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mardi 19 octobre 2021

La dose de Wrobly : vendémiaire 2021 EC


- Dashiell Hammett.- Sang maudit.
   Après Moisson rouge, je lis donc Sang maudit.
   La légende plus le suspense et les coups de théâtre à s'en mordre les dents. Dès le tiers du roman on a déjà quatre meurtres et des solutions à ce qui ne devait être qu'une vulgaire enquête sur un vol de diamants bidon, qui s'enchaînent, la nouvelle invalidant la précédente. On se demande ce qui va bien pouvoir se passer dans les deux tiers restant, mais les surprises ne cessent de se bousculer dans nos mains fébriles. Je pensais Hammet du même acabit que Chandler (et de fait il y a des similitudes), un créateur d'ambiance peu concerné par les intrigues en elles-mêmes, mais ici on a les deux, l'atmosphère glauque et le who done it ? de grand art.
   Hammet, le créateur du roman noir américain, qui en plus fut harcelé par le maccarthysme et condamné à la prison, ce qui ne peut que nous plaire.
   Il m'a semblé avoir déjà lu ce livre, alors que je n'en avais aucun souvenir... Peut-être dans mon ancienne vie, un emprunt à mon père, au centre de documentation dans lequel j'ai bossé... 

- Le Roman de Renart.
XIe siècle La Chanson de Roland
1099 Prise de Jérusalem par les Croisés (Première Croisade)
XIIe siècle Naisssance du style gothique
1163-1182 (et XIIIe - XIVe s.) Notre-Dame de Paris
XIIe siècle (et XIIIe s.) Le Roman de Renart
XIIe siècle Les Fabliaux
1180-1223 Règne de Philippe Auguste
1226-1270 Règne de Louis IX (saint Louis)***

"- Pourquoi me raconter ces blagues ? répondit la mésange. Arrangez-vous avec une autre. N'insistez pas pour me baiser, cela n'est pas pour aujourd'hui !
   Quand Renart voit que sa commère ne veut pas croire son compère :
- Madame, veuillez m'écouter. Puisque vous vous méfiez de moi, yeux fermés je vous baiserai.
- Ma foi, dit-elle, je veux bien : fermez-les donc."

- Parcs et réserves naturelles.
   Par exemple la Camargue :
   "Le Salin-de-Giraud abrite dans ses cités le personnel des Compagnies Péchiney et Solvay.
   La Compagnie Péchiney [...] est un des grands trusts industriels de France. Elle possède une grande partie de la Camargue**. Elle exploite, au Salin-de-Giraud et près d'Aigues-Mortes, les marais-salants les plus mécanisés du monde et les plus importants d'Europe, "qui fournissent les 5/6 du sel méditerranéen et ont une capacité de production de 800 000 tonnes pour moins de 1000 ouvriers". [...]
   Le sel, dont on tire la soude et le chlore, approvisionne l'industrie chimique [...].
[...]
   La Camargue reste surtout une région agricole.
   [...] Aujourd'hui, la Camargue, avec ses hauts rendements (50 quintaux à l'hectare en moyenne) couvre les besoins français en riz.
   C'est une culture de grand rapport, lancée avec l'aide de l'Etat, mécanisée de façon très moderne, employant une main-d'oeuvre saisonnière à bon marché, italienne et espagnole surtout, et qui est en majeure partie entre les mains de grands propriétaires**.
"

   Amusant : ce chapitre sur la Camargue est venu se télescoper avec une chanson de Francesca Solleville que j'avais réécoutée au moins trois fois avant de lire le livre, que je trouvais très belle sans y comprendre que couic, sur les Saintes-Maries-de-la-Mer, les gitans, et des trucs religieux hétérodoxes et pittoresques.


   Et puis Aigues-Mortes, là où les 16 et 17 août 1893 des travailleurs italiens de la Compagnie des Salins du Midi, victimes de lynchages, coups de bâton, noyade et coups de fusils, furent massacrés par des villageois et des ouvriers français, acquittés par la suite et laissant sur le carreau cent morts et de nombreux blessés. On aperçoit cet épisode dans la superbe BD de Baru Bella Ciao.
   "Aigues-Mortes, aujourd'hui endormie dans ses remparts médiévaux, mais d'où st Louis partit pour la Croisade [...].***"

   Ou bien la Pierreuse, en Suisse.

   "Il n'est pas facile de créer une réserve.
   Les propriétaires désirent avant tout exploiter leur terrain. Ils veulent assurer le rendement de leurs forêts et de leurs pâturages**. Les communes cherchent à aménager leur territoire en station touristique.**
   Pour qu'une réserve puisse se créer, il faut que les propriétaires privés et les communes renoncent à certains avantages financiers.**
"

- Hakim Bey.- T.A.Z. : zone autonome temporaire.
   "La deuxième force motrice de la TAZ provient d'un développement historique que j'appelle la "fermeture de la carte". La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun État-nation fut absorbée en 1899**. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde. - pas un récif des mers du Sud qui puisse être laissé ouvert, pas une vallée lointaine, pas même la Lune et les planètes. C'est l'apothéose du "gangstérisme teritorial". Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie."

lundi 22 mars 2021

La Dose de Wrobly : ventôse 2021 EC


- Claude Willard.- La Nasse.

      Claude Willard militant socialiste, SFIO à l'époque, fréquentant le gratin politicien du Front populaire français de 36. Blum, Salengro, Dormoy, encore ça passe, mais quand on lit le nom de Jules Moch, le réprimeur de mineurs grévistes en 47 et 48 ("Jules Moch montre une grande fermeté pour assurer la reprise du travail." Que ceci est joliment tourné, j'adore l'art de la litote de Wikipedia, voici donc concrètement en quoi consiste cette "fermeté" : "Pour contrer la grève, Jules Moch mobilise 60 000 CRS et soldats, qui se heurtent aux 15 000 grévistes retranchés dans les puits, et leur imposent, fin novembre une cuisante reprise du travail. [...] la répression est sévère, avec plus de 3 000 licenciements, six morts et de nombreux blessés." Wikipédia toujours), ça fait quand même un peu mal aux seins. Certes, les grèves étaient pilotées par les staliniens, mais celle qui combat et trinque face aux milices du Capital et de ses socialistes (ou ailleurs de ses bolcheviques prétendument communistes), une fois de plus, c'est bien la classe ouvrière. Fermons la parenthèse, qui d'ailleurs n'avait pas été ouverte en l'occurrence. Revenons aux années 30, ces temps déraisonnables ou face au mal absolu, le nazisme, ce fascisme raciste et industriellement tortionnaire et assassin, l'héroïsme de la résistance a pu naître dans de surprenants camps habituellement antagonistes. Ce livre cependant n'est pas de résistance, mais de défaite et de détention : c'est un témoignage de la vie dans un Stalag d'une multitude de prisonniers de nationalités diverses. L'auteur décrit d'abord son burlesque et tragique service militaire en 34 dans une armée aussi bête qu'arriérée et traîne-savates. Puis vient la mobilisation et la drôle de guerre : on connaît la préparation française face à la détermination guerrière et conquérante nazie, elle prête à sourire aussi, ce qui rend un peu moins insupportable l'angoisse que procure la conscience de toutes les atrocités ultérieures. Puis la vie au Stalag. Cela se lit bien, pas mal d'anecdotes, de la vie quotidienne. Et, pour ce qui est des atrocités, comme le dit l'auteur à la fin de son service militaire :"Les hommes se font de l'enfer une conception très fluctuante. L'enfer ne devait s'ouvrir, pour moi, que six ans plus tard. Et sa rigueur fut sans commune mesure moins terrible que celle qui frappa les victimes des camps d'extermination".

En lisant ce livre j'ai pensé à mon grand-père (par alliance), titi parisien qui aimait à l'occasion nous raconter ses années de Stalag en Prusse orientale. Certes, la faim, le froid l'ont traumatisé. Mais que de rires, de sourires, de nostalgie dans ses récits. Ce soldat allemand, voyant un prisonnier pisser s'exclamant, époustouflé et émerveillé par ce qu'il voyait : "Wie ein Pferd !" ("Comme un cheval !"). Ou cette méthode pour éviter que les copains perdent leur nez quand il commençait à blanchir de gel : prendre de la neige et le lui frictionner avec... Bref, un petit hommage à papy Roger, qui dans sa prime jeunesse était caissier aux abattoirs de la Villette, là-dessus aussi il nous en a raconté de drôles ! Dommage qu'il fût de droite (pour lui, les "Popofs", comme il disait, qui les ont libérés, étaient pires que les soldats allemands...).

