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lundi 1 novembre 2021

On y croit !


   Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. L'"apathie" (c'est à dire le sain ennui du Spectacle éculé), éloigne la moitié de la nation des urnes ; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier recensement). Là encore, il y a des parallèles positives : le "réseautage" comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveux de la société, et l'organisation non hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse paraître.)

   Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure inattention - mais il peut aussi faire naître de nouveaux modes de rébellion : davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie "noire" et au lavoro nero, les magouilles des chômeurs et autres options illégales, culture d'herbe etc. - autant d'activités plus ou moins "invisibles" comparées aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.

   Refus de l'Eglise ? Eh bien, "l'acte négatif" ici consiste probablement à... regarder la télévision. Mais les alternatives positives incluent toutes sortes de formes non autoritaires de spiritualité, du christianisme "sans église" au néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de ce que j'aime bien appeler des "Religions libres" - autant de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'Anarcho-taoïsme - qui proposent une "quatrième voie en pleine croissance", échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télé-évangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des "moralités privées" au sens nietzschéen : la spirituallité des "esprits libres".

Hakim Bey.- T.A.Z : zone autonome temporaire.

dimanche 10 mai 2020

Les livres qu'on aurait aimé lire (ou relire)


   Comme vous le savez Wroblewski s'est engagé depuis quelques temps dans des lectures au long cours. Deux sommes, la première de 1 156 pages (1 664 avec les notes), le tome 1 (1691-1701) des Mémoires de Saint-Simon et la deuxième de 580 pages bien chargées, une masse sur l'art japonais. Du premier il en est à la page 570 (1 444 pour les notes) et du deuxième à la page 8. D'où l'interruption de votre rubrique La Dose de Wrobly, forcément. C'est pourquoi, boulimique bibliomaniaque comme il est, et prenant quasiment autant de plaisir ou s'excitant comme un ecclésiastique face à une proie sexuelle kif kif en manipulant les bouquins ou en parcourant une bibliographie qu'en déchiffrant d'un bout à l'autre un ouvrage, il décida dans son immense névrose, et son insondable bienveillance, de créer cette nouvelle rubrique.


Les livres qu'on aurait aimé lire :

   Le temps étant à la fin de la glande heureuse bien que confinée (pour les petits chanceux comme moi qui n'ont pas été obligés de continuer à aller au front du chagrin pendant cette crise sanitaire, comme les soignant(e)s, éboueur(e)s, caissiers(ères), femmes et hommes de ménage, livreurs(euses), etc., respect pour eux), demain étant le grand retour au travail contraint pour ceux qui avaient pu y échapper deux mois, j'ai eu le désir, inassouvi donc (cf supra), de lire quelques monographies sur le travail.

- Corouge Christian / Pialoux Michel.- Résister à la chaîne : dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue.- Agone, 2011.
   Quand on apprend qu'une usine a repris pendant le confinement, qui fait quoi ? des masques ? des tests ? non ! des bagnoles , alors que les stocks en regorgent, ça fait tousser!

- Anställning Äke.- Le Travailleur de l'extrême.- CMDE, 2018.

- Zalzett Lily / Fihn Stella.- Te plains pas, c'est pas l'usine.- Niet, 2019.



Les livres qu'on aurait aimé relire :

- Pouget Emile.- Le Sabotage.- Presses du réel / Le Flibustier.- 2005 / 2009.

lundi 19 novembre 2018

Wroblewski n'a rien d'autre à foutre

   Puisque nous étions dans les mots croisés au dernier articule, restons-y avec cette question : pure Schadenfreude ou passion dévorante pour les jeux de papy ? Wroblewski embête de paisibles bibliothécaires, honte à lui ! Heureusement il a été bien puni en étant gentiment remis à sa place. Quant aux jeux en question, ils restent illisibles une fois sur deux.

   Quand le public s'oppose au privé, le commun au marchand, les glandeurs emmerdants aux agents compétents, il y a du rififi dans le camp de travail (mettant en l'occurrence, et c'est plutôt rare, convenons-en, à disposition de son personnel la bibliothèque en question qui, au demeurant, apporte à Wroblewski de nombreuses satisfactions et consolations nonobstant les petites frustrations ci-dessous décrites), à preuve cet échange de mails authentique !

   Les prénoms et noms ont été changés, sauf celui de Wroblewski, qui demeure authentique.

   Bon voyeurisme au cœur de l'entreprise les loulous !




De: "Wroblewski"
À: "Jean-Michel Bouvard", "Francine Petitpas", "Jean-Roger Peupeux", "Bernadette Jeanne"
Envoyé: Vendredi 5 Octobre 2018 11:53:52
Objet: Modeste proposition.

Bonjour chers collègues,

Depuis quelques semaines je constate avec contrariété que les anti-vols collés sur le Canard enchaîné empiètent sur certaines parties éditoriales. J'avais évoqué le sujet avec quelques collègues de la bibliothèque et sur le cahier de suggestions du comptoir des périodiques, et je vous remercie d'en avoir tenu compte. En effet, l'antivol n'est plus, depuis deux ou trois semaines, collé sur les mots croisés. En revanche il est depuis lors collé sur la chronique Sur l'Album de la Comtesse, chronique que j'étudie chaque semaine quand c'est possible.

Cet état de fait n'est pas sans m'étonner car depuis 2013 je suis un assidu lecteur du Canard à la bibliothèque, et en cinq ans (déjà !) jamais un antivol ne m'avait empêché la lecture de quelque partie de l'hebdomadaire. Cela dit le phénomène m'avait peut-être échappé faute de tout lire...

