, puis un deuxième, qu'elle n'a pas été précédée par un apprentissage sur le tas de la liberté et de l'égalité, par l'auto-organisation et l'action directe, et que finalement ce sont les réflexes du vieux monde qui sont réapparus dans leur version moins policée, lors de cette crise. Dans ce cas, il est vrai, l'émancipation des prolétaires (et particulièrement des prolétaires les plus universellement exploitées, les femmes) n'aura pas été l’œuvre des prolétaires eux-mêmes.


Michel Bakounine.- Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg : complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré.
   Pourtant, papy nous avait tout appris, ou presque, ce ne sont pas les compagnons Espagnols qui nous dirons le contraire. Ici il est question, entre autre, de la Suisse, « cette Helvétie jadis si indépendante et si fière, […] gouvernée aujourd’hui par un Conseil général qui ne semble plus chercher son honneur que dans les services de gendarme et d’espion qu’il rend à tous les despotes », patrie de mon grand-père maternel, qui m'en a légué la nationalité d'ailleurs. Pour le trafic d’Appenzeller c'est très utile.


   Ici, l’ours de Saint Pétersbourg, c’est le tsar de toutes les Russies et les ours de Berne ce sont les membres du Conseil fédéral Suisse, le gouvernement d’outre Léman, quoi. Bakounine s’insurge et dénonce l’abdication de tout droit d’asile et de toute dignité d’une république prête à se mettre en huit pour livrer aux despotes absolus d’Europe les opposants politiques qu’ils lui réclament. Quelle actualité et quelle bégaiement plombant de l’Histoire à l’époque des rapts de Cesare Battisti par l’idole de gauche Evo Morales qui l’offrit au fasciste l’extradant aussitôt vers l’Italie, qui le saisira et l’enterra dans ses oubliettes (« il ne s’agit pas, - déclare-t-on – de la poursuite et de l’extradition de […] coupables de crimes politiques, oh que non ! Il ne s’agit que de simples assassins et faussaires. – Mais qui sont ces assassins, ces faussaires ? Naturellement tous ceux qui, plus que les autres, ont eu le malheur de déplaire au gouvernement […], et qui ont eu, en même temps, le bonheur d’échapper à ses recherches paternelles »); et de Julian Assange dans des conditions semblables (« Le prétexte officiel, et il en faut toujours un, - l’hypocrisie, comme dit une maxime passée en proverbe, étant un hommage que le vice rend à la vertu, - le prétexte officiel dont se sert le ministre […] pour appuyer sa demande, c’est la condamnation prononcée par le tribunal […] pour violation du secret des Lettres. […] N’est-ce pas sublime ? l’empire, ce violateur par excellence de toutes les choses réputées inviolables […] poursuivant […] qui aurait violé le secret des lettres ! Comme si jamais, lui-même, il avait fait autre chose ! ») !


Giacomo Casanova.- Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt, écrits par lui-même.
   Heureusement nous avons, dans les deux livres suivants, de quoi nous remonter le moral.
   Encore un grand évadé, même si pas du tout du même style que le précédent. On se souvient qu'on l'avait laissé débouchant sur le toit du Palais des Ducs de Venise, s'évadant de sa cellule de la redoutable prison des Plombs. C'était ici. Saura-t-il ne pas glisser sur les plaques de plombs du toit et ne point se fracasser le crâne sur la dalle du palais ou finir noyé dans le canal. Parviendra-t-il à conquérir la plus belle des belle, avec son boulet de complice de père Balbi, moine paillard faisant un peu figure de Sancho Pancha dans cette rocambolesque évasion, je trouve.

