vendredi 13 septembre 2019

Eventration, crucifixion et prostitution

• 1941 : La Vengeance des 47 rōnin (元禄忠臣蔵 前篇, Genroku chūshingura)


   Au générique, on peut lire : "Soutenons les familles des combattants de la grande Asie", puis, "Sélection du bureau de l'information du gouvernement". Autant dire que rien dans ce film ne vient contredire l'idéologie militaro-nationalo-fasciste de l'époque. Mais après tout, de grands films sont sortis aussi pendant l'occupation en France...
   Un film historique relatant la véridique chronique, maintes fois reprise dans toutes sortes d'évocations artistiques, de ces 47 samouraïs vengeant leur daimyo, contraint à se faire seppuku (se suicider rituellement en s'ouvrant le ventre, hara-kiri quoi...) pour avoir maladroitement (le gus s'en sort avec une simple cicatrice) agressé au sabre le maître des cérémonies de la maison du shogun qui l'avait critiqué, vertement il est vrai. Le film dure 3 heures 30. Bien qu'il ne soit question que de guerriers, de vengeance, de meurtre, de suicide et d'attaque de château, on ne voit aucun combat, tout est suggéré. Les rares sepukkus vus à l'écran (les autres, nombreux, sont hors champ) ne montrent pas la moindre goutte de sang (il est vrai que pour cette cérémonie, le kimono était très ajusté et serré par un obi afin que les viscères ne se répandent pas). Attention divulgâchage ! Les 47 sabreurs finiront heureux, vengés, et s'ouvriront le bidon dans la joie et la bonne humeur, comme le shogun le leur demande. Nous par contre on rigole moins.
   
L'attaque du château du responsable de la mort de leur seigneur par les 47 vassaux. Estampe de Hokusai.

   De belles images, des acteurs habités, mais je m'ennuie un peu, tant cette morale de loyauté hiérarchique à la vie à la mort et ce sourcilleux code de l'honneur m'est étranger et pour tout dire, odieux. Les samouraïs de Kurosawa étaient 40 de moins, mais ils m'ont incomparablement plus enthousiasmé. Attention divulgâchage ! La fin est particulièrement glaçante, quand on voit les condamnés défiler vers leur supplice dans leurs magnifiques kimonos blancs, puis la cérémonie lors de laquelle chacun des rōnin est appelé par ses noms, comme un élève de violon passant l'examen du conservatoire, et se met en place. On ne voit pas l'action finale, la caméra navigue, mais on entend s'égrener les annonces laconiques : "Machin Chose a perdu la vie", jusqu'au dernier, le chef, l'intendant du clan, Ōishi Kuranosuke, qui, heureux que tous aient officié bravement, appelé à son tour, s'avance vers son macabre devoir un sourire halluciné aux lèvres. Des fous. On est un peu soulagé que le film se termine.

• 1952 : La Vie d'O'Haru femme galante (西鶴一代女, Saikaku ichidai onna)

   Avec Kinuyo Tanaka, et au début, jeune et difficilement reconnaissable Toshiro Mifune ! l'acteur fétiche de Kurosawa qu'on a appris à immensément apprécier ici, comme Errol Flynn a pu l'être par nos grand-mères. Malheureusement on le voit peu. Ça commence par une histoire d'amour fou, et interdit parce qu'inter-caste, et de ce fait partant rapidement en sucette. O'Haru, déchue, sera vendue par sa propre famille comme prostituée. Elle connaît toutes les variantes du métier, jusqu'au concubinat d'un seigneur à qui elle donnera un fils avant de se faire chasser, mais aussi les bordels, la rue, et les passes vite fait derrière un auvent. Un réquisitoire sans pitié pour le patriarcat et les hommes, qui jouissent, profitent, exploitent, puis condamnent arrogamment.