Quelques extraits : 
 
Une armée d'une rare efficacité

      "L'armée alpine était tractée par des mules ou des mulets. Le muletier était le technicien de 1934. Son rôle aurait donc été primordial s'il était survenu un conflit avec nos voisins fascistes, fort remuant à l'époque.

Pacifistes en 14, pacifistes en 33 ?

      "Comme il est décevant de rappeler les déclarations enflammées des socialistes à la veille des guerres de 1870 et de 1914 !
Le 12 juillet 1870, les sections parisiennes de l'Internationale avaient lancé un appel aux travailleurs de tous les pays contre la guerre : "
Une fois encore, sous prétexte d'équilibre européen, d'honneur national, des ambitions politiques menacent la paix du monde... Frères d'Allemagne... restez sourds à des provocaations insensées car la guerre car la guerre entre nous serait une guerre fratricide... Nos divisions n'amèneraient , des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme..."
      En 1913, les cent dix députés socialistes au Reichstage et les soixante douze députés socialistes français signaient un manifeste en vue "d'un effort commun pour une union pacifique et amicale des deux nations civilisées". Ce manifeste se terminait par ces mots : "C'est sous le même drapeau de l'Internationale - de l'Internationale qui repose sur la liberté et l'indépendance assurée à chaque nation - que les socialistes français et les socialistes allemands poursuivent avec un vigueur croissante les luttes contre le militarisme insatiable, contre la guerre dévastatrice, pour l'entente réciproque, pour la paix durable entre les peuples".
      Ces appels furent voués à l'échec : les armées allemandes déferlèrent sur notre sol en 1870 et en 1914. Puis les pacifistes reprirent leur lutte et, de pactes en pactes, virent s'organiser la sécurité collective. Mais avaient surgi Mussolini et Hitler et leurs guerres de conquêtes. A moins de fermer les yeux à la réalité ou d'accepter l'asservissement de la France, à qui nos pacifistes auraient-ils pu adresser leur appel en 1939 ? En Allemagne les opposants à la machine de guerre d'Hitler - ou avaient fui - ou avaient été massacrés - ou étaient écrasés par la terreur.

Souvarine se réveille et tombe des nues.

     "Le pacte germano-soviétique venait d'être signé le 23 août. Souvarine, après avoir créé en 1920 le "Bulletin communiste - après avoir été l'année suivante un des délégués au troisième Congrès de l'Internationale communiste - était devenu le censeur le plus avisé et le plus acerbe de la politique du Kremlin.
      Dans la "
Critique sociale" qu'il dirigeait, Souvarine, après la déportation de Riazanov, écrivait : "Par cet exploit barbare, la dictature a peut-être porté un coup mortel à un grand serviteur désintéressé du prolétariat et du communisme... Mais du moins aura-t-il en même temps dissipé la dernière apparence susceptible de faire illusion à l'extérieur et avoué, révélant sa vraie nature, l'incompatibilité absolue entre le bolchévisme post-léninien (sic, NDLR) et le marxisme (re-sic, NDLR)". Pour lui, l'U.R.S.S. était devenue "une sorte d'Etat fasciste totalitaire". La rectitude de ce jugement n'était-elle pas établie par cette alliance militaire qui venait d'être conclue entre l'Allemagne nazie et la Russie soviétique - entre Hitler et Staline ?
     [...] Le pacte germano-soviétique n'était-il pas, hélas ! la conséquence inéluctable de l'accord de Munich et des réticences ultérieures de la France et de l'Angleterre à accepter les avances de Staline ?
     Modeste auditeur, je me suis borné à écouter les deux thèses. Les évènements historiques ne peuvent être appréciés à leur exacte valeur que longtemps après. La monstruosité de l'attaque conjointe de l'Allemagne et de la Russie contre la Pologne ne doit être aujourd'hui jugée qu'en fonction de l'attitude antérieure des Alliés - et des opérations militaires ultérieures dont le tournant fut l'héroïque victoire de Stalingrad.

39-40 : pas d'histoires !

     "[...] Notre capitaine nous faisait une entière confiance sachant qu'il pouvait compter sur nous. Il vient un jour sur place examiner nos travaux et aperçoit, au saillant d'un des boyaux, un soldat du régiment de forteresse faisant le guet derrière une mitrailleuse. Notre capitaine accourt et lui demande : "S'il passe un avion, que faites-vous ?" - "Je tire" - "Comment ! s'exclame l'officier interloqué, "Vous tirez ? Vous allez nous faire avoir des histoires !"
     Notre capitaine, directeur d'une école communale de la ville de Paris, avait été décoré de la Légion d'honneur pour son attitude courageuse durant la guerre de 14. N'avait-il pas été sensibilisé à l'extrême par les affres du précédent conflit ? [...] Il m'a été rapporté qu'en juin 40, quand un officier allemand avait bondi sur lui et lui avait arraché son révolver, mon bon capitaine s'était écrié : "
Attention, il est chargé".
 
Bien avant l'islamo-gauchisme

    Le livret militaire et le livret de régiment de Burcard Lévy précisent tous deux, au chapitre "marques particulières" : culte israélite. J'ai retrouvé aussi la Ketouba (certificat de mariage religieux) indiquant que mon grand-père a épousé Gabrielle Bernheim le 30 janvier 1879 au Temple de la rue Notre-Dame de Nazareth à Paris.
     Dans ma famille, avant la guerre, on n'avait jamais évoqué devant moi les questions religieuses. On n'attachait apparemment aucune importance au fait que mes quatre grands-parents aient été juifs. On parlait cependant, en riant, de l'oncle Isidore qui, à son arrivée d'Alsace avait trouvé excellent un rôti de porc préparé par ma grand-mère et avait dit : "
Je n'ai jamais mangé un morceau de veau aussi bon".
     J'ai été élevé dans le culte des églises romanes et de la musique de Bach. De dix à quinze ans, quand j'étais en vacances dans le Sidobre, j'ai suivi avec ponctualité les offices du culte protestant. J'avais pénétré une seule fois dans la synagogue toutes proche de mon domicile à Neully-sur-Seine, et en était ressorti presque aussitôt.
     C'est donc avec une surprise indignée que j'ai assisté à la flambée de l'antisémitisme après 1933 et à son déferlement sur l'Allemagne nazie. Je n'avais pas vécu l'affaire Dreyfus et je n'étais pas à même de comprendre la haine insensée qui animait certains. Pour moi, le problème se limitait à quelques questions très simples qui se posaient tant à un juif qu'à un auvergnat : Dieu existe-t-il - et, dans ce cas, doit-on respecter les préceptes de la religion ? Si une spécificité existe, doit-on encourager les vertus de la tradition ?
     Mais les droits et devoirs des citoyens français doivent être identiques au sein d'une république "
une et indivisible". 
 
Caricature

     Comme je m'étais montré habile dans mes fonctions de cantinier, je fus chargé de diriger le mess d'une autre Compagnie. Sa difficulté de gestion avait pour cause la présence d'un abbé atteint de boulimie. Je le plaçai à table près de moi pour mieux le surveiller car il prenait, à lui seul, quatre portions de viande. Un dimanche, à ma grande surprise, l'appétit semblait lui manquer. L'abbé m'expliqua : "J'en suis à mon troisième déjeuner ; j'ai déjà pris deux repas chez les paroissiens".

     Pour le Blitzkrieg et la captivité, je vous laisse compulser l’œuvre intégrale (si elle est trouvable...).

     Sur ce thème, voir aussi La dose de Wrobly de thermidor 2019 EC, avec la fiche du passionnant mais plus ardu livre La France et l'Allemagne (1932-1936), même si les périodes ne se recouvrent pas totalement. 