Je me permets donc de vous faire la requête suivante : auriez-vous la gentillesse de coller l'anti-vol sur l'ours ou les conditions d'abonnement, qui sont à l'identique sur chaque numéro et ne manqueront donc à personne ? Certains collègues avec qui j'ai évoqué le sujet m'ont répondu qu'il n'y a plus d'ours, ou plus de place. Or il y a bel et bien toujours un ours, et il y a la place, certes tout juste, mais suffisante, pour qu'une partie (minime je l'accorde, et certains penseront peut-être mineure, mais qui n'est pas sans rapport avec des domaines comme l'actualité, la linguistique, la littérature, la logique...) du journal ne soit pas sacrifiée. Vous trouverez ci-joint copie de la page concernée avec quelques indications allant dans le sens de mon recours.

Même si elle est intéressée et motivée par ma déception répétée ces derniers temps à l'ouverture du Canard, il va sans dire que cette demande est faite en toute confraternité. Je vous suis par ailleurs très reconnaissant pour tout le travail que vous accomplissez, qui me permet de profiter de ce centre de ressources extraordinairement vaste qu'est la bibliothèque de XXXXX.

Et je vous remercie encore d'avoir sauvé les mots croisés.

Bien cordialement à vous et à bientôt de vous croiser, également, en salle de lecture, au restaurant ou autre.


De: "Jean-Michel Bouvard"
À: "Mireille Fortjarret"
Cc: "Francine Petitpas", "Jean-Roger Peupeux", "Bernadette Jeanne", "Nolan Kevin", "Ewan Ilan"
Envoyé: Mardi 9 Octobre 2018 20:01:26
Objet: Fwd: Modeste proposition.

Mireille,

J'aimerai que tu lui réponde directement (ou sur le cahier en salle jaune)

Il n'est pas possible de faire les volontés d'un seul lecteur !!

L'équipement d'un journal doit avoir un antivol et il y a peu de place sur le Canard enchainé

Même si je le connais (il chante avec moi à la chorale), il n'a pas à écrire un tel texte !!!

S'il veut lire l'album de la Comtesse, il peut acheter le Canard !!!

Jean-Michel

Le 12/10/2018 12:38, Mireille Fortjarret a écrit :

> Monsieur,

> > je prends connaissance de votre message et vous remercie de l'intérêt que vous apportez à notre bibliothèque et à sa collection de titres de presse.
> Un titre en particulier retient toute votre attention : Le Canard enchainé.

> > Ce titre est équipé comme les autres journaux avec une étiquette antivol ; celle-ci est placée avec attention dans un lieu "stratégique"pour entraver le moins possible la lecture. Les membres du service font le maximum. >

> Cordialement,

> >Mireille Fortjarret.

Le 12/10/2018 14:50, Wroblewski a écrit :

Bonjour Madame,

Je vous remercie de votre réponse et vous souhaite un bon week-end.

Bien cordialement.

Walery Wroblewski.

vendredi 27 octobre 2017

Inversion des normes

   Ordonnances El Khomri, Loi Valls, 49-3 macronien... Que d'informations, que de confusion. Autant dire que pour un non spécialiste, il n'est pas facile de s'y retrouver. Ces réformes créeront-elles de l'emploi ? Et qu'en est-il du bien être de tous les collaborateurs.

    Aujourd'hui La Plèbe se penche sur le concept d'inversion de la hiérarchie des normes. Les droits des salariés (ceux qui ne pourraient pas survivre sans quotidiennement se vendre aux détenteurs du capital) était jusqu'à présent, suite au compromis issu de toutes les luttes ouvrières du XXème siècle, cristallisé dans des normes générales, protégeant tous les prolétaires. Assez sclérosant, vous ne trouvez pas.

    Grâce aux réformes, c'est au sein de chaque entreprise que les collaborateurs décideront, démocratiquement, de leurs droits et devoirs. Puis, ils se rattraperont aux branches.

    Edouard-Sigismond Betta, l'un de nos grands reporters, a infiltré une start-up en tant que tâcheron de base, pour nous rapporter, concrètement ce que cela signifie, au fond. Pédagogie, professionnalisme. Il nous narre ici le cas de Joseph Pamphile*, qui eu la mauvais idée d'être membre du CHSCT avant sa suppression et son remplacement par le nouveau machin. D'où la menace de licenciement qui a pesé sur sa tête au lendemain de la restauration macroniste, il faut dire qu'il l'avait un peu cherché. Le referendum d'entreprise posant la question : "souhaitez-vous maintenir notre collaboration et donc accepter une rémunération au mérite et sous la forme que jugera bon de lui donner votre manager ?" ayant remporté un oui massif, et Joseph Pamphile n'ayant pas d'économies pour payer son loyer plus d'un mois ou deux, il a bien fallu qu'il donne la preuve de sa nouvelle loyauté à l'entreprise. On le trouve ici, au moment de solliciter sa rémunération mensuelle, mis au défi par son nouveau manager, Emmanuel Lebreton*.

    La Plèbe, Hâte, déjà va..., reportage.

* Les noms et prénoms ont été changés.