   "Je sortis le premier, le père Balbi me suivit. Soradaci, qui nous avait suivis jusqu'à l'ouverture du toit, eut ordre de remettre la plaque de plomb comme elle devait être et d'aller ensuite prier son saint François. Me tenant à genoux et à quatre pattes, j'empoignai mon esponton d'une main solide, et en allongeant le bras, je le poussai obliquement entre la jointure des plaques de l'une à l'autre, de sorte que, saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j'avais soulevée, je parvins à m'élever jusqu'au sommet du toit. Le moine, pour me suivre, avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de ma culotte. Je me trouvais soumis au sort pénible de l'animal qui porte et traîne tout à la fois, et cela sur un toit d'une pente rapide rendue glissante par un épais brouillard."

Un esponton.

Jack London.- Grève générale.
   Encore du baume au coeur : une grève générale victorieuse. La bourgeoisie est affamée et se transforme en bande de pillards bestiaux. Un bémol, dos à eux, les autres affamés sont les miséreux des faubourgs, ghettos et taudis. On retrouve là malheureusement l'inspiration marxiste du grand romancier : le lumpenproletariat ne prend pas part à la lutte et à tout à perdre d'un bouleversement des rapports de classes. Mais ne boudons pas notre plaisir à apprécier le spectacle narré de ce quarteron de richards se battant comme des hyènes pour dépecer un vieux cheval et s'en disputer la viande, viande qu'ils se feront racketter peu après par de plus costauds. Les ouvriers honnêtes et en grève, eux, ont pensé à faire des réserves, et se tapent joyeusement la cloche dans leurs quartiers. Point de révolution après la victoire cependant, alors que le capital mord la poussière, mais juste la satisfaction des revendications ouvrières.
   La deuxième nouvelle de ce petit livre, Au sud de la Fente, est encore plus savoureux. C'est une parodie de l'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, Jekyll étant ici un universitaire bourgeois et conservateur qui, pour les besoins de ses travaux sociologiques, se grime en ouvrier et passe certains laps de temps à vivre comme l'un d'entre eux, en leur sein. Petit à petit, il en prend l'aspect, le comportement, les goûts, manières de penser et de parler, réflexes, amours et haines : ce sera notre Mr Hyde. Devinez qui gagne à la fin ? Je vous aide, ce sera comme chez Stevenson !

   "Catherine Van Vorst observa encore l’homme qu'elle avait connu sous le nom de Freddie Drummond. Sa tête dominait la foule, et son bras enlaçait toujours la taille de la femme. Assise dans son automobile, attentive, elle vit le couple traverser Market Street, franchir la Fente, et disparaître le long de la 3e Rue dans le ghetto du travail.

   Dans les années suivantes, à l’université de Californie, aucune conférence ne fut prononcée par Frédérick A. Drummond, et aucun livre sur le monde du travail ne parut sous cette signature. En revanche émergea William Totts, un grand leader syndicaliste. Ce fut lui qui épousa Mary Condon, présidente des gantières, et organisa la grande grève victorieuse des cuisiniers et serveurs. Il participa aussi à la constitution de nombreux nouveaux syndicats, dont celui des croque-morts et celui des plumeurs de volaille.
"


vendredi 22 septembre 2017

La dose de Wrobly : fructidor 2017 EC


   - Bakounine Michel.- De la guerre à la commune.
   Promis, je me mets très bientôt à Foucault, Deleuze, Guattari. Mais laissez-moi encore un peu profiter des enseignements et de la verve de mon papy, et de l'histoire de son temps.

   - Casanova Jacques.- Histoire de ma vie.
   Suite. Un autre grand enfermé, bien que pour des raisons bien différentes : Casanova n'avait cure de la liberté d'autrui, c'est la sienne, avec les bonnes fortunes qui allaient avec, qui l'intéressaient. Et même si l'un comme l'autre étaient francs-maçons. L'évasion du vénitien fut des plus rocambolesque, certainement comme celle du russe, qui passa de la Sibérie au Japon pour rentrer en Europe, mais je connais peu les péripéties de celle-ci. La belle du libertin est de la trempe de celle du comte de Monte Cristo, mais elle est avérée.