- David Berry. Le Mouvement anarchiste en France 1917-1945.
     La période circonscrite par cette monographie, en revanche, recouvre dans son intégralité la période du témoignage précédent. Nous allons donc enfin savoir ce qu'on fait les anarchistes français (espagnols, on sait un petit peu) pendant cette période terrible, désemparante et désespérante, où tout changea de pôle et d'épaules. Le pavé de 452 pages, étude historique basée sur le travail universitaire de l'auteur, britannique, doit, contrairement à la Nasse, se trouver facilement, datant de 2019.
   Troublante sychronicité, on y croise à plusieurs reprises Boris Souvarine (voir fiche supra), ce socialiste révolutionnaire qui soutint (dès le départ avec une critique anti-autoritaire cependant) les bolcheviques en 17 et après, mais qui fut exclut de l'Internationale communiste et du PCF des 1924. Il n'avait pas d'antipathie pour les anarchistes ("je n'ai point de mépris des anarchistes ; mais j'ai le dégoût des politiciens, quels qu'ils soient, et surtout de ceux qui revêtent le masque socialiste" - Ce qu'il faut dire, 17 novembre, 1917 auquel il collabora). Rappelons que Souvarine a été très lié, pour le meilleur et pour le pire, à un des écrivains fétiches de la Plèbe (non, pas le journal anarchiste qui parut du 13 avril au 4 mai 1918), Georges Bataille, qui lui piqua sa maîtresse.
   Ce qu'il faut dire (avril 1916 - décembre1917) regroupa en 1918 des libertaires enthousiasmés par la Révolution russe, allant parfois jusqu'à penser naïvement que les bolcheviks allaient défendre (parfois justifiant même la dictature du prolétariat) les acquis de l'insurrection populaire spontanée du peuple, même s'ils étaient avant tout évidemment partisans des soviets libres. C'est ce courant qu'on nomma "ultra-gauche" à l'époque, ou "soviétiste" (conseilliste). Le saviez-vous ? Le premier Parti communiste français a été créé par des anarchistes en mai-juin 2019 (mort en mars 1921), issus de ce courant, PC qui scissionna avec la Fédération communiste des soviets (décembre 2019 - mai 1921). Le PC qu'on connaît, section française de l'Internationale communiste, celui des futurs staliniens, étant, pour sa part, né en décembre 1920, scission de la SFIO (socialistes marxistes parlementaristes, le PS d'alors).
     Une ènième histoire de l'anarchisme me faisait un peu peur, j'appréhendais le rabâchage de ce que je connais, mais non, cette période est très peu étudiée. Ce bouquin est passionnant. Et c'est la famille, aussi foutraque, bordélique et querelleuse qu'elle puisse être.
 


vendredi 4 octobre 2019

Remake

Tu dois être au courant que, depuis quelques années maintenant, mon pays, le Burkina, est la cible d’attaques djihadistes, notamment dans les villages qui ne sont pas protégés.
    Dans la nuit du 26 juillet, des hommes cagoulés et armés ont débarqué chez nous, et ce fut le début du calvaire. Les hommes ont été traqués et égorgés, les animaux emportés, les greniers et les biens pillés. Comme si cela ne suffisait pas, ils ont brûlé nos maisons. Il ne nous restait que la fuite. […] Si nous avons échappé aux kalachnikovs de ces barbares, on est loin d’être tirés d’affaire. Beaucoup sont sans nouvelles de leurs proches. […] « J’ai vu des femmes se faire battre jusqu’à ce que mort s’ensuive, ces gens n’ont aucune pitié. » La dame qui parle ainsi a perdu son mari et ses deux grands fils, tués et brûlés sur place.
Roukiata Ouedraogo.- "A l'aide !".- Siné Madame, octobre 2019.


Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où ils étaient le moins attendus ; alors, tout ce qui était vivant disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages entiers ; les chevaux et les bœufs qu’on ne pouvait emmener étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d’horreur quand on pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes ; au petit nombre de ceux qu’on laissait en liberté, on arrachait la peau, du genou jusqu’à la plante des pieds ; en un mot, les Cosaques acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes.
Nicolas Gogol.- Tarass Boulba.

 

vendredi 24 mai 2019

La dose de Wrobly : floréal 2019 EC

ERRATUM
Dans ma controversée Dose de germinal, j'avais oublié l'ouvrage suivant, impardonnable je suis ! Mais j'ai l'excuse du décalage horaire et de la difficile reprise du collier.

Marcel Aymé.- Vogue la galère.
   Tout d'abord je souhaiterais partager ma franche déception depuis que j'aborde la partie dramatique de l’œuvre d'Aymé. Je trouve ses romans et nouvelles infiniment plus enthousiasmants. Je suis d'autant plus déçu que j'ai de vagues souvenirs d'adaptation cinématographique assez savoureuse (je pense à Clérambard, que je n'ai pas encore lu cependant, et j'en pressens d'autres à tort ou à raison, je mêle peut-être ces traces avec des adaptations de nouvelles...)
   Ici pourtant un thème qui promettait pourtant de remonter le moral : une mutinerie sur une galère. Mais la mutinerie tourne au cauchemar. Je me demande souvent face à de tels cas, si l'auteur veut transmettre un message réactionnaire ou si, au contraire, il souhaite mettre en évidence les écueils sur lesquels ne pas s'éperonner, afin que la mutinerie, la révolution, ou l'utopie ne reproduisent pas le même schéma que le monde qu'elles voulaient mettre à la casse. On sait que pour Orwell, authentique révolutionnaire, l'intention était la deuxième, notamment dans Animal farm. Mais j'avais un prof, certainement réac, qui nous donnait comme exemple pour que nous restions raisonnables le livre Sa majesté des mouches, que je n'ai pas lu, dans lequel des mômes sur une île déserte, reproduisent une société violente et hiérarchisée. Ici, dans Vogue la galère, les mutins ne pensent qu'à violer les deux femmes du bord. Il y a peut-être le problème du lieu clôt du théâtre de l'action, autorisant le retour de tous les instincts de domination. Et par ailleurs, pour survivre, il va bien falloir que quelqu'un rame. Mais après la révolution, il faudra bien quand même aussi éviter les famines et produire au moins de quoi bouffer pour tout le monde, même si les voies de réalisation et marges de maneuvre seront beaucoup plus nombreuses que sur une coque de noix perdue au milieu de l'océan... On pourrait objecter également que cette révolte navale a eu un premier chef, puis un deuxième, qu'elle n'a pas été précédée par un apprentissage sur le tas de la liberté et de l'égalité, par l'auto-organisation et l'action directe, et que finalement ce sont les réflexes du vieux monde qui sont réapparus dans leur version moins policée, lors de cette crise. Dans ce cas, il est vrai, l'émancipation des prolétaires (et particulièrement des prolétaires les plus universellement exploitées, les femmes) n'aura pas été l’œuvre des prolétaires eux-mêmes.


Michel Bakounine.- Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg : complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré.
   Pourtant, papy nous avait tout appris, ou presque, ce ne sont pas les compagnons Espagnols qui nous dirons le contraire. Ici il est question, entre autre, de la Suisse, « cette Helvétie jadis si indépendante et si fière, […] gouvernée aujourd’hui par un Conseil général qui ne semble plus chercher son honneur que dans les services de gendarme et d’espion qu’il rend à tous les despotes », patrie de mon grand-père maternel, qui m'en a légué la nationalité d'ailleurs. Pour le trafic d’Appenzeller c'est très utile.


   Ici, l’ours de Saint Pétersbourg, c’est le tsar de toutes les Russies et les ours de Berne ce sont les membres du Conseil fédéral Suisse, le gouvernement d’outre Léman, quoi. Bakounine s’insurge et dénonce l’abdication de tout droit d’asile et de toute dignité d’une république prête à se mettre en huit pour livrer aux despotes absolus d’Europe les opposants politiques qu’ils lui réclament. Quelle actualité et quelle bégaiement plombant de l’Histoire à l’époque des rapts de Cesare Battisti par l’idole de gauche Evo Morales qui l’offrit au fasciste l’extradant aussitôt vers l’Italie, qui le saisira et l’enterra dans ses oubliettes (« il ne s’agit pas, - déclare-t-on – de la poursuite et de l’extradition de […] coupables de crimes politiques, oh que non ! Il ne s’agit que de simples assassins et faussaires. – Mais qui sont ces assassins, ces faussaires ? Naturellement tous ceux qui, plus que les autres, ont eu le malheur de déplaire au gouvernement […], et qui ont eu, en même temps, le bonheur d’échapper à ses recherches paternelles »); et de Julian Assange dans des conditions semblables (« Le prétexte officiel, et il en faut toujours un, - l’hypocrisie, comme dit une maxime passée en proverbe, étant un hommage que le vice rend à la vertu, - le prétexte officiel dont se sert le ministre […] pour appuyer sa demande, c’est la condamnation prononcée par le tribunal […] pour violation du secret des Lettres. […] N’est-ce pas sublime ? l’empire, ce violateur par excellence de toutes les choses réputées inviolables […] poursuivant […] qui aurait violé le secret des lettres ! Comme si jamais, lui-même, il avait fait autre chose ! ») !