Dans la boîte, on le détestait et on le craignait. Le père Pamphile n'ignorait aucun de ces détails. Mais il en avait vu d'autres, plus terrible que ce Lebreton, qui s'étaient adoucis à sa parole. Il avait même observé que les plus féroces, en apparence, se montraient souvent, soit par orgueil, soit par boutade, les plus généreux. Au risque d’un refus injurieux - ce qui ne comptait déjà plus pour lui - il franchit la porte et se présenta dans le bureau.
   - Qu’est-ce qui m’a foutu un sale fainéant comme ça ? s’écria Lebreton… Eh bien ! vous avez du toupet de venir traîner vos sales pieds dans mon bureau !… Qu’est-ce que vous voulez ?
    Le pauvre employé s’humiliait. Effaçant ses épaules, presque suppliant :
   - Bon monsieur Lebreton, balbutia-t-il… je… Il fut aussitôt interrompu par un juron.
   - Pas de simagrées, hein ?… Qu’est-ce que vous voulez ?… C’est de l’argent que vous voulez, de l’argent, hein ! sale mendiant !… Attends, je vais t’en foutre, moi, de l’argent !
   Le misérable allait le pousser à la porte, quand, se ravisant, à l’idée de se divertir aux dépens du gestionnaire, il reprit d’un ton goguenard :
   - Écoute, mon vieux bon à rien… Je veux bien t’en donner, de l’argent… mais à une condition : c’est que tu viendras le prendre là où je le mettrai… Et je parie que tu n’y viendras pas !
   - Je parie que si ! fit le père Pamphile d’une voix ferme et grave.
   - Eh bien, mâtin !… nous allons voir ça !… D’abord, fais-moi le plaisir d’aller au fond du bureau ; mets-toi, à quatre pattes, comme un chien, ton sale museau en face de cette fenêtre… et attends.


   Tandis que le collaborateur obéissait tristement, Lebreton se dirigea vers la fenêtre, mettant toute la longueur de la salle entre sa victime et lui. Il retira de sa poche quelques billets qu’il déposa sur le plancher, fit tomber sa culotte, s’agenouilla, et troussant sa chemise, d’un geste ignoble :
   - Je parie que tu n’y viendras pas, grand lâche ! cria-t-il.
   Le père Pamphile avait pâli. Le cou tendu, le dos arqué, les yeux stupides, en arrêt sur cette offensante chair étalée, il hésitait. Pourtant, d’une voix redevenue tremblante, d’une voix où passait le gémissement d’un sanglot, il répondit :
   - Je parie que si.
   Alors, Lebreton ricana, prit une billet de vingt euros, le plia en huit, le roula comme une cigarette et l’inséra dans la fente de ses fesses rapprochées.
   - Eh bien ! viens y donc ! dit-il. Et tu sais, pas avec les mains… avec les dents, nom de Dieu ! Le père Pamphile s’ébranla, mais tout son corps frissonnait ; une faiblesse ployait ses jarrets, amollissait ses bras. Il avançait lentement, avec des balancements d’ours.
   - Allons, viens-tu ! grommela Lebreton, qui s’impatientait… Je m’enrhume.
   Deux fois, il tomba, et deux fois il se releva. Enfin, il se raidit dans un dernier effort, colla sa face contre le derrière de l’homme, et, fouillant, de son nez, les fesses qui se contractaient, il happa le billet d’un coup de dent.
   - Bougre de saligaud ! hurla Lebreton qui se retourna et vit le billet sur les lèvres du moine… Eh bien ! mâtin… il faut que tous y passent ! il faut que j’en claque, ou que tu en claques !… Allons, à ta place !
   Dix fois, le Père Pamphile subit ce hideux supplice. Ce fut le manager, qui, le premier, y mit un terme. Il se releva, la figure très rouge, grognant :
   - En voilà assez !… Mais il m’avalerait tout mon argent, ce salaud de moins que rien-là !
   Malgré la colère où il était d’avoir perdu dix beaux billets, il ne put maîtriser son admiration ; et il tapa sur le ventre du partenaire.
   - Tu es un rude saligaud, conclut-il… C’est égal, tu es un bougre tout de même… Nous allons trinquer.
   Le père Pamphile refusa d’un geste doux, salua et sortit.



   Dans un prochain article, La Plèbe éclairera pour vous les passionnantes notions de CHSCT et de tribunal des prudhommes, afin de vous voir compléter votre petit recueil de fiches techniques juridique "La Plèbe".

   Il n'y a pas de quoi, non, vraiment, vous nous faites rougir.

vendredi 13 octobre 2017

34e Congrès HR : reportage.


   Comme vous le savez si vous êtes bien informés, les DRH de nos belles entreprises de France, et de notre belle entreprise France dirais-je si j'osais, se sont réunis en congrès ces deux derniers jours dans un restaurant de luxe du bois de Boulogne, le Pré Catelan, afin de peaufiner leurs connaissances grâce au partage, dans une franche ambiance de camaraderie de bon augure. Depuis qu'Emmanuel Macron, apôtre de la réalisation des principes vertueux de la République par les moyens n'ayant plus à faire leurs preuves des meilleures de nos entreprises, mères nourricières de la nation, la sainte Egalité inscrite au fronton des bâtiments de nos augustes institutions n'est plus un vain mot. C'est dans la continuité de cette mission que nos bons directeurs se réunissent.

   La Plèbe, et vous vous en doutez, n'est pas à la traîne de cet évènement. Il a infiltré un de ses envoyés spéciaux dans la place, Jean-Bernard Varlin, grimé en loufiat. Ce collaborateur (soyons innovants et progressistes, nous aussi !) nous a rapporté les propos d'un des participants de l'atelier "Concilier vie professionnelle et professionnelle dans la nouvelle ère collaborationniste" du congrès, réunie dans un des salons du Relais et Chateaux, qui a vu certains des représentants de nos plus prestigieuses start-ups, accueillir leurs collaborateurs prestataires, auto-entrepreneurs, intermittents, ou personnes en service civil (dont certains, même, venus en famille...), pour traiter en toute confraternité - le contrat léonin, la relation de subordination, la hiérarchie est désormais obsolète dans ce que nous pourrions appeler le socialisme libéral de notre jupiterien mentor - des affaires courantes gagnant-gagnant. L'un de ces collaborateurs se présente pour négocier le tarif des prestations qu'il propose...