   Extraits de la partie enfermement :

   Le lendemain à la pointe du jour Messer Grande (chef de la police - note du blogueur) entra dans ma chambre.. Me réveiller, le voir, et l'entendre me demander si j'étais Jacques Casanova fut l'affaire du moment (d'un instant - note du blogueur). D'abord que je lui ai répondu que j'étais le même qu'il avait nommé, il m'ordonna de lui donner tout ce que j'avais écrit, soit de moi, soit d'autres, de m'habiller, et d'aller avec lui. Lui ayant demandé de par qui il me donnait cet ordre, il me répondit que c'était de la part du Tribunal. [...]
   Le mot Tribunal me pétrifia l'âme ne me laissant que la faculté nécessaire à l'obéissance. Mon secrétaire était ouvert ; tous mes papiers étaient sur la table où j'écrivais, je lui ai dit qu'il pouvait les prendre ; il remplit un sac qu'un des ses gens lui porta, et il me dit que je devais aussi lui consigner (remettre - NDB) des manuscrit reliés en livres que je devais avoir [...] ; c'étaient la Clavicule de Salomon ; le Zecor-ben ; un Picatrix ; une ample instruction sur les heures planétaires aptes à faire les parfums, et les conjurations nécessaires pour avoir le colloque (des entretiens - NDB) avec les démons de toutes les classes. Ceux qui savaient que je possédais ces livres me croyaient magicien, et je n'en étais pas fâché. Messer Grande me prit aussi les livres que j'avais sur ma table de nuit : Arioste, Horace, Pétrarque, Le Philosophe militaire, manuscrit que Mathilde m'avait donné, le Portier des chartreux (roman obscène - NDB), et le petit livre des postures lubriques de l'Arétin [...].


   Tandis que le Messer Grande moissonnait ainsi mes manuscrits, mes livres, et mes lettres je m'habillais machinalement ni vite, ni lentement ; j'ai fait ma toilette, je me suis rasé, C. D. me peigna, j'ai mis une chemise à dentelle, et mon joli habit, tout sans y penser, sans prononcer le moindre mot, et sans que Messer qui ne m'a jamais perdu de vue osât trouver mauvais que je m'habillasse comme si j'eusse dû aller à une noce.
   En sortant de ma chambre je fus surpris de voir trente ou quarante archers dans la salle. On m'a fait l'honneur de les croire nécessaires pour s'assurer de ma personne [...].
   Au son de la cloche de Terza, le chef des archers entra, et me dit qu'il avait l'ordre de me mettre sous les Plombs.

 Les Plombs c'est sous le toit en plomb du grand bâtiment blanc.

 Là-haut.

Je l'ai suivi. Nous montâmes dans un autre gondole, et après un grand détour par des petits canaux nous entrâmes dans le grand, et descendîmes au quai des prisons. Après avoir monté plusieurs escaliers, nous passâmes au pont éminent, et enfermé, qui fait la communication des prisons au Palais ducal par dessus le canal qu'on appelle rio di Palazzo.

A droite, on distingue l'"éminent" pont dit aussi des soupirs.