Giacomo Casanova.- Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt, écrits par lui-même.
   Heureusement nous avons, dans les deux livres suivants, de quoi nous remonter le moral.
   Encore un grand évadé, même si pas du tout du même style que le précédent. On se souvient qu'on l'avait laissé débouchant sur le toit du Palais des Ducs de Venise, s'évadant de sa cellule de la redoutable prison des Plombs. C'était ici. Saura-t-il ne pas glisser sur les plaques de plombs du toit et ne point se fracasser le crâne sur la dalle du palais ou finir noyé dans le canal. Parviendra-t-il à conquérir la plus belle des belle, avec son boulet de complice de père Balbi, moine paillard faisant un peu figure de Sancho Pancha dans cette rocambolesque évasion, je trouve.

   "Je sortis le premier, le père Balbi me suivit. Soradaci, qui nous avait suivis jusqu'à l'ouverture du toit, eut ordre de remettre la plaque de plomb comme elle devait être et d'aller ensuite prier son saint François. Me tenant à genoux et à quatre pattes, j'empoignai mon esponton d'une main solide, et en allongeant le bras, je le poussai obliquement entre la jointure des plaques de l'une à l'autre, de sorte que, saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j'avais soulevée, je parvins à m'élever jusqu'au sommet du toit. Le moine, pour me suivre, avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de ma culotte. Je me trouvais soumis au sort pénible de l'animal qui porte et traîne tout à la fois, et cela sur un toit d'une pente rapide rendue glissante par un épais brouillard."

Un esponton.

Jack London.- Grève générale.
   Encore du baume au coeur : une grève générale victorieuse. La bourgeoisie est affamée et se transforme en bande de pillards bestiaux. Un bémol, dos à eux, les autres affamés sont les miséreux des faubourgs, ghettos et taudis. On retrouve là malheureusement l'inspiration marxiste du grand romancier : le lumpenproletariat ne prend pas part à la lutte et à tout à perdre d'un bouleversement des rapports de classes. Mais ne boudons pas notre plaisir à apprécier le spectacle narré de ce quarteron de richards se battant comme des hyènes pour dépecer un vieux cheval et s'en disputer la viande, viande qu'ils se feront racketter peu après par de plus costauds. Les ouvriers honnêtes et en grève, eux, ont pensé à faire des réserves, et se tapent joyeusement la cloche dans leurs quartiers. Point de révolution après la victoire cependant, alors que le capital mord la poussière, mais juste la satisfaction des revendications ouvrières.
   La deuxième nouvelle de ce petit livre, Au sud de la Fente, est encore plus savoureux. C'est une parodie de l'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, Jekyll étant ici un universitaire bourgeois et conservateur qui, pour les besoins de ses travaux sociologiques, se grime en ouvrier et passe certains laps de temps à vivre comme l'un d'entre eux, en leur sein. Petit à petit, il en prend l'aspect, le comportement, les goûts, manières de penser et de parler, réflexes, amours et haines : ce sera notre Mr Hyde. Devinez qui gagne à la fin ? Je vous aide, ce sera comme chez Stevenson !

   "Catherine Van Vorst observa encore l’homme qu'elle avait connu sous le nom de Freddie Drummond. Sa tête dominait la foule, et son bras enlaçait toujours la taille de la femme. Assise dans son automobile, attentive, elle vit le couple traverser Market Street, franchir la Fente, et disparaître le long de la 3e Rue dans le ghetto du travail.

   Dans les années suivantes, à l’université de Californie, aucune conférence ne fut prononcée par Frédérick A. Drummond, et aucun livre sur le monde du travail ne parut sous cette signature. En revanche émergea William Totts, un grand leader syndicaliste. Ce fut lui qui épousa Mary Condon, présidente des gantières, et organisa la grande grève victorieuse des cuisiniers et serveurs. Il participa aussi à la constitution de nombreux nouveaux syndicats, dont celui des croque-morts et celui des plumeurs de volaille.
"


vendredi 23 novembre 2018

La dose de Wrobly : brumaire 2018 EC



Samuel Beckett.- Watt.

   Bon, pour commencer, depuis que ce blog existe il me semble bien que Wroblewski n'avait jamais aussi peu lu : un seul bouquin dans le mois ! Y a-t-il un enseignement à en tirer ? Je pourrais multiplier ad libitum, à moins que ce ne soit ad nauseam, les hypothèses les plus pointues et aux tenants et aboutissants multiples, ouvrant en arborescence un infinité de propositions allant de la tautologie la plus pure à l'absurde absolu, le tout toujours imprégné d'une odeur d'asile, à l'image des personnages de Samuel Beckett (le livre aurait tout aussi bien s'intituler What ???), que ça ne m'avancerait pas à grand chose.

   Mais Samuel Beckett, parlons-en, justement. Là aussi le nombre "un" apparaît, car c'est mon premier livre de cet illustre auteur. Et figurez-vous que j'avais une mauvaise opinion de lui jusqu'à présent, plein de préjugés négatifs, que j'étais. Pour moi il n'était l'auteur que de pièces un peu facilement sans queues ni têtes, mais surtout chiantissimes, donc taxées de géniales par la critique avancée. J'étais d'ailleurs allé en voir une (non, pas Godot, que je n'ai ni lu ni vu), offerte, à l'annexe de la Comédie Française au Louvre. Bonne Terre ! Que c'était sinistre et ennuyeux ! Pourtant je ne suis pas du genre à avoir des jugements à l'emporte-pièce, j'aime découvrir. Quand je n'aime pas j'aime creuser, essayer encore, et encore essayer. En musique par exemple je me suis bouffé tout un tas de Stravinsky, Debussy, Messiaen, Bartok, Chostakovitch, Ravel hors Bolero, parce que je voulais comprendre ce qu'il y a d'ineffable chez eux. J'ai quelques pistes et des plages de vrai plaisir aujourd'hui. En général je m'offre, tout pur et grand ouvert aux longues émotions esthétiques "comme une cuvette à un vomissement" comme dirait Arsène. Mais là, ce monologue de Beckett au Louvre, vraiment plombant. Il peut y avoir dans le sinistre, le glauque, les galeries de freaks grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge ou petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, du délectable comme chez Céline, du sublime comme chez Baudelaire... Mais là, non, le sinistre et le glauque inintéressant. Et de sens, aucun.
   Et bien après avoir commencé ce roman, car il ne s'agit pas de théâtre, première surprise, j'ai de suite changé d'avis. Pourquoi ? Parce que même si le sinistre, le glauque, les freaks, le pathologique et l'absurde se confirment, un élément vient tout sauver : je me bidonne ! Il y a de l'humour dans cette écriture de maniaque, et ça, sa sauve tout ! La saga de la famille Lynch (des Sharpe et des chiens faméliques) est à cet égard, hilarante.
   Par ailleurs, furtivement la lecture de Watt m'a évoqué d'autres écrivains : Proust pour le décorticage mental obsessionnel, Camus pour le sentiment d'étrangeté, Swift pour le hardcore et les domestiques, Kafka pour cauchemardesque ordinaier, Pierre-Autin Grenier et Pierre Desproges pour la sensible jouissance du choix de style ludique et parodique, Joyce peut-être mais je le connais mal, le côté dépressif..., l'Ancien testament pour les énumérations oiseuses et sans fin, des traités mathématiques ou du Fourier pour les calculs au millimètre de futilités ainsi transfigurées...

   Et certains passages d'une grande tension métaphysique peuvent même me toucher personnellement, comme celui-ci, qu'on aurait pu retrouver au cœur de la tempête dans le crâne du verbicruciste que je suis, ou du cruciverbiste que je suis aussi, ou d'un verbicruciste qui ne serait que verbicruciste, ou d'un cruciverbiste qui ne serait pas verbicruciste ; qu'on aurait pu retrouver également dans les joutes âprement polémiques entre cruciverbistes et verbicrucistes, ou entre cruciverbistes et cruciverbistes, ou encore entre verbicrucistes et verbicrucistes, sans oublier celles entre cruciverbistes également verbicrucistes et verbicrucistes cruciverbistes dans la foulée, ou bien, entre cruciverbistes non verbicrucistes et verbicrucistes aussi cruciverbistes, peut-être même, on peut le postuler, entre verbicrucistes non cruciverbistes et honorables cruciverbistes dotés simultanément de la qualité de verbicruciste, que nous connaissons trop bien dans ces colonnes ! Jugez-vous même :


A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. Oh peut-être pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n'était pas un pot, mais alors pas du tout. Ca ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en être réconforté. Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins, et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot. Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. Car si l'approximation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, , mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoiqu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. Car le pot était toujours un pot, Watt en était persuadé, pour tout le monde sauf pour Watt. Pour Watt seul ce n'était plus un pot, mais alors plus du tout. [...] Et pour Watt le besoin de soulas sémantique était parfois si grand qu'il se mettait à essayer des noms aux choses, et à lui-même, un peu comme une élégante des bibis. Ainsi du pseudo-pot il lui arrivait de dire, réflexion faite, C'est une targe, ou, s'enhardissant, C'est un choucas, et ainsi de suite. Mais le pot avait aussi peu de succès comme targe, ou comme choucas, ou sous tout autre nom soumis à son innommable réité, que comme pot. [...] C'est pour ces raisons surtout que Watt aurait été heureux d'entendre la voix d'Erskine enserrer dans des mots l'espace de la cuisine [...]. Non que le fait d'entendre Erskine nommer le pot, [...] eût changé le pot en pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été la preuve que pour Erskine tout au moins le pot était un pot [...]. Non que le fait pour le pot d'être un pot [...], eût fait du pot un pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été comme un encouragement à l'espoir caressé par Watt [...] de [...] voir [...] les choses réapparaître [...].


mardi 16 octobre 2018

Casuistique et contrition vs pureté du Verbe

Un prêtre argentin ayant collaboré avec la junte expliqua la philosophie de celle-ci : "L'ennemi, c'était le marxisme. Le marxisme au sein de l'Eglise, disons, et dans la mère patrie - le danger que présentait l'avènement d'une nouvelle nation."
Naomi Klein.- La Stratégie du choc.