   Place au journalisme ! Jean-Daniel, nous lisons avec avidité la relation que nous fait de cet atelier votre aimable informateur !


   "Nous trinquâmes à sa santé sur le comptoir au milieu des collaborateurs auto-entrepreneurs qui en bavaient d’envie. Les collaborateurs c’étaient des ex-salariés assez délurés pour oser s’approcher de nous les DRH, une sélection en somme. Les autres puent-la-sueur, moins dessalés, préféraient demeurer à distance. L’instinct. Mais les plus dégourdis, les plus contaminés, devenaient des managers d’intérimaires. Dans les boîtes, on les reconnaissait les managers anciens prolos à ce qu’ils engueulaient passionnément les autres collaborateurs. Un collègue en costume Jonas et Cie achetait des prestations de courses en ville, à vélo, en scooter, en voitures. 

   Comme nous étions là, jamais las de l’entendre, une famille de coursier, timide, vient se figer sur le seuil de la porte. Le père en avant des autres, ridé, affublé d'un petit gilet jaune, son gros casque à bout de bras. 

   Il n'osait pas entrer le sauvage. Un des managers de prestataires l'invitait pourtant : « Viens, bougnoule ! Viens voir ici ! Nous y a pas bouffer prolos ! » Ce langage finit par les décider. Ils pénétrèrent dans la cagna cuisante au fond de laquelle tempêtait notre homme au costume « Jonas et Cie ». 

   Ce tâcheron n'avait encore, semblait-il, jamais vu de grand restaurant, ni de DRH peut-être. Sa femme le suivait, yeux baissés, tenant dans ses mains, tremblantes, l’épais relevé de courses impayées. 

   D'autorité les managers recruteurs s'en saisirent de son relevé pour évaluer le contenu sur la balance de l'offre et de la demande. Le trimeur ne comprenait pas plus le truc de la balance que le reste. La femme n'osait toujours pas relever la tête. Les autres überisés de la famille les attendaient dehors, avec les yeux bien écarquillés. On les fit entrer aussi, enfants compris et tous, pour qu'ils ne perdent rien du spectacle. 

   C’était la première fois qu’ils venaient comme ça tous ensembles de banlieue, vers les cols-blancs en ville. Ils avaient dû s’y mettre depuis bien longtemps les uns et les autres pour effectuer toutes ces courses. Alors forcément le résultat les intéressait tous. C’est long les allers-tours en mobylettes, dans les petits goulets entre les bus et les camions. Souvent, on n’en a pas un petit SMIC en deux mois. 

   Evaluation faite, notre cadre entraîna le père, éberlué, derrière son comptoir et avec un crayon lui fit son compte et puis lui enferma dans le creux de la main quelques pièces en argent. Et puis : « Va-t'en! qu'il lui a dit comme ça. C'est ton compte !... » 

   Tous les petits amis start-upers s'en tordaient de rigolade, tellement il avait bien mené son business. Le pauvre restait planté penaud devant le comptoir avec son petit pantalon de survêtement orange sur les fesses. 

   « Toi, y a pas savoir argent ? Sauvage alors ? que l'interpelle pour le réveiller l'un de nos managers, débrouillard, habitué et bien dressé sans doute à ces transactions péremptoires . Toi y en a pas parler « francé » dis ? Toi y en a gorille encore hein ?... Toi y en a parler quoi hein ? Kous Kous ? Verlan ? Toi y en a couillon ! Banlieusard ! Plein couillon ! 

   Mais il restait devant nous le prolo, la main refermée sur les pièces. Il se serait bien sauvé, s'il avait osé, mais il n'osait pas. 

   « Toi y en a acheter alors quoi avec ton pognon ? intervint le cadre opportunément. J'en ai pas vu un aussi con que lui tout de même depuis bien longtemps, voulut-il bien remarquer. Il doit venir de loin celui-là ! Qu'est-ce que tu veux ? Donne-moi le ton pognon ! » 

   Il lui reprit l'argent d'autorité et à la place des pièces lui chiffonna dans le creux de la main un grand mouchoir très vert qu'il avait été cueillir finement dans une cachette du comptoir. 

   Le père pue-la-sueur hésitait à s'en aller avec ce mouchoir. Le cadre fit alors mieux encore. Il connaissait décidément tous les trucs du commerce équitable. Agitant devant les yeux d'un des tous petits pauvres enfants, le grand morceau vert d'étamine : « Tu le trouves pas beau, toi, dis morpion ? T'en as souvent vu comme ça, dis ma mignonne, dis ma petite charogne, dis mon petit boudin, des mouchoirs ? » Et il le lui noua autour du cou, d'autorité, question de l'habiller. 

   La famille de collaborateurs précaires contemplait à présent le petit orné de cette grande chose en cotonnade verte... Il n'y avait plus rien à faire puisque le mouchoir venait d'entrer dans la famille. Il n'y avait plus qu'à l'accepter, le prendre et s'en aller." 