Kinuyo Tanaka et Toshiro Mifune

• 1954 : Les Amants crucifiés (近松物語, Chikamatsu monogatari)
   Plus sympas que les maniaques de l'auto-éventration, et dont le calvaire dure moins longtemps que celui d'O'Haru, les deux amoureux, de classe sociale différentes et adultères, sont des rebelles, surtout le personnage campé par la magnifique Kyoko Kagawa, beaucoup vue dans Kurosawa également (voir plus haut Mifune). Une histoire d'amour fou à la Breton, ou sublime à la Péret. Attention divulgâchage ! Nos deux héros auront un peu le même sourire de béatitude que notre chef rōnin en se rendant au supplice, liés l'un à l'autre.

• 1956 : La Rue de la honte (赤線 地帯, Akasen chitai)
   La vie quotidienne dans un bordel, au moment ou les tenanciers attendent anxieusement le vote au parlement de la loi interdisant la prostitution. Les filles, elles, ont des sentiments plus mêlés (on ne le voit que par leur attitude, l'entend que par leurs silences), partagées entre la crainte de perdre leur maigre et unique revenu, et l'espoir d'être définitivement délivrées de ce péniblissime et stigmatisé travail. On pense à La Maison Tellier, ce métrage constitutif du chef d’œuvre Le Plaisir, de Max Ophüls. A votre avis, est-ce que le maquereau et la maquerelle respirent à nouveau à la fin, soulagés par le vote des députés ?

Ma dernière actu ciné.

lundi 9 septembre 2019

Nihon yôkoso XIV

Kyoto mille trésors
J'ai besoin d'un fil d'Ariane.
Nicolas Bouvier.
Dimanche 30 avril 2019

"Je mettrais volontiers Kyoto au nombre des 10 villes du monde où il vaille la peine de vivre quelque temps."
Nicolas Bouvier.


   Temps grisâtre mais journée bien remplie. Je retourne à la gare pour revoir l'esprit plus tranquille le cadre de ce tourbillon qui m'a vu débarquer hier avec un peu de stress quand même. 

Vue de Kyoto du haut de la gare. Au fond dans la brume, on distingues les montagnes qui l'encerclent et la préservent des séismes et autres typhons.

La tour de Kyoto, chaque métropole la(es) sienne(s).

Contrairement à celle de Tokyo, la gare de Kyoto est d'architecture ultra-moderne et grimpe dans le ciel sur 11 étages.
   
Mais elle brasse une quantité d'humanité tout aussi impressionnante.


   Puis j'entame un jeu de piste pour trouver le dojo de Yoko Okamoto sensei, où je suis censé aller pratiquer dans deux jours. Je vous en parlerai plus longuement à ce moment là.

Okamoto Yoko sensei, 7ème dan.

Dans les bus japonais, on entre à l'arrière, et on sort, on valide, on composte et on paye à l'avant. Commençant à assimiler les plans, je me lance.

Je repère le petit dojo d'Okamoto Yoko sensei. Dans une minuscule impasse, charmante et pittoresque, plus poétiquement propice à stimuler la représentation qu'on pourrait se faire du lieu ou s'enseigne la voie que le cube de béton de l'Aikikai.

"J'ai pu louer - un coup de chance - un bâtiment dans l'immense enceinte du temple bouddhique Daitoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : pavillon de l'Auspicieux Nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, Secteur du Nord, Kyoto."
Nicolas Bouvier.- Chronique japonaise.



   En 1964 l'écrivain voyageur suisse Nicolas Bouvier, pour vivre, devient concierge du temple Daitoku-ji et, pendant 4 mois, s'occupe du courrier.


   Il conviendrait plutôt de dire : le complexe de temples. Daitoku-ji est en fait un grand monastère dans une vaste enceinte de plusieurs hectares. 



   Selon Bouvier, cette enceinte "n'entrerait pas dans le Champ-de-Mars, et il faudrait des vies longues et nombreuses pour compter les tuiles de ses toits".








vendredi 6 septembre 2019

Nihon yôkoso XIII

Les trains japonais
Je commence à être à l'aise
Kyoto sous la pluie.
Samedi 29 avril 2019


Ciao Nikko.