   [...] Jules* siffla le reste de vin et s'affala sur son lit, les bras en croix, sur le dos. La tête lui tournait. D'un main hésitante, il retroussa sa soutane et trifouilla sa braguette, sans résultat. Ah... du temps du séminaire, comme il était doux de se taper une petite pignole dans la solitude de la cellule, après complies. Bien sûr, c'était un péché, mais le révérend père Eusèbe savait se montrer indulgent, et, au confessionnal, il évacuait rapidement le problème de la chair. il prononçait "cheurre", avançant les lèvres en cul-de-poule. Outre les pignoles, Jules se souvenait du petit Louison, enfant de chœur de la paroisse Saint-Joseph, où, jeune vicaire, il célébra ses premières messes. L'adolescent était si naïf, si serviable... san aube froufroutante laissait deviner le galbe de la fesse, lorsqu'il se penchait pour servir le vin de messe. Ah, nostalgie de la jeunesse !
   Jules sombra dans un sommeil ponctué de puissants ronflements.

   Cuvant son beaujolais, il dormit toute la nuit. La bouche pâteuse, il s'éveilla fort tard, dérangé par un rayon de soleil qui se faufilait au travers des persiennes et vint lui chatouiller le nez.
   Jules se leva et contempla la banlieue ouatée d'une brume matinale. Aussitôt, il s'en fut s'agenouiller sur son prie-Dieu, après avoir pissé un coup.
   - MMrmmrmr... ecce, advenit dominator Dominus... mrmr... et regnum in manus ejus et potestas et imperium... mrmrmr... et Gloria patri et filio et spiritui sancto sicut erat in principio mrmrmr et nunc et semper et in saecula saeculorum... amen ! Ah !... s'écria-t-il, une bonne petite prière pour chasser la gueule de bois, y a qu'ça de vrai !
   Mais alors qu'il se relevait, un rayon flamboyant perfora le ciel bas et lourd, s'incurva et vint frapper Jules, qui courba la tête.


    - JULES... JULES... JULES...
   La voix était grave, caverneuse. C'était Sa voix, à Lui. Jules se mit à trembler. Depuis quelque temps, le Très-Haut condescendait à parler au chanoine, surtout le matin.
   - JULES... JULES... M'entends-tu ?
   -Quatre sur cinq seulement, ô Seigneur ! J'ai... j'ai un peu picolé hier soir ! avoua Jules.
   Le rayon redoubla d'intensité et effleura la barbe du chanoine, dont quelques poils roussirent. Jules comprit que le Très-Haut était en colère.
   Je l'f'rai plus, Seigneur ! sanglota-t-il.
    - Bougre d'abruti ! tonna la voix. Je me contrefous que tu picoles ! Ce n'est pas ce misérable petit péché de rien du tout qui provoque Mon courroux !
   - Ah bon ?
   On m'a dit que tu t'étais encore laissé embobiner par la canaille !
   - C'est qu'ils m'ont remis un chèque pour mes pauvres ! plaida Jules, en rentrant la tête dans les épaules.
   Tassé sur son prie-Dieu, il s'attendait à recevoir une raclée en bonne et due forme à coups de rayon, mais il sentit passer sur sa nuque le souffle divin. C'était un soupir très doux, parfumé d'encens.
    - Ah ! Jules... se lamenta le Seigneur. Mon pauvre Jules ! Que fais-tu de Mon enseignement ? Combien de fois t'ai-je expliqué ? Avec Mon infinie bonté, Mon infinie patience ?
   - Pardon, ô Seigneur...
   - N'implore pas, misérable ! gronda la voix.
   Le rayon crépita et Jules sentit une morsure brûlante sur sa joue.
   - Combien de fois t'ai-je menacé des flammes de l'enfer si tu t'obstinais dans la voie de la collaboration de classes ? Crétin !
   - Je fais de mon mieux, ô Seigneur ! protesta faiblement Jules en portant la main à sa blessure.
    - Silence ! C'est pourtant simple, nom de Moi ! s'écria le Tout-Puissant. Reprenons là où nous en étions la dernière fois ! Récite un peu !
   - Le capital-extorque-la-plus-value-à-la-classe-ouvrière... ânonna Jules ;
   - Ah ! ah ! on fait des progrès... susurra la voix. Allez, va chercher ton cahier !
   Jules s'installa à la table, tailla son crayon. Et, une fois de plus, le Seigneur exposa ses préceptes d'amour.