mercredi 14 décembre 2016

Rayonnement de la langue française


     Bon, Wroblewski a beau jouer les fiers-à-bras, il ne s'en est pas moins soumis au salariat il y a beau temps, et ne s'en est jamais échappé depuis. Et à l'heure où la sainte période de réconciliation et d'agapes nationales, chrétiennes, commerciales et viandardes approche, où expulsions de roms, migrants et autres pauvres ou activistes en leurs bidonvilles ou squatts sont déjà là, comme les bons sentiments et les particules fines, à cette heure bénite, donc, au chagrin, c'est les cadences infernales. Il faut payer Engie et Bouygues, Carrefour, Veolia et Microsoft avant la fin de l'année (avec l'argent dit public, bien entendu), alors "on" met la pression. Certes, il pourrait se dire que, de temps en temps, il fait aussi des virements pour des étudiants fauchés, le Wrobly, c'est social. Mais n'est-ce pas de la bonne conscience à bon marché ? Est-ce suffisant pour ne pas se sentir limite atteint de pharisaïsme de juger méprisables ces ravis du vitrifiage du monde qui veulent des empois à Europacity, à l'aéroport de NDDL, au Center Parc de Roybon, voir dans la maison poulaga, la publicité, l'armement, le nucléaire, la totomobile, le journalisme, les banques, les quartiers d'affaire, l'économie numérique, l'économie tout court... (ad libitum ou nauseam, au choix), des empois, quoi, même si la plupart de ceux qui ouvrent leur gueule pour ces empois, en ont déjà un, et qu'on ne les retrouve que rarement à nettoyer la merde des touristes, à temps partiel discontinu. Et puis, avoir pour dieux Durrutti, Makhno, Jacob, les communards les plus risque-tout, Bakounine..., et se voir obligé de fanfaronner devant un petit chef en sachant pertinemment que chaque matin on continuera de courber l'échine au moment de la sonnerie du réveil, parce que, il fait quand même froid dehors, ils doivent sacrément cailler, les insoumis, les zadistes et les damnés... A la personne qui en d'autres temps et d'autres contrées eut frôlé la jambisation, qui lui demandait d'accélérer la cadence, Wrob a juste répondu que c'était impossible, qu'il était à bloc, et qu'elle n'avait plus comme solution que d'aller demander à la présidence de mettre en branle une procédure de licenciement à son égard. Il joue les bravaches, le petit employé, pourtant il boit le calice jusqu'à la lie. Il a trop dû prendre la révolution pour un roman populaire. Alors qu'elle n'est pas un dîner de gala, comme disait un célèbre contre-révolutionnaire (et comme me le confirmait hier encore un ami révolutionnaire syrien), adepte concurrencé de la conservation de l'ancien régime d'oppression : domination, exploitation, aliénation, et, petite touche post-moderne, destruction irréversible de la planète et de la vie qui y grouillait.


     Pourtant, il est des raisons de se réjouir malgré tout, et de communier un peu avec la joie de galerie marchande et de diesel qui va illuminer une fois de plus notre solstice d'hiver et nos coeurs d'enfants emerveillés, et voici pourquoi.


Le saviez-vous ? 

     Malgré qu'il fasse partie de la famille des travailleurs, et donc qu'il soit limite taxable d'intelligence avec l'ennemi de classe, Wroblewski a grêvé quelquefois, grevé aussi, perruqué et pratiqué plus souvent qu'à son tour le "go canny" (à son niveau, bien sûr, de catégorie C). Eh ! bien cette expression, le "go canny", le pote Pouget l'a détrônée de son usage anglo-saxon, pour la remplacer par son équivalent bien de chez nous, employé depuis outre-Manche et Atlantique, au grand dam des rebelles au travail amoureux de la langue de Shakespeare de là-bas. Cocorico !* Inversement, les partisans du Capital, de la bourgeoisie et du travail bien fait du pays de Jean-François Copé se désolent que ce vocable de souche gauloise désignant une action de terrorisme cosmopolite se soit répandu aux pays de Wall Street et de la City.    

     Si le père Peinard savait qu'il a contribué au rayonnement de la langue française et à sa résistance face au suprématisme globish !!! Ne parlons plus de la langue de Voltaire, cet acariâtre à la Philippe Val (la comparaison s'arrête à l'acâriatreté, évidemment, il n'est pas question de talent d'écriture ou de pensée, arrêtez de me faire rire vous allez rouvrir ma fissure) pour désigner notre belle langue de Rabelais, mais évoquons désormais la langue de Pouget !

     J'ai dit !

     

* Il s'agit bien sûr d'une plaisanterie. A la Plèbe, et l'ensemble du comité de rédaction ne me contredira pas sur ce point, nous avons toujours répandu consciencieusement notre lisier le plus acide sur toute forme de patriotisme, nationalisme, chauvinisme et autre xénophobie.

lundi 28 novembre 2016

Über cool !

La vie d'un entrepreneur est plus dure que celle d'un salarié.
Emmanuel Macron.

Travis Kalanick. Chargez votre imprimante de papier toilette blanc, lancez l'impression et obtenez un ineffable torche-cul, bien plus post-moderne que Modes et travaux.

      A la porte du camp de la Crude était affichée une offre d’emploi :
      « On embauche excellents chauffeurs de camion. Travail dangereux. Haut salaires. S’adresser au bureau. »
      Le matin, il y avait eu une conférence, dans le bungalow du boss, entre lui, le spécialiste envoyé par Dallas (Texas) – qui venait d’arriver dans un avion de la compagnie – le chef des transports et celui du matériel.
      – […] pour la question du personnel, débrouillez-vous, je m’en fous. […] Il est absurde de faire venir des States une équipe de chauffeurs spécialistes. […] S’ils refusent, […] si nous renvoyons alors les garçons pour en venir à ma solution de main-d’œuvre locale, vous entendrez gueuler le Syndicat. 


      Entendre gueuler le Syndicat a toujours été le permanent cauchemar de tous les dirigeants d’exploitation yankees.
      – Voyons, essayez de comprendre. Qui va se présenter à l’embauche ? Une foule de ces enfants de putain de Noirs, d’abord. Ceux-là, il ne nous en faut pas.
      – Pourquoi ? Demanda naïvement le chef du matériel qui, jusque-là, s’était curé les dents en silence. Pourquoi ? Il me semble…
      – Il vous semble qu’ils ne nous ont pas chauffé suffisamment les oreilles avec les quatorze morts d’avant-hier ? Et quand deux ou trois citoyens guatémaltèques auront avalé leur bulletin de naissance sous nos auspices, vous pensez que nous n’aurons aucun ennui supplémentaire avec leur gouvernement de nègres, leur presse de singes et leur clique d’hommes des bois ? Allons !
[…]
      - Je n’y avais pas pensé. 