Les TGV japonais, les Shinkansen, sont très réputés pour leur vitesse. Je ne sais pas comment je me suis démerdé, mais à chaque fois j'ai pris des omnibus pas plus rapides que ça... Je ne devais pas me mettre dans la bonne queue sur les quais (oui, les japonais font la queue en attendant le train).

Il pleut sur Kyoto.

Une chambre collective de six qui ne serait pas désagréable si ça ne puait pas monstrueusement le pied !! Une infection !!!

Pas encore l'hôtel capsule, mais on s'en approche. Néanmoins, ici, cela ressemble encore davantage à un petit nid douillet qu'à un cercueil high-tech pour salaryman.

Sobriété de garde robe obligatoire.

L'espace collectif repas / détente est plutôt sympa aussi, très calme, ça fait un peu auberge de jeunesse (cette dernière fédération est très présente au Japon)...

J'y rencontre l'auteur de l'odeur de pieds, qui a du aller se les laver entre temps, ouf ! Un jeune géant allemand plutôt sympa, qui fait l'Asie sac au dos pendant trois mois.

Un petit plan de l'ancienne capitale cerné par des personnages dont le créateur avouait sans mal avoir largement été inspiré par le grand Akira Kurosawa. J'avais d'ailleurs remarqué à la vue d'un attrape-couillon pour touriste proposant de se faire prendre en photo avec un simili costume de samouraï près d'un monument ancien, que les tenues des stormtroopers et celle de Darth Vader sont largement inspirées de celles des guerriers médiévaux japonais. Je tombe des nues vous me direz, mais il ne faut pas en demander trop à une synthèse de padawan attardé et de monsieur Hulot.

Bon, c'est l'heure d'aller bouffer.

Ambiance intimiste dans ce minuscule restaurant. Je m'installe au bar.

Tout les plats, ici, sont à base de citron. Délicieux, une fois de plus, et inédit.

lundi 2 septembre 2019

Debussy : Evans se Casadesus ?

   Comme vous le savez peut-être, nous fêtons cette année les 60 ans du disque mythique Kind of blue (1959), de Miles Davis et son sextet, album qui révolutionna, sans le prévoir plus que cela, le jazz et la musique. Miles était préoccupé à l'époque par la notion de jazz modal (ne me demandez pas d'expliquer ce que c'est, je ne suis pas assez spécialiste, vous trouverez cela aisément sur le net). Dans cette optique il était séduit par les recherches et le jeu du pianiste Bill Evans, de formation classique (alors que Miles était un autodidacte trempé par la forge be bop), et lui aussi passionné du modal et inspiré par les compositeurs impressionnistes français du début du XXème siècle comme Debussy ou Ravel. Il parait que Miles et Bill passaient des heures à discuter de musique et de jazz modaux, faut le faire !

   Pour illustrer cette inspiration de nos icônes du jazz par la musique française, je vous propose d'écouter l'Hommage à Rameau de Debussy interprété par Robert Casadesus en 1954 (5 ans avant Kind of blue)... Attention pour les hyperactifs, c'est plutôt de style 2 de tension...


Régalez-vous ensuite des premières mesures du tube intersidéral So what, extrait du même Kind of blue.


   Étonnant, non ?


   Allez, pour vous délasser de ce noble effort auditif, moins savant, moins conceptuel, plus populaire et plus actuel, quelques échos d'une ambiance d'exaltation révolutionnaire rue des Rosiers, à Saint-Ouen (93), hier dimanche 1er septembre. Je vous en avais déjà rapporté des flonflons il y a deux ans, vous vous souvenez ? C'était ici.


   Pour finir un petit jeu pour les plus radicaux d'entre nous. Saurez-vous reconnaître le guitariste (qui n'en est pas un, je veux dire dont la notoriété ne vient pas de la guitare) de gauche, juste derrière la géniale danseuse de claquettes (par rapport à nous) ?


   Toujours pas identifié le grateux ? Ici on le voit mieux :


   Un petit dimanche bien ravigotant.

La solution du jeu se trouve ici. Merci à monsieur Vallès d'avoir participé.