[...] Cet homme, qui était le geôlier, empoigna une grosse clef, il ouvrit une grosse porte doublée de fer, haute de trois pieds, et demi, qui dans son milieu avait un trou rond de huit pouces de diamètre, et m'ordonna d'entrer [...] Ma taille étant de cinq pieds, et neuf pouces, je me suis bien courbé pour entrer ; et il m'enferma. [...] Ayant fait le tour de cette affreuse prison, tenant la tête inclinée, car elle n'avait que cinq pieds et demi de hauteur, j'ai trouvé presque à tâtons qu'elle formait les trois quarts d'un carré de deux toises. [...] La chaleur était extrême. Dans mon étonnement la nature m'a porté à la grille seul lieu, où je pouvais me reposer sur mes coudes : [...] je voyais la lumière qui éclairait le galetas, et des rats gros comme des lapins qui se promenaient. Ces hideux animaux, dont j'abhorrais la vue, venaient jusque sous ma grille sans montrer aucune forme de frayeur. [...]
   Au son de vingt-une heure (deux heures et demie avant le coucher du soleil - NDB) j'ai commencé à m'inquiéter de ce que je ne voyais paraître personne, [...] mais lorsque j'ai entendu sonner les vingt-quatre heures je suis devenu comme un forcené hurlant, frappant des pieds, pestant, et accompagnant de hauts cris tout le vain tapage que mon étrange situation m'excitait à faire. Après plus d'une heure de ce furieux exercice ne voyant personne, n'ayant pas le moindre indice qui m'aurait fait imaginer que quelqu'un pût avoir entendu mes fureurs, enveloppé de ténèbres j'ai fermé la grille, craignant que les rats ne sautassent dans le cachot. [...] Un pareil impitoyable abandon ne me paraissait pas vraisemblable, quand même on aurait décidé de me faire mourir. L'examen de ce que je pouvais avoir fait pour mériter un traitement si cruel ne pouvait durer qu'un moment car je ne trouvais pas matière pour m'y arrêter. En qualité de grand libertin, de hardi parleur, d'homme qui ne pensait qu'à jouir de la vie, je ne pouvais pas me trouver coupable, mais en me voyant malgré cela traité comme tel, j'épargne au lecteur tout ce que la rage, l'indignation, le désespoir m'a fait dire, et penser contre l'horrible despotisme qui m'opprimait. La noire colère, cependant, et le chagrin qui me dévorait, et le dur plancher sur lequel j'étais ne m'empêchèrent pas de m'endormir [...] ; je brûlais des désirs de vengeance que je ne me dissimulais pas. Il me paraissait d'être à la tête du peuple pour exterminer le gouvernement, et pour massacrer les aristocrates ; tout devait être pulvérisé : je ne me contentais pas d'ordonner à des bourreaux le carnage de mes oppresseurs, mais c'était moi-même qui devait en exécuter le massacre. Tel est l'homme ! et il ne se doute pas que ce qui tien ce langage dans lui n'est pas sa raison ; mais sa plus grande ennemie : la colère.
   Vers midi le geôlier parut [...] - Ordonnez, me dit-il ce que vous voulez manger demain [...]. L'illustrissime secrétaire m'a ordonné de vous dire qu'il vous enverra des livres convenables, puisque ceux que vous désirez d'avoir sont défendus. - Remerciez-le de la grâce qu'il m'a faite de me mettre seul. - Je ferai votre commission, mais vous faites mal à vous moquer ainsi. [...] On vous a mis tout seul pour vous punir davantage, et vous voulez que je remercie de votre part ? - Je ne savais pas cela.
    Cet ignorant avait raison, et je ne m'en suis que trop aperçu quelques jours après. J'ai reconnu qu'un homme enfermé tout seul, et mis dans l'impossibilité de s'occuper, seul dans un endroit presque obscur, où il ne voit, ni ne peut voir qu'une fois par jour celui qui lui porte à manger et où il ne peut pas marcher se tenant droit est le plus malheureux des mortels. Il désire l'enfer, s'il le croit (s'il y croit - NDB), pour se voir en compagnie. Je suis parvenu là-dedans à désirer celle d'un assassin, d'un fou, d'un malade puant, d'un ours. La solitude sous les Plombs désespère ; mais pour le savoir il faut en avoir fait l'expérience.