      - A part les indigènes, qui est-ce qui va se présenter à l’embauche ? enchaîna le boss. Mais les tramps¹, naturellement. Dans cette ville de mort où seuls nous retiennent notre travail et les indemnités de zone, il y a des hommes qui feraient n’importe quoi pour en sortir. C’est ceux-là qu’il nous faut. Eux accepteront de conduire vos espèces de camions […]. Ma parole, pour toucher le paquet, ils feraient le parcours à cloche-pied avec la charge sur le dos. Et ceux qui sauteront laisseront-ils des ayants droit ? Et quel syndicat viendra nous chercher des poux dans la tête en leur nom ?
      – Et on ne serait pas obligé de les payer tellement cher […].

1 Tramps : vagabonds.


Allez, un aller-retour Villiers-le-Bel (95) - Saint-Denis (93) offert à celle(lui) qui trouve l'auteur et le titre de l'ouvrage dont est tiré ce texte. Pour participer, allez sur l'appli #jouonsunpeuavec.



Ils ont décroché le job. Bravo à Jules et à CHROUM-B. ! C'est marrant, dans mon souvenir c'était Ventura à la place de Montand... Peut-être un rejet de notre stalino-libéral national, que j'apprécie pourtant tant en tant qu'acteur que de chanteur...

mardi 18 octobre 2016

Le 19 à Amiens

      Samedi dans le vestiaire, un dentiste et un ostéopathe larmoyaient suite à l'augmentation de la taxe foncière. Le dentiste déplorait qu'il n'y avait plus d'intérêt à acquérir un bien immobilier. L'ostéopathe répliquant que nous autres, professions libérales, ma bonne dame, sommes bien malheureux, le premier concéda que l'impôt, d'accord, mais quand il devient confiscatoire alors non alors ! Je me demandais ce qu'on lui avait confisqué, connaissant sa grande maison sur les hauteurs d'une petite ville voisins vigilants, son châlet à la montagne, et ses bagnoles qui, même si je n'y connais rien, ne semblent pas être de marque Dacia Logan ou Lada Kalina. Ces deux copains sont, au-delà de ça, des types sympas. On trouve de (presque) tout sur un tatami, c'est ça qu'est bien.

 Nous sommes pris à la gorge !

     Alors hier soir, quand un autre pote, CGT Air France, me demande, devant le dentiste, si je vais à Amiens, je réfléchis une seconde, je réponds "ah ! ouais ! les Goodyear", et je regrette un peu de ne pas avoir prévu, de ne pas m'être organisé. Le dentiste, lui, ne comprend pas de quoi il est question, même quand le syndicaliste parle de neuf mois fermes pour une nuit en pension nourrie logée, et protégée du lynchage, quand il rappelle que les cadres ainsi hébergés ont retiré leur plainte et que seul le procureur de la République s'acharne, et que je lui réponds, dans un ping-pong un peu convenu, "vengeance d'Etat". Et puis ça a bifurqué sur les balcons qui s'écroulent, plus fédérateur.


     Alors pour me racheter, même si la CGT n'est pas ma tasse de thé, et que je n'ai pas plus que ça une passion pour les pneus - il me semble quand même que la métaphysique à laquelle je suis le plus souvent revenu dans ma vie m'invite à soutenir des prolos en lutte pour leur survie réprimés avec morgue et cruauté par le Talon de fer -, pour me racheter, donc, je donne ici quelques informations sur ces deux jours de soutien, avec un tract CNT, qui pourrait être le le texte que j'ai trouvé sur le sujet dans la précipitation de l'actualité le moins éloigné de cette mienne métaphysique évoquée plus haut.

Allégorie : les masses poussant pour excréter le vieux monde.

Soutien aux syndicalistes de Goodyear !
Non à la criminalisation du mouvement social !

Le 12 janvier dernier, 8 anciens salariés syndicalistes à la CGT de l'usine Goodyear ont été condamnés à 9 mois de prison ferme dans le cadre de leur lutte contre la fermeture de leur usine. Ayant fait appel de cette décision antisociale, ils sont donc convoqués devant la cour d'appel d'Amiens les 19 et 20 octobre prochain.

À travers ces condamnations des 8 camarades, ce sont l'ensemble des travailleurs et des travailleuses qui sont concerné-es, puisqu'elles s'inscrivent dans un climat où l'État et le patronat usent de tous les moyens pour faire taire toutes formes de contestations et de luttes.

En témoignent les nombreuses répressions et violences policières de ces dernières années :

Le cas de notre camarade Fouad Harjane, condamné à 40 000 euros d'amende pour sa participation à un mouvement anti-CPE, en est un exemple frappant [http://www.cnt-f.org/appel-a-souscription.html]. Des poursuites ont également été engagées à plusieurs reprises contre des personnes venant en aide aux migrant.es, sans parler de la violente répression dont sont victimes les Zadistes partout en France, à commencer par ceux et celles de Notre-Dame-des-Landes mais aussi les condamnations des syndicalistes d'Air France tout comme celles des opposant-es à la loi Travail.

N'en déplaisent aux autorités, collectivement nous réaffirmerons notre solidarité de classe envers l'ensemble des condamné-es du mouvement social et nous continuerons à nous mobiliser contre l'ensemble des lois patronales.