    Un quart d'heure plus tard, la leçon durait toujours. L'élève se faisait durement tirer l'oreille.
   - C'est pourtant simple, Jules ! s'énervait le Très-Haut. La chute tendancielle, oui, ten-dan-cielle, écris plus vite ! Tendancielle du taux de profit amène la récession lors de laquelle le capital brise les forces productives ! Jules, enfin, c'est élémentaire !
   Le chanoine écoutait. Religieusement.
   - Bon, soupira le Seigneur. Voyons si tu sais au moins le premier cours... Qu'est-ce qui détermine la valeur d'échange d'une marchandise ?
   - Ah, elle est dure, celle-là, Seigneur ! Attendez, j'y suis ! C'est la quantité de travail socialement nécessaire pour la produire ! J'ai bon, Seigneur ?
   - C'est bien, Mon fils, c'est bien... Pour la semaine prochaine tu me réviseras la composition organique du capital ! Tu te souviens, n'est-ce pas ? C sur c+v et tout ce qui en découle...
   - Tes vœux seront exaucés, Seigneur, murmura Jules après avoir regagné son prie-Dieu.
   - Mais cesse dont de te prosterner ainsi ! Un peu de dignité, que dia... ah, tu m'en fais bafouiller ! Jules ! Je fonde de grands espoirs sur toi, à condition que tu veuilles bien t'amender ! Tu es Jules, et sur Jules je rebâtirai mon église ! Car, vois-tu, je n'ai plus grand monde de présentable ! A part de gras pantouflards qui s'endorment au moindre cantique, nom de Moi ! Et l'autre Polack qui se prend pour... pour...
   Le Seigneur s'étranglait d'indignation.
   - C'est une mauvaise passe, ça va se tasser, ô Seigneur ! s'écria Jules.
   Mon troupeau se disperse ! reprit La voix. Je sens que ça foire dans les siècles des siècles, en vérité je te le dis... prie et médite, car je suis l'Unique !
    Soudain, le rai de lumière se tarit. Le chanoine se retrouva seul, à mi-chemin entre Dieu et les hommes. La tâche était rude. A maintes reprises, le Tout-Puissant s'était confié à Jules, son serviteur le plus dévoué. Il lui avait dit la colère des humbles qui arrivaient au ciel furieux de s'être laissé gruger toute leur vie.
   Depuis un petit siècle, le Seigneur recevait régulièrement la visite d'un certain Karl. Un brave garçon, certes un peu bougon, mais qui ne disait pas que des sottises. Karl connaissait avec ses disciples les mêmes déboires que le Seigneur. On tripatouillait le dogme, on sombrait dans la corruption en se foutant du populo crédule... Tant d'efforts pour en arriver à ce désastre.
   Jules était atterré par ces révélations. Il n'osait contredire le Seigneur de crainte d'être illico muté chez Belzébuth. Que faire ? A l'évidence, du côté divin, ça ne tournait plus très rond. Mais Jules, humble brebis dans l'immense troupeau humain, ne pouvait brandir l'étendard de la révolte contre le Créateur...
[...]
    Mais alors qu'il désespérait, il entendit La Voix.
   - Jules... Jules... Jules... Bougre d'abruti ! Vois ce que tu as fait ! Au lieu de suivre mes conseils et de guider mes brebis sur une ligne classe contre classe, tu as semé la division dans le camp ouvrier !
   - Mais Seigneur, moi et mes biffins, nous ne sommes que de pauvres pâtres...
   - Des pâtres, des pâtres ! Mais... tant de zizanie ! ricana le Très-Haut.
   Jules, la tête entre les mains, s'attendait à subir la caresse brûlante du rayon divin, en guise de punition.
   Rien ne vint.
[...]
   - Oui... terrible ! murmura le médecin. [...] Mais venez, Jules est tout près de là, j'entends sa voix !
    Un jeune curé à cheveux longs vint à leur rencontre. Le médecin fit les présentations.
   - Voilà l'abbé Jacques, notre évangélothérapeute ! C'est lui qui soigne votre frère, Ernestine...
   Jules était assis dans l'herbe, vêtu de rouge des pieds à la tête, et lisait un ouvrage de Lénine.
   - Alors, Jules, comment va ? demanda l'abbé.
   - Arrière, laquais de la bourgeoisie, suppôt du capital ! ricana le chanoine.
   - Ah ! Jules, mon Dieu... sanglota Ernestine. Saint Marc, saint Jean, saint Louis et tous les saints...
    - Ma sœur, ne vous tourmentez pas ! s'écria l'abbé. Jules fait de grands progrès...
   Il les entraîna un peu à l'écart. Ils s'assirent sur un banc.
   - Mais je ne comprends plus... dit Etienne. Il a renié saint François ?
   - Tout à fait ! reprit l'abbé Jacques. C'est bien pourquoi j'affirme qu'il progresse ! Il se range aujourd'hui résolument sous la bannière du Seigneur, même s'il croit que celui-ci s'est converti au marxisme. Jules éprouve en fait une grande culpabilité, qui date du temps du séminaire. Il n'est devenu capucin que pour faire plaisir à ses parents.
   - C'est bien vrai, comment le savez-vous ? s'écria Ernestine.
   - L'hypnoconfession, ma sœur ! répondit l'abbé. En fait, son ambition d'adolescent était de mener une grande carrière ecclésiastique, devenir cardinal et, qui sait... pape ? Il y a renoncé. D'où une récrimination sans cesse refoulée contre la hiérarchie épiscopale que Jules transcrit aujourd'hui dans son délire révolutionnaire... Me suivez-vous ?
   - Tout à fait ! s'exclama Étienne, fasciné par la clairvoyance de l'abbé.
   - Dans son délire antérieur, ce non-dit était déjà présent ! poursuivit Jacques. D'où la référence à saint François, fondateur d'un ordre mendiant, résolument hostile aux fastes de l’Église officielle... Suis-je clair ?
   - Vous l'êtes, mon père, vous l'êtes... dit gravement Étienne.
   - Il faut laisser opérer l'Esprit-Saint, conclut l'abbé. Jules retrouvera une vie normale, j'en suis persuadé !
   - Puisse Dieu vous entendre, mon père, murmura Ernestine.
   L'abbé s'était levé et se dirigeait vers Jules.
   - Tout va bien, camarade ! lui lança-t-il.
   -Mort aux bourgeois ! répondit Jules.
   Ernestine voulut lui remettre les quelques friandises qu'elle avait apportées, mais il la traita de grenouille de bénitier.


* A ne pas confondre avec l'abbé Jules, dont nous avons évoqué les affres ici, ici, et . Jules est en l'occurrence chanoine. Il est par ailleurs très fortement inspiré par un abbé ayant réellement existé, et dont nous tairons le nom par respect pour sa charogne qui doit, à l'heure actuelle, souffrir d'un degré de décomposition plus que certain, depuis le temps.

vendredi 24 août 2018

La dose de Wrobly : thermidor 2018 EC


1- Voltaire.- Les Questions de Zapata : absurdités des prétendues écritures saintes et fausseté du christianisme.

   Rien à voir avec la révolution mexicaine.

Citation : 61° Instruisez-moi pourquoi le Credo, qu'on appelle le Symbole des apôtres, ne fut fait que du temps de Jérôme et et de Rufin [cf. (4) - note du blogueur -], quatre cents ans après les apôtres. Dites-moi pourquoi les premiers Pères de l'Eglise ne citent jamais que les évangiles appelés aujourd'hui apocryphes. N'est-ce pas une preuve évidente que les quatre canoniques n'étaient pas encore faits ?

Mots clés : XVIIIème siècle

Liens : (2) et (3).


2- Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut.- L'Art de péter.

Citation : Pisser sans péter, c'est aller à Dieppe sans voir la mer.

Mots clés : XVIIIème siècle

Liens : (1) et (3).


3- Choderlos de Laclos.- De l'éducation des femmes.

   De petits essais mineurs, Laclos est homme d'une seule œuvre génialissime. Mais bien que militaire, le gus est fort sympathique dans ces positions : clairement féministe si c'est possible pour un homme, et du côté de Rousseau contre Voltaire, en ce qui concerne l'état de nature, et le choix affectif pour lequel il opte entre l'indien beau, fort, bronzé, libre, heureux et possédant une connaissance totale de son milieu, et le tas de merde dans un bas de soie prétentieux et méchant adulant la civilisation ou l'histoire sinistre de l'oppression et de l'exil. Cela dit j'aime bien Voltaire quand il taquine le curé, il est drôle, convaincant, documenté : cf. (1).

Mots clés : XVIIIème siècle

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4- Jean-Christophe Rufin, de l'Académie française.- Le Collier rouge.

Il y a une tradition d’insulter longtemps l’académie puis, l’âge venu, d’y quémander une place. Les académiciens sont donc les seuls français qui crachent dans un fauteuil avant de s’y asseoir. Ils ne s’y assoient que pour faire sous eux, il est vrai : le crachat sert d’amorce.
Tony Duvert.

   Encore un académicien, je m'en était déjà farci un il y a deux mois. Mais je ne l'ai pas trouvé trop mal, toutes réserves liées au fait qu'il fasse partie des 40 gâteux mises de côté évidemment, et il est très rapide à lire, ce qui est aussi un avantage. Je l'avais reçu en pub du Cercle Gallimard de l'enseignement : les vieux fichiers ont la vie dure... Mon frangin, qui apparemment connait bien cet écrivain, m'a envoyé la critique suivante, que je me permets de publier ici sachant qu'il ne lit pas mon blog. Il évoque ici ma brochette de lecture de thermidor : "Je n'ai lu que le collier rouge, dernier Rufin pour moi parce qu'autant avant j'aimais bien mais là il a commencé à m'agacer. Dans l'histoire dans l'histoire dans l'histoire, Stefan Zweig fait mieux, dans l'évocation de la grande guerre je préfère Céline et dans le genre histoire de toutous, il n'arrive pas au jarret de London." Assez sympa comme jugement, surtout par les auteurs évoqués, aussi variés que passionnants.

Citations :

- Alors, elle ne vous a pas dit qui était son père.
- Non.
- Elle ne s'en vante pas. Son père, voyez-vous était un juif allemand, proche de cette Rosa Luxembourg qui a été assassinée l'hiver dernier à Berlin. Il était membre de l'Internationale ouvrière. C'était un agitateur et un pacifiste forcené. Il a été arrêté et il est mort à la prison d'Angers. Il paraît qu'il était tuberculeux.

[...] [...]

- Combien de temps êtes-vous donc resté en permission ?
- Deux semaines. C'est bien trop peu. Mais les livres que je n'ai pas pu lire, je les ai emportés.
- Il n'en tient pas beaucoup dans un barda.
- J'en ai pris trois.
- Lesquels ?
Morlac se redressa pour donner les titres, comme s'il annonçait les Evangiles.
- Proudhon,
Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste.

Mots clés : celle que j'préfère / action révolutionnaire internationaliste /

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5- Agatha Christie.- Mr Brown.

   Comme vous le savez, je me refais la série, en bouchant les trous éventuels, et dans l'ordre, maniaque dépendant que je suis. Peut-être nostalgie aussi de l'innocence et de la passion émerveillée du grand jardin du Morvan privatisé par un autre aujourd'hui. C'est donc son deuxième.