   - Buzzati Dino.- La Fameuse invasion de la Sicile par les ours.
   J'ai longtemps eu trois poches de Buzzati, hérités de la scolarité de mon frère, mais que je n'avais jamais lus, pas très envie, ça venait de l'école, donc ça devait être chiant, édifiant et gnan-gnan. Quand j'ai finalement lu le K longtemps après, il y a quelques années, je suis tombé sur le cul : immense. Et rebelote pour le Désert des Tartares. Je venais de découvrir un genre de Kafka, en un peu moins glaçant, dame ! celui-ci n'est pas tchèque, mais rital ! On y retrouve les mêmes spirales de l'absurdité du destin social, que les protagonistes sont littéralement impuissants à dévier tant soit peu, au contraire, ils contribuent tenacement à en dessiner les lignes. Et bien d'autres choses encore ! Je suis un peu déçu par l'invasion des ours, mais il faut bien convenir que je n'ai plus dix ans non plus...

   - Mirbeau Octave.- L'Abbé Jules.
   Pas un roman anticlérical (même si Mirbeau l'est évidemment, comme le prouve Sébastien Roch, déjà évoqué ici, racontant l'histoire d'un adolescent violé par un jésuite), décrivant une canaille de prêtre hypocrite, pervers ou fanatique, mais plutôt le portrait d'un inadapté au monde, tellement irascible qu'il en bascule dans l'hystérie voir la folie. Bien sûr, Jules a des côtés sympathiques pour nous, mais Mirbeau, malgré son anarchisme revendiqué, est aussi un romancier de la complexité, et certains aspects de l'abbé sont quand même assez débecquetants pour qu'on ne parvienne pas à s'identifier. La charge contre la bourgeoisie est en revanche, une fois de plus, lapidaire et sans appel.

vendredi 8 septembre 2017

Massacre à coup de trique

Pourquoi le Viagra ? Que dire de plus sur cette nouvelle frontière de l'aberration que l'humanité vient de franchir ? [...] L'important n'est pas tant la mutation anthropologique qu'opère le Viagra, que le terrain préexistant à son apparition, depuis longtemps colonisé par les formes les plus insidieuses de l'oppression.
Tiqqun 1.

     Vous me direz, moi, des rhinocéros, j'en ai jamais vu, j'ai pas beaucoup pris l'avion, ou alors à l'occasion dans un zoo, mais c'est pas un bon exemple, une bête sauvage en captivité, quelle horreur ! Alors que dans dix ans il n'y en ait plus, pour que les adeptes de la pharmacopée traditionnelle chinoise bénéficient d'érections que cent fleurs ne sauraient masquer, ça devrait me laisser indifférent. Pourtant j'aimais bien savoir qu'ils existaient, là-bas, comme toutes les espèces vivantes disparues ou en passe de l'être bientôt. Oui mais voilà, la corne de rhino en poudre vendue au prix de la coke, ou de l'or, je ne connais pas bien les cours, infusée, provoque l'érection, alors on les tue. L'important n'est-il pas que les petits coqs du phénix des espèces vivantes terrestres, le majestueux être humain, puissent se targuer d'être de rudes lapins ? Vous pourriez me dire, que se ronger les ongles aurait le même effet, vu que l'une comme les autres ne sont que kératine pure, mais là vous chercheriez vraiment la petite bête. 


      On connait les autres victimes de l'instinct lestement gaulois de nos congénères : le pangolin, dont les écailles font bander et le sang donne envie, la peau d'âne (c'est pas une blague) en gélatine remplit à bloc vos corps caverneux, la bile d'ours (vivant), vous redonne de l'ardeur pour besogner bobonne ou l'esclave sexuelle des vacances.

     Tout cela est de notoriété publique, mais La Plèbe, ce sont : des scoops, de l'innovation, de l'excellence, et de nouveaux prospects largement targetés. Nous avons pu consulter en exclusivité certaines des dernière dépêches de Wikileaks. Il s'agit d'enregistrements d'ébats, de mandarins d'une grand puissance que nous ne citerons pas d'une part, de hautes personnalités du ministère Philippe d'autre part, qui révèlent des actes de barbarie dans un but sexuel sur deux nouvelles espèces : la poule, et l'huître.