Pour la CNT, la seule condamnation qui tienne c'est celle de la violence des licenciements que subissent les salarié-es, celle de la violence sociale que nous subissons chaque jour.

Les 19 et 20 octobre prochains, la CNT invite l'ensemble des salarié-es à multiplier les initiatives de soutien aux Goodyear, et notamment à user de la grève pour rejoindre massivement la manifestation de soutien qui aura lieu devant le tribunal d'Amiens dès 8h.

La CNT réaffirme sa détermination à combattre la répression à l'encontre du mouvement social, les attaques faites au syndicalisme, et à lutter pour les droits de tou-te-s les travailleur-se-s contre la justice bourgeoise, l'État et le Capital.

LA CNT

Plus d'infos ici
Allégorie : le Prolétariat révolutionnaire terrassant le Capital.

La Plèbe écoute tout le temps :
Jeudi 20 octobre : Jazzlib' (jazz). Thème de la bi-mensualité : hommage à Jean-Baptiste Frédéric Isidore, baron Thielemans dit Toots Thielemans, mort dernièrement. Avec lui c'est un pan entier de l'histoire du jazz qui sera revisité.
When, where, how ?
Jazzlib' sur radio libertaire 89,4 FM en RP. Tous les 1er et 3e jeudis de 20:30 à 22:00.
Podcast ou téléchargement MP3, pendant un mois, sur la grille des programmes.
Cliquer sur le lien correspondant à la bonne date (Jazzlib'/Entre chiens et loups). Attention de bien vérifier que vous êtes sur le 1er ou/et 3e jeudi, vous avez, en haut à gauche, les semaines disponibles.

vendredi 3 juin 2016

La nuit je bous

On m'a vu dans Gare du nord,
Sauter pour fuir les flics,
Crier très fort,
Prendre des coups d'triques.
J'ai fait la course sous les sirènes,
J'ai fait le tour,
J'ai fait le mort.
T'étais pas l'vé.
Pour l'coup des caténaires
J'me suis pas fait prier.
J'étais à fond d'train, déter.
Pour un peu j'étouffais :
Lacrymo.


La nuit je bous,

Je bloque des trains à travers la plaine

La nuit je bous,
Je vis debout.
J'ai sur la tête des maux talés, des gnons
Où subiste encore leur écho,
Où subsite encore leur écho.


Z'ont failli ces fions m'péter la boîte crânienne !
Tout bloquer, c'était mon antienne !
T'as qu'à bosser qu'on m'dit, t'as qu'à bosser...
Rocade par rocade j'ai fait bouchonner tant de trous du cul,
Des kilomètres d'esclaves moroses,
Tout ce beau cirque, à plein d'zigues c'était fait pour plaire,
Bonheur de loulous,
Pas pour bosseurs laids caducs.

La nuit je bous,
Je bloque des trains à travers la plaine.
La nuit je bous,
Z'en voient pas l'bout.
J'ai sur la tête des maux talés, des gnons
Où subiste encore leur écho,
Où subsite encore leur écho.

Allez, après un âpre combat, un peu de glamour

vendredi 27 mai 2016

Trouver la voie


« L’aïkido, par exemple, dans lequel seule l’énergie cinétique de l’attaquant est mise à contribution et retournée contre lui-même. Ceci m’avait conduit il y a quelques années à préconiser la mise au point d’une sorte d’aïkido mental : au lieu de s’évertuer à fabriquer un arsenal théorique ou une forteresse doctrinaire de plus, on se bornerait dans cette discipline, à maîtriser des prises minimalistes susceptibles de retourner la puissance idéologique du pouvoir contre celui-ci. Ou selon le joli mot de Marx : à « faire danser les rapports pétrifiés en leur chantant leur propre mélodie ».
   Toutes ces techniques d’autodéfense sont des applications d’un concept clé de la philosophie chinoise, en particulier taoïste : wei wu wei, le non agir agissant. Bornons-nous ici à n’en donner qu’une information banale, voir simpliste : l’abstention, la suspension d’activité, le non-engagement sont aussi des moyens d’agir. »
Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation, éd. Lignes 2008.

   On trouve la définition et la transposition un peu courte. Certes il y a dans l'aïkido la notion de tenkan (changement de direction) qui permet de retourner l'attaque contre son auteur en la déviant. Mais il y a aussi le concept incontournable de irimi, "entrer" dans le centre du partenaire (il n'y a pas d'adversaire ou d'ennemi en aïkido - son application dans la guerre de classe n'est qu'une transposition des compétences qu'il a permis d'acquérir ; la pratique de cet art est considéré comme "collective", sur l'ensemble du tatami), "traverser la chair" au sens littéral. Après des décennies de pratique, une hyper-sensibilité et une réactivité concomitante permet de rentrer dans le partenaire avant même qu'il ait pu développer son attaque, à la naissance de celle-ci, cette entrée pouvant et devant, dans une perspective martiale ("on dirait qu'on jouerait à se mettre sur la gueule") être définitive. Heureusement, un deuxième principe, le tenkan, qui suit immédiatement le irimi, illustre la volonté de clémence que porte cette pratique tant physique que spirituelle : après être entré et avant la "destruction" du partenaire, on pivote et celui-ci chute quasiment tout seul, mais nous l'aidons et l'accompagnons, principe de sollicitude. Il y a donc engagement au début, et à la fin de la technique. Un entrainement d'une heure d'aïkido peut être épuisant, c'est mieux d'ailleurs, si on veut en extraire la substantifique moëlle, mais il laisse le choix. Le keikogi y est souvent à tordre en fin de séance.

Notion de irimi.