   Peut-être l'ai-je déjà lu, mais plus le souvenir. En tout cas, petite surprise, ce n'est pas un whodunit, mais plutôt un genre de comédie d'espionnage, et complotiste (travaillisto-bolcheviko-irlandorépublicano-criminel) qui plus est. Ce genre n'est pas le sien, c'est assez mauvais. Évidemment c'est plutôt réac, et même si un personnage concède qu'il y a des révolutionnaires honnêtes, il précise aussitôt que ceux-ci sont les marchepieds des ambitieux despotiques incarnations du mal. Cela dit, même si le terme d'honnêteté reste un peu limité au domaine moral, les anarchistes et autres ultra-gauches pourraient dire avec raison sensiblement la même chose.

Citation :

- [...] Un tel déballage ne manquerai pas de rameuter tous les Travaillistes. Or, un gouvernement travailliste dans la situation actuelle poserait de graves problèmes à l'économie britannique. Mais tout ceci n'est rien à côté du vrai danger.
"Peut-être avez-vous lu ou entendu dire que l'agitation ouvrière actuelle serait commanditée par les bolcheviques ?
Tuppence acquiesça.
- Eh bien c'est exact. L'or bolchevique afflue dans ce pays dans le seul but de déclencher la révolution. Et il existe un homme dont personne ne connaît le vrai nom et qui travaille dans l'ombre, pour son propre compte. Si les bolcheviques sont derrière l'agitation ouvrière, lui, il est derrière les bolcheviques. Nous ignorons qui il est, mais il se fait appeler d'un nom passe-partout, "Brown", et une chose est certaine : c'est le plus génial des criminels de notre époque. Il contrôle une organisation qui fonctionne à merveille, il a des espions partout. Pendant la guerre, toute la propagande pacifiste et défaitiste a été orchestrée et financée par lui.
- C'est un Allemand naturalisé ? demanda Tommy ?
- Pas du tout, j'ai de bonnes raison de croire au contraire qu'il est anglais. Il était pro-Allemand comme il aurait été pro-Boer. [...] Il y a autour de ce projet de traité un point que nous n'avons pas encore éclairci. La menace que nous avons reçue est sans ambiguïté : l'extrême gauche a carrément déclaré que le document était entre ses mains et qu'elle avait l'intention de le rendre public du jour au lendemain. [...] Mais le gouvernement envisage un grand coup pour contrecarre toute menace de grève. [...] Cependant si le projet de traité remonte à la surface, nous somme perdus. L'Angleterre sombrera dans l'anarchie.

Vivement !

Mots clés : celle que j'préfère

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Pas de jaloux : version métal.

6- J.-B. Jeener.- Les Chemins de l'Amour.

   Extrait de la quatrième de couverture (le plat verso, dirait le Tenancier), à propos de l'auteur, J.-B. Jeener (?) : "Ses fines analyses de l'amour - d'où les tempêtes charnelles ne sont pas exclues - ressortent d'une longue filiation : Laclos [cf. (3), note du blogueur]... Maurois... Chardonne !" Je ne sais pas pour Maurois et Chardonne, mais concernant Laclos, je trouve que le rédacteur de cette apéritive notice exagère un tout petit peu.

Mots clés : y en a pas


7- Lawrence Block.- Les Péchés des pères.

   J'ai décidé de me faire la série des Matt Scudder, il y a longtemps que j'en avais envie, parce que ce détective est alcoolique abstinent et fréquente une association d'anciens buveurs (enfin dans les trois premiers romans il picole encore), et que mon meilleur ami est dans le même cas. Un pote dans ce cas également m'avait raconté un passage d'un volume qui m'avait fait marrer. Scudder je crois, héros et narrateur, devise : "Dans chaque alcoolique il y a un monstre qui sommeille. Et c'est pour ça que les réunions d'Alcooliques Anonymes sont si nécessaires pour eux : elles sont tellement chiantes, que si le monstre se réveille à un moment, il se rendort aussitôt" (de mémoire et par la bande). Bon, c'est du petit polar qui se lit bien, un peu freudien, avec une séquence de baston pour les amateurs de virilité testostéronée, mais rien de transcendant a priori pour le moment.

Mots clés : La grosse pomme

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8- Donald Westlake.- Histoire d'os.

   Je poursuis la série du ténébreux Dortmunder par l'excellentissime Westlake, vous êtes au courant maintenant. Que c'est drôle ! J'en ai profité pour me rencarder sur la géographie de New York, comment c'est foutu, à quoi correspondent ces noms rencontrés des milliers de fois : Broadway, Manhattan, Brooklyn, le Bronx, le Village, le Queens, Central Park, Harlem l'East River, l'Hudson, Long Island, le New Jersey, l'Etat de New york... Depuis le temps... Je commence à situer un peu tout ça maintenant, merci Donald (et aussi Lawrence) et Wiki. Allez, un petit jeu facile, mais auquel je n'aurais pas su répondre il y a trois semaines : quelle est la particularité géographique du Bronx par rapport aux quatre autres arrondissements de New York (Manhattan, Brooklyn, Queens et Staten Island ?

Mots clés : La grosse pomme

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9- Tiburcio Ariza / François Coudray.- Les GARI (Groupes d'Action Révolutionnaires Internationalistes) : 1974, la solidarité en actes.

Quand on exécute au mois de mars
De l'autre côté des Pyrénées
Un anarchiste du Pays basque
Pour lui apprendre à se révolter
Des zigs d'attaque et pleins d'tactique
Nonobstant la bile des bégueules
Par l'rapt, la bombe, l'vol et l'éthique
Du garrot desserrent la sale gueule.

D'après Renaud "I kissed a cop" Séchan.

Mots clés : action révolutionnaire internationaliste

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mercredi 2 mai 2018

Le bac français sans rater l'émeute II

   Mes chers lycéens en classe de première, vous n'avez plus le temps de vous préparer au baccalauréat de français, puisque vous êtes en grèves, en manifestations, en occupations, et c'est tout à votre honneur. Mais rassurez-vous, La Plèbe, Hâte, déjà va ! vous propose ici un cours de rattrapage du commentaire composé, afin de vous donner quand même quelques éléments pour passer l'épreuve traditionnelle en toute quiétude. Nous avons choisi l'admirable poème de Baudelaire, l'un des plus beau, La Beauté. Voici, pour commencer, le sonnet en lui-même.

La beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !


    Voyons le second quatrain : Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris. Que la Beauté trône, j'y consens, mais dans l'azur ? Et ce sphinx incompris est-il assez platement redondant ? Sans compter que là non plus, la comparaison ne s'impose pas irrésistiblement. Passons. J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes. Je sais ce que sont un cœur de boue, un cœur de pierre, un cœur d'artichaut, mais je vous défie de me dire ce que c'est qu'un coeur de neige. Est-ce pureté, froideur, indifférence, inviolabilité ? Nous n'en saurons rien. Quant à la blancheur des cygnes, il s'agit très probablement de la couleur de la peau. Imaginez un corps blanc comme le plumage des cygnes. Ce serait assez dégoûtant. D'autre part, ce que nous savons de Baudelaire nous permet d'avancer qu'il avait peu d'inclination pour ce genre de peau. Mais il a suffi que cet assemblage de mots lui semble d'un effet heureux et il a renié ses préférences. Et voici maintenant ce fameux vers tant admiré, tant célébré : Je hais le mouvement qui déplace les lignes. C'est absurde. Quelque idée qu'un poète se fasse de la beauté, il ne peut refuser de la voir dans le mouvement, dans la vie, dans le déplacement des lignes. Et Baudelaire moins que tout autre, lui qui a aimé la danse. Aucun doute, il a été victime de l'expression "beauté sculpturale" que lui a suggéré le premier vers. A mon avis, c'est très grave, car si les poètes, non contents de chercher à nous envoûter par des artifices de langage, se laissent eux-mêmes surprendre par des expressions toutes faites, le risque de confusion devient extrême. Que faut-il penser maintenant du vers suivant ? Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Celui-ci aussi doit tout à "beauté sculpturale". A qui en douterait, je conseillerais de lire attentivement Les Fleurs du Mal où il apparaît que le dogme de l'impassibilité de la beauté n'est baudelairien que par accident. Vous objecterez qu'un sonnet constitue un tout, qu'il n'est pas loyal de se reporter ainsi à d'autres oeuvres de l'auteur et que celui-ci peut très bien dire noir dans un poème et blanc dans un autre sans mériter le reproche d'incohérence. Je l'admets - quoiqu'à contrecoeur, parce qu'enfin, l'idée que se fait un poète de la beauté passe pour être des plus importante et doit lui tenir en tête un peu plus que le temps d'écrire un sonnet. Mais j'y pense, que représente cette Beauté qu'on nous décrit ici ? une croyance ou une vision ou une préférence du poète ? ou bien une figure à la mode, simplement ? Pensez-y avant de vous endormir.