     Vous trouverez ci-dessous les dépêches telles quelles. Nous n'avons pas cru bon y porter la moindre modification, l'éthique de notre blog étant, depuis sa création, l'information, rien que l'information, toute l'information. Nous laissons au lecteur le soin de se faire sa propre opinion sur ces pratiques. Nous nous contentons de souligner les passages où les actes de barbarie envers les animaux sont évoqués.

Premier document :

Fragments survivant de la deuxième édition d'I Modi, British Museum.

   Plus je regarde ta figure, plus j'en veux à ton époux. - On dit qu'il était laid. - On l'a dit : aussi mérite-t-il d'être fait cocu ; et nous y travaillerons toute la nuit. Je vis dans le célibat depuis huit jours, mais j'ai besoin de manger, car je n'ai dans mon estomac qu'une tasse de chocolat, et le blanc de six oeufs frais que j'ai mangés en salade accommodée à l'huile de Luques, et au vinaigre des quatre voleurs. - Tu dois être malade. - Oui : mais je me porterai bien quand je les aurai distillés un à la fois dans ton âme amoureuse. - Je ne croyais pas que tu eusses besoin de frustratoire (= aphrodisiaque. Note du blogueur). - Qui pourrait en avoir besoin avec toi ; mais j'ai une peur raisonnée, car s'il m'arrive de te rater, je me brûle la cervelle. Qu'est-ce que rater ? - Rater, au figuré, veut dire manquer son coup. Au prore c'est lorque voulant tirer contre mon ennemi mon coup de pistolet l'amorce ne prend pas. Je le rate. - Maintenant je t'entends. Effectivement mon cher brunet, ce serait un malheur, mais il n'y aurait pas de quoi te brûler la cervelle. - Que fais-tu ? - Je t'ôte ce manteau. Donne-moi aussi ton manchon. - Ce sera difficile, car il est cloué. - Comment cloué ? - Mets-y une main dedans. Essaye. - Ah le polisson ! Est-ce les blancs d'oeufs qui te fournissent ce clou ? - Non, mon ange, c'est toute ta charmante personne.


"Nous, on n'est pas contre de rendre service, si c'est pour le sommet de la création qui va réaliser l'Esprit dans l'Histoire. Mais qu'on nous accorde une once de dignité !"

   Je l'ai alors soulevée, elle m'embrassa (= m'entoura de ses bras. Note du blogueur) aux épaules pour me peser moins, et ayant laissé tomber le manchon, je l'ai saisie aux cuisses, et elle se fortifia sur le clou ; mais après avoir fait un petit tour de promenade dans la chambre, craignant des suites, je l'ai posée sur le tapis, puis m'étant assis, et l'ayant fait asseoir sur moi, elle eut la complaisance de finir de sa belle main l'ouvrage cueillant dans le creux le blanc du premier œuf. Reste cinq, me dit-elle : et après avoir purifié sa belle main avec un pot-pourri d'herbes balsamiques elle me la livra pour que je la lui baisasse cent fois. Devenu calme j'ai passé une heure lui faisant des contes à rire ; puis nous nous mîmes à table.

Marcantonio Raimondi : l'une des 16 gravures inspirées de Giulio Romano et produites pour illustrer les poèmes de L'Arétin (1524).

Sur la barbarie envers les poules dans un but sexuel voir aussi ici.

Deuxième document :


   Après avoir fait du punch nous nous amusâmes à manger des huîtres les troquant lorsque nous les avions déjà dans la bouche : elle me présentait sur sa langue la sienne en même temps que je lui embouchais la mienne : il n'y a pas de jeu plus lascif, plus voluptueux entre deux amoureux, il est même comique, et le comique n'y gâte rien, car les ris ne sont fait que pour les heureux. Quelle sauce que celle d'une huître que je hume de la bouche de l'objet que j'adore ! C'est sa salive. Il est impossible que la force de l'amour ne s'augmente quand je l'écrase quand je l'avale.