Notion de tenkan : toute l'oeuvre de l'Inconsolable tourne autour du travail (en allemand "arbeit", terme qui fit les beaux jours d'un slogan du patronat allemand, que des épiciers déclassés transformés en tueurs de masse reprirent finalement à leur compte), et n'aurait pas dépareillé dans cette play-list

Pour illustrer la thèse de Guillaume Paoli, on aurait plutôt utilisé la comparaison avec le bel art du Bowling.

vendredi 13 novembre 2015

Priorité emploi !

   Au début de la carrière policière d’Anthony Cappelletti, un personnage doté d’un poste élevé s’était dit que c’était l’homme rêvé pour la brigade de la lutte contre le crime organisé*. Il était italien, bien sûr ; mais de plus, il parlait l’italien, il avait grandi dans les quartiers de Little Italy, il était allé à l’école avec les fils et les neveux des capos et des hommes de main (qui un jour formeraient la génération suivante des capos et des hommes de main), et surtout, Anthony Cappelletti haïssait la Mafia*. […]



Dès le départ c’était ce dégoût de la Mafia qui l’avait incité à devenir policier, et la sincérité évidente de ses sentiments avaient conduit ses chefs à le charger de la lutte contre le Crime Organisé.



   Qu’il mena pendant quatre mois. […] Il leur parla si souvent et si fort qu’en quatre mois il parvint à compromettre sérieusement la loi et l’ordre dans la bonne ville de New York. Le langage de Cappelletti était clair comme de l’eau de roche : pièces à convictions trafiquées, faux témoignages, intimidation de témoins, falsification de dossiers, subornation de jurés, écoutes illégales, interrogatoires musclés et, à l’occasion, une bonne fusillade dans la vitrine d’un restaurant.



Il semblait avoir décidé d’éliminer complètement la Mafia de la surface du globe, en commençant par New York, de le faire tout seul, et d’avoir fini à Noël. En quatre mois, Cappelletti n’avait tué personne, mais il avait brisé tant de membres, détruit tant d’automobiles et de magasins de pompes funèbres et envoyé derrière les barreaux tant de mafiosi*, que les patrons du Syndicat* organisèrent au Bahamas une conférence au sommet très confidentielle et résolurent de lancer la contre-attaque la plus impitoyable de leur histoire.


   Ils menacèrent de quitter New York.


   La rumeur fit son chemin, sourde mais claire. Dans le passé, certes, New York s’est déjà sentie abandonnée : les New York Giants sont partis pour les marécages du Jersey, l’American Airlines s’est installé à Dallas, des dizaines de sociétés ont déplacé leur siège social au Connecticut, et même la Bourse, à un moment donné, a annoncé son intention de déménager. Mais si l’on veut se représenter un vrai désastre, on n’a qu’à penser à ce que deviendrait New York si la Mafia s’en allait comme un seul homme.



Toutes les entreprises gérées par des truands, qui s’en occuperait une fois les gangsters* partis ? Les pitres qui les avaient déjà menées à la banqueroute, et n’avaient pu s’en sortir que grâce à des prêts d’origine douteuse, qui avaient permis aux truands de prendre la tête des affaires.




Que deviendraient ces restaurants, ces blanchisseries, ces sociétés financières, ces marchands de voitures, ces sociétés de nettoyage et de ramassage des ordures, ces supermarchés, ces entreprises de camionnage ou de gardiennage, sans la compétence, la discipline, les assises financières que leur assure le contrôle par le Syndicat du Crime ? On frémit en se figurant l’avenir de New York si les sociétés y étaient gérées par leurs propriétaires nominaux.


   De plus, pensez à tous ces policiers, ces politiciens, ces journalistes, ces dirigeants syndicalistes, ces fonctionnaires municipaux, ces avocats, ces comptables, ces chargés de relations publiques, qui sont payés directement par la Famille. Est-ce que la ville de New York gagnerait à perdre un pareil employeur, à perturber à ce point le marché du travail ?

Donald Westlake.- Pourquoi moi ?




Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne.

Jean-Jacques Rousseau.- Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.


* Remplacer au choix par : les investisseurs, les aménageurs, les entrepreneurs, les patrons, les grands bourgeois, l'oligarchie, l'élite, les capitalistes, les riches, le marché, le plan, les décideurs, les gestionnaires, les responsables, les pollueurs, les exploiteurs, les empoisonneurs, les contamineurs radioactifs,  etc., ad libitum.

Abolition de l'emploi ! On y pense depuis trois siècles, maintenant il faut y croire !

Nous remercions nos généreux partenaires sans qui cet article n'aurait pu être édité. Nous leur savons particulièrement gré d'avoir bien voulu prendre sur leur emploi du temps on ne peut plus chargé actuellement par leur mécénat humaniste et philanthrope de la COP21.

lundi 9 février 2015

Travailler moins pour gagner plus.

«Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. [...]. Cette folie est l’amour du travail , la passion moribonde du travail poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. [...]. L’Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes [...]. Pour l ’Espagnol, chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages. » (Lafargue, 2001, pp. 11-14.)


«Le paresseux est un fasciste»
Et ta soeur ?

"Toutes les quinze secondes, un travailleur meurt d'un accident ou d'une maladie liés à son travail. L'effondrement  (plus de mille cent morts) de l'atelier textile du Rana Plaza à Dacca (Bangladesh), le 24 avril 2013, symbolise les conditions d'emploi proches de l'esclavage de nombreux ouvriers dans le monde. Mais on peut également citer, dans les pays du Nord, les suicides à répétitions de salariés de groupes privatisés broyés par une politique manageriale musclée (Orange, Renault, La Poste...)." (Le Diplo, décembre 2014).

"Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge !"
Voltaire (gardez-moi de lui aussi).

La grève continue à Paris 8, faites-le savoir, soutenez-les !