Chuis beeelle ! Oh ! Mortel !

A SUIVRE...

vendredi 30 mars 2018

Le bac français sans rater l'émeute

   Mes chers lycéens en classe de première, vous n'avez plus le temps de vous préparer au baccalauréat de français, puisque vous êtes en grèves, en manifestations, en occupations, et c'est tout à votre honneur. Mais rassurez-vous, La Plèbe, Hâte, déjà va ! vous propose ici un cours de rattrapage du commentaire composé, afin de vous donner quand même quelques éléments pour passer l'épreuve traditionnelle en toute quiétude. Nous avons choisi l'admirable poème de Baudelaire, l'un des plus beau, La Beauté. Voici, pour commencer, le sonnet en lui-même.

La beauté.

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles ;
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !


    Nous allons maintenant l'éplucher un peu. Voyons le premier vers : Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. Ca ne veut rien dire. Un rêve de pierre peut être beau ou laid. Donc, pour nous faire connaître la Beauté, l'auteur la compare à une chose vague, indéterminée, dont la notion nous est encore plus incertaine que celle de l'objet à connaître. Ce premier vers est un assemblage de mots qui ne nous apprend absolument rien. Passons au deuxième : Et mon sein où chacun s'est meurtri tour à tour... Je veux bien que "meurtri" soit figuratif, mais il rappelle fâcheusement la comparaison du premier vers et impose abusivement l'image d'un sein en pierre. Je relève dans ce second vers une faute magistrale qu'il faut bien appeler solécisme. "Tour à tour" signifie en effet l'un après l'autre ou alternativement. On n'est pas plus fondé à écrire "chacun s'est meurtri tour à tour" que "chacun s'est meurtri à tour de rôle". Il aurait fallu dire : "Où chacun s'est meurtri à son tour." Qu'une faute de cette dimension ait trouvé place dans un sonnet aussi corseté, voilà qui est regrettable, mais le plus fâcheusement significatif est qu'aucun de ses innombrables admirateurs n'ait, à ma connaissance, relevé cette énormité. Passons aux deux vers suivants : Est fait pour inspirer au poète un amour - Éternel et muet ainsi que la matière. N'oublions pas que c'est le sein de la Beauté qui inspire cet amour. Ç’aurait pu être le visage, le dos, les cuisses ou l'ensemble, mais c'est le sein. Il doit y avoir à cela des raisons que nous ne connaîtrons pas et il faut nous contenter de l'affirmation gratuite. L'amour inspiré par ce sein est "éternel et muet ainsi que la matière". Rien à dire contre éternel, sinon que le mot, qualifiant un amour, est peu signifiant. En revanche il n'y a pas de raison valable pour que l'amour du poète soit muet. Tout le monde sait bien que les poètes sont très diserts sur ce point et Baudelaire le sait mieux que personne puisque pour sa part, il dédie un sonnet à la beauté et, ailleurs, un hymne. "Muet ainsi que la matière", est-il dit. Matière est un mot d'une portée bien générale pour une telle comparaison. En fait, dans le bon langage ordinaire, on dit muet comme une carpe, comme la tombe ou comme une pierre. Ce rapprochement d'amour et de matière, lourdement chevillé, est une recherche inutile et, à vrai dire, il eût mieux valu s'abstenir de toute comparaison. Mais matière vous a un fumet philosophique des plus tentants.

A SUIVRE...

mercredi 21 mars 2018

La dose de Wrobly : pluviôse 2018 EC


- Gustave Flaubert.- Un coeur simple.

   J'espère que je ne ferai de peine à personne, mais décidément, je n'aime pas Flaubert. Pourtant j'essaye, celui-là je l'avais déjà lu. D'un chiant ! Pourtant il est pas long. Et puis les atermoiements et larmoiements de l'auteur dans ses lettres au sujet de cette nouvelle, comme quoi il est malheureux de vieillir célibataire alors qu'il avait tant de tendresse à donner ne manquent jamais de faire réapparaître à ma mémoire les charniers de communards, et le manque de tendresse certain de l'auteur pour les insurgés suppliciés de 71. Bon, pour être honnête, j'avais mieux aimé, je dois même avouer que j'avais été ému à la lecture de Saint Julien l'Hospitalier et d'Hérodias. Peut-être y vis-je des figures d'éveil à la conscience, d'émancipation des conditionnements de caste, de transformation des pulsions de domination et de la domination des pulsions en désir de fraternité universelle, d'éternelle rébellion face au despotisme que Flaubert n'avait pas voulues. Mais peut-être aussi que le vieillissant écrivain avait, qui sait, regretté son parti pris craintif pour les fusilleurs, et peut-être que saint Julien embrassant le lépreux / prolétariat révolutionnaire, et saint Jean-Baptiste / Eugène Varlin supplicié par un Hérode / parti de l'ordre avide de continuer à jouir de la Salomé / société bourgeoise, c'était lui, aussi.


   Il y en a que je n'ai pas lu du normand, certes. Ainsi celui qui lui valut procès en 57 juste avant Baudelaire. Mais j'ai lu l'Educ. sent. qui me laissa froid. Et Salambô adapté par Druillet, qui m'a fatigué, même si j'ai à cette époque appelé ma chatte Salambô, la pauvre chérie que j'ai laissée mourir, seul que j'étais, sans copine, et ayant besoin de me soigner donc toujours hors de chez moi, radin qui plus est vu les années d'argent dans la bouteille et les conneries addictives en général, ne la nourrissant que de croquette des chez Leader Price, et ne réagissant que bien trop tard à sa souffrance, son refus de s'alimenter et sa station permanente sous le lit. Je me revois encore chez le véto avec des hoquets de sanglots refoulés quand il l'a endormie. Et rentrant chez moi en larmes, avec ma petite boîte à chat vide au bout du bras (avais-je l'air d'un con, ma mère ?), réintégrant mon appartement vide, lui aussi. Enfin, vide, non, il restait heureusement Amilcar, l'arsouille à la tignasse grise et folle, mort plus tard dans mes bras, en 2015, à une période de ma vie où j'étais moins seul, mais rassurez-vous, je n'ai appelé le roastbeef de la photo ni Bouvard, ni Pécuchet, ma copine elle a pas voulu. Bref, tout ça pour dire que Flaubert, j'en ai soupé.

Loulou l'Américain finira par se confondre avec le Saint-Esprit.

- Marcel Aymé.- Le Confort intellectuel.

[...] Faut-il croire que les juges qui condamnèrent Les Fleurs du Mal et Madame Bovary s'employaient pour le confort intellectuel de leurs contemporains ?
   - Certainement. [...] Pour la bourgeoisie d'il y a cent ans [ la scène se passe en 1945 - note du blogueur ], le péril social résidait moins dans les appétits du prolétariat que dans les tentations généreuses qui auraient pu la solliciter elle-même. [...] Ce qui était menaçant, ce n'était pas Marx, mais Baudelaire, Delacroix et leurs émules. A lui seul, en supposant même qu'il eût été lu et compris, Marx n'aurait jamais réussi à persuader la classe bourgeoise de se suicider, sans compter qu'à des raisons, il est toujours possible d'opposer des raisons, voir des bonnes. Mais un poème obscur, une image violente, un beau vers plein d'ombre et de vague, une harmonie trouble, une sonorité rare, le mystère d'un mot somptueux et insignifiant, agissent à la façon d'un alcool et introduisent dans l'organisme même des habitudes de sentir et de penser qui n'auraient pas trouvé d'accès par les voies de la raison. Accueillir une révolution dans l'art poétique et en goûter la nouveauté, c'est se familiariser avec l'idée de révolution tout court et, bien souvent, avec les rudiments de son vocabulaire. [...] Ah ! Monsieur, on ne se méfiera jamais assez de la poésie. Je parle de la vraie, celle qui consiste à dire des choses fausses ou à ne rien dire. Elle prépare immanquablement le règne de la confusion, de l'anarchie, et de toutes les déviations sentimentales.


   Bref, comme vous le voyez, pas lu grand choses ce mois-ci, deux livres épais comme des sandwiches SNCF. Ça craint. Ma copine dit que je fais trop de mots croisés... Pourtant je ne fais que trois grilles par semaine, celle du Canard, une d'Alain Bonhomme, plan transmis par George, merci George, et une de 1923 dans un recueil que maman m'a offerte... Quant à mes grands talents de verbicruciste que vous connaissez bien pour avoir jouer ici même avec moi à plusieurs reprise, je les ai actuellement complètement mis au rencard faute de temps, alors... Je ne sais pas... On verra le mois prochain...