"Nous non plus on n'est pas contre participer, mais un peu de reconnaissance, c'est trop demander ?"

I Amanti, encre et fusain signé Giulio Romano, musée des beaux-arts de Budapest.

vendredi 2 septembre 2016

La dose de Wrobly, thermidor 2016 ère commune (143 au 174 mars X avant Anarchie)



-  Giacomo Casanova.- Mémoires, tome 3.
Les feux de l’amour. Dans ce volume Giacomo est, entre autres, à Paris. Il découvre et jouit des charmes de la jolie personne que vous pouvez voir au Louvre par Boucher et ci-dessous, Marie-Louise O Murphy, qu’il nomme Morphi ("beauté" en grec). Il prétend l'avoir lancée dans la galanterie, permettant ainsi à Louis XV, pas moins, d'en faire une de ses « protégées » du Parc-aux-cerfs de Versailles. Tellement appréciée par le Bourbon d'ailleurs que la mère Poisson (dite Pompadour) s'en inquiéta, et s'en formalisa. Casanova s’est une fois de plus un peu vanté dans cette affaire, en exagérant, au moins, son rôle vu de ses vieux jours.


-   Hervé Bazin .- L’Huile sur le feu.
Une histoire de pyromane et de haine conjugale. Violent. M’a fait parfois penser aux romans campagnards de Marcel Aymé, en moins drôle, mais avec un suspense efficace (qui m’a pourtant déçu à la fin), et l’installation parfois d’un vrai malaise. Pour le rôle du hobereau fantasque, je verrais bien Philippe Noiret. Un autre personnage, pompier, défiguré et essorillé au lance flammes pendant la guerre, porte cagoule, comme un black-block. Du bon, du chaud.


-   Marcellin, Raymond.- L’Ordre public et les groupes révolutionnaires.
Un extrait nous prouvera que foutre le feu aux bagnoles n’est pas nécessaire : Il faut « constituer des groupes de douze hommes pour attraper et rosser les policiers les plus virulents. L’incendie de voitures, le jet de cocktails Molotov, doit être considéré comme une arme de dernière nécessité, mais il ne faut pas craindre d’enfoncer les doigts dans les yeux des policiers » (Dutschke.)

-   André Armengaud.- Mouvement ouvrier et néo-malthusianisme au début du XXème siècle.
Comme quoi, nous autres petites gens, et ce malgré certains chefs socialistes, communistes, voir anarchistes natalistes, on peut avoir le feu quelque part sans tomber dans le « lapinisme ». Avec un petit résumé de la vie de Paul Robin, zig sympatoche.

-   Donald Westlake.- Bonne conduite.
Dortmunder et sa clique de bras cassés seront certainement sauvés des feux de l’enfer grâce à ce sauvetage un peu contraint d’une jeune mystique enlevée à son couvent et séquestrée par son oligarque de père aux ambitions plus bankables, au sommet de son gratte-ciel. Hilarant, comme d’habitude.

-   Patricia Highsmith.- Monsieur Ripley.
Sous le feu du soleil d’Italie, un thriller touristique, angoissant et pervers, vu qu’on s’identifie au méchant et qu’on flippe qu’il se fasse serrer tout le temps. Du grand art (pour l’écrivaine, et pour l’assassin Ripley). Toujours aussi has been, le Wrob. La preuve, la suite, commandée chez un petit libraire provincial, puis chez Gibert (Ripley et les ombres), est indisponible ! Si vous l’avez sous le coude, je suis preneur…

Greenleaf et Ripley sont dans un bateau. Greenleaf tombe à l'eau. Qui est-ce qui reste ?...

-   Panaït Istrati.- La Maison Thüringen / Le bureau de placement / Méditerranée
Enflammé par la passion du vagabondage et l’amitié, Adrien Zografi (le roman est auto-biographique, mais le prénom et le nom ont été changés) bosse ou zone de Braïla à Bucarest, puis se réchauffe en Egypte, Syrie, Liban, Turquie, Grèce… quasiment toujours dans la dèche. Si sa générosité viscérale lui fait un devoir éthique d’être du côté des socialistes (du début XXème), il est tout aussi épidermiquement rebelle au socialisme de caserne, autoritaire, dogmatique, donneur de leçon, qui amènera un peu plus d'une décennie plus tard en Russie la trahison de l'oligarchie bolchevique, qu'Istrati critiquera vivement, un des premiers, après un long séjour là-bas, ce que les ravis de la dictature de gauche ne lui pardonneront pas. Entre deux émeutes et passages à tabac dans les geôles roumaines, il traîne son enthousiasme et/ou son cafard là où ses semelles de vent le mènent. L’aventure, vécue, la vraie. A la fin il part pour Paris. Hâte de connaître la suite ! même si on connaît la fin, la tuberculose ayant eu, comme d'Orwell, raison de lui.

-   André Danet.- Finir la révolution.
Un copain de dérives urbaines et de scandales (très modestes, restons humbles) surréalo-anarcho-situs-éthyliques d’il y a 25 ans. Perdu de vue pendant 15 ans. Retrouvé par hasard à l’occasion de la sortie de son livre. Une piqûre de rappel bien venue sur les révolutions historiques, les victorieuses, qui étaient des défaites (la russe, il ne relate pas la française) ; les perdantes, qui furent des victoires (la Commune 71, l’Allemagne 18, l’Espagne 36). Et les moyens de les poursuivre, de les rendre gagnantes ET victorieuses, de foutre une bonne fois pour toute le feu au vieux monde.

-   Frédéric Lordon.- D’un retournement l’autre.
Pas sur la photo parce que je l’ai filé à un comédien amateur de théatre en me disant que peut-être il pourrait brûler les planches avec… Plaisant et humoristique décryptage de la crise des subpraïmes, sous forme de comédie en quatre actes et... en alexandrins ! Un peu daté, on reconnaît bien la caricature de Sarkozy. Par contre ce qui est bien c’est qu’avec Lordon on a la solution à l’horreur financière. Ben oui, y a qu’à prendre le pouvoir d’Etat, devenir le nouveau président, faire les gros yeux aux banquiers, leur dire « Oh ! vous vous mouchez pas du coude là ! Vous voulez le beurre, l’argent du beurre etc. Ca suffit ! retournez jouer, ok ! mais gentiment cette fois, plus d’abus ! D’ailleurs je vais mettre au point un nouveau règlement intérieur. » Pour un capitalisme à visage humain, yapuka.

Bon, allez, salut, faut qu'j'trouve le dealer.

mardi 7 juillet 2015

Rayonnement de la France

« Les nouveaux programmes ne se préoccupent absolument pas de faire aimer la France. »
Alain Finkielkaut, Le Figaro, 12 mai 2015.

« Le lendemain l’officier qui vint relever mon rébarbatif Catalan me parut être d’un autre acabit : il avait une physionomie avenante qui me plut. Il était Français, et je dois dire ici que les français m’ont toujours plu et les Espagnols jamais ;

Le Français, grand séducteur et excellent amant, vénère la Femme

car il y a dans les manières des uns quelque chose de si prévenant, de si obligeant, qu’on se sent attiré vers eux comme vers une connaissance ;

Héritiers des Lumières s'apprêtant à expliquer le concept de droit d'asile à un Musulman

tandis que dans les autres un air de fierté malséante leur donne un certain air repoussant qui ne prévient pas en leur faveur.

Espagnols

J’ai cependant été plus d’une fois dupé par des Français ; jamais je ne l’ai été par des Espagnols. Méfions-nous de nos goûts. »

... et des imitations : ce bel homme est Français, non Espagnol.

Giacomo Casanova (un Italien).- Mémoires