vendredi 7 décembre 2018

Et si on parlait d'amour...

   Ceux qui considèrent l'acte d'amour comme une chose honteuse, ah !, les pauvres gens, et comme je les plains. Je les vois tout rougissant d'être au monde et qui se détournent avec dégoût de leur père et de leur mère...
Han Ryner (cité dans le n° 15 de L'En-Dehors).


   On ne peut concevoir qu'il y ait quelque chose de malsain en soi à contempler la représentation de l'accouplement de deux êtres ou des caresses qu'ils se prodiguent. Ce n'est pas plus malsain que de contempler un tableau représentant un laboureur qui ensemence un champ, ou des vendangeurs à la besogne. Ce qui est malsain, c'est le préjugé qui veut que ces représentations se colportent sous le manteau, se transmettent à la dérobée.
Ernest Armand.- L'Initiation individualiste anarchiste.

Wroblewski (à gauche) sur le point de recevoir le baiser individualiste anarchiste.

   Lorsque l'amour naît entre deux individus et qu'ils s'unissent l'un à l'autre, ils n'y sont pas portés par le désir d'avoir des enfants, mais par sympathie ou par passion l'un pour l'autre, attraction qui trouve sa réalisation normale dans le coït. Autre chose est le désir des conjoints d'avoir des enfants : il se développe en général plus tard et dépend de la réflexion ; ce n'est par conséquent ni un besoin, ni un instinct...
   Le but du coït n'est, en aucune façon, uniquement d'engendrer des enfants [...].
Dr Nystrom.

Wroblewski et sa camarade amoureuse du moment, ainsi qu'un autre couple d'en dehors, s'adonnant à la copulation non-conceptionnelle.

mardi 4 décembre 2018

Métamorphoses

- Docteur Jekyll et M. Hyde (1941) de Victor Fleming.

La magnifique Ingrid Bergman, en prendra plein la gueule

   Ajoutez que les rares fois où Watt entrevoyait Monsieur Knott, il ne l'entrevoyait pas clairement, mais comme dans une glace, une glace sans tain, une fenêtre à l'est le matin, une fenêtre à l'ouest le soir.
   Ajoutez que la forme que Watt entrevoyait parfois, dans le vestibule, dans le jardin, était rarement la même d'une entrevision à l'autre, mais variait tellement, à en croire les yeux de Watt, en corpulence, taille, teint et même chevelure, et bien sûr dans sa façon de circuler, et de rester sur place, que Watt ne l'aurait jamais crue la même, s'il n'avait sur que c'était Monsieur Knott.
   Watt n'avait jamais entendu Monsieur Knott non plus, entendu parler s'entend, ou rire, ou pleurer. Mais une fois il crut l'entendre dire, Cui ! Cui ! à un petit oiseau, et une autre fois il l'entendit faire un bruit étrange, PLOPF PLOPF Plopf Plopf plopf plop plo pl. Cela se passa parmi les fleurs.


- Rashōmon (1950) d'Akira Kurosawa.

Ici aussi, là encore, comme dans la vie, c'est la femme qui déguste et trinque le plus.

Car tout ce que je sais au sujet de Monsieur Knott, et de tout ce qui touchait à Monsieur Knott, et au sujet de Watt, et de tout ce qui touchait à Watt, c'est de Watt que je le tiens, et de Watt seul. Et si je n'ai pas l'air d'en savoir long au sujet de Monsieur Knott, et de Watt, et de tout ce qui touchait à eux, c'est parce que Watt n'en savait pas long, sur ces sujets, ou qu'il préférait ne pas le dire. Mais il m'assura à l'époque, quand il commença à dévider son histoire, qu'il me dirait tout, et puis plus tard, quelques années plus tard, quand il eut fini de la dévider, qu'il m'avait tout dit. Et l'ayant cru à l'époque, et puis plus tard, je n'avais qu'à continuer, l'histoire depuis longtemps dévidée, et Watt disparu. Non qu'il y eût la moindre preuve permettant d'assurer que Watt avait dit en effet tout ce qu'il savait, sur ces sujets, ou même qu'il s'était proposé de le faire, et cela pour la bonne raison que moi je ne savais rien, sur ces sujets, en dehors de ce que Watt voulait bien me dire. Car Erskine, Arsene, Walter, Vincent et les autres avaient tous disparu, bien avant mon entrée en scène. Non que Vincent, Walter, Arsene et Erskine eussent pu dire quoi que ce soit au sujet de Watt, sauf peut-être Arsene un peu, et Erskine un peu plus, loin de là. Mais ils auraient pu dire quelque chose au sujet de Monsieur Knott. Alors nous aurions eu le Monsieur Knott d'Erskine, et le Monsieur Knott d'Arsène, et le Monsieur Knott de Walter, et le Monsieur Knott de Vincent, à mettre en regard avec le Monsieur Knott de Watt. Ce qui aurait été un exercice plein d'intérêt. Mais ils avaient tous disparu, bien avant ma parution.
   Cela ne veut pas dire que Watt n'ait pu omettre certaines choses qui étaient arrivées, ou qui avaient existé, ou en rajouter d'autres qui n'étaient jamais arrivées, ou qui n'avaient jamais existé. Il a déjà été fait état du mal qu'éprouvait Watt à distinguer entre ce qui arrivait et ce qui n'arrivait pas, entre ce qui existait et ce qui n'existait pas, dans la maison de Monsieur Knott. Et Watt ne faisait aucun mystère, dans ses conversation avec moi, de ce que maintes choses présentées comme étant arrivées, dans la maison de Monsieur Knott, et naturellement sur ses terres, n'étaient peut-être jamais arrivées du tout, ou étaient peut-être arrivées tout autrement, et que maintes choses présentées comme ayant existé, ou plutôt comme n'ayant jamais existé, car celles-ci étaient les plus marquantes, n'avaient peut-être jamais existé du tout, ou plutôt avaient existé tout le temps. Mais cela mis à part, il est difficile à quelqu'un comme Watt de raconter une longue histoire comme celle de Watt sans omettre certaines choses, et sans en rajouter d'autres. Et cela ne veut pas dire non plus que moi je n'aie pu omettre certaines choses que Watt m'avait dites, ou en rajouter d'autres que Watt ne m'avait jamais dites, malgré tout le soin que je prenais de tout noter sur le champ, dans mon petit calepin. Il est si difficile s'agissant d'une longue histoire comme l'histoire de Watt, malgré tout le soin qu'on prend à tout noter sur-le-champ, dans son petit calepin, de ne pas omettre certaines choses qui furent dites, et de ne pas en rajouter d'autres qui ne furent jamais dites, jamais jamais dites du tout.

   Mes deux dernières actu ciné.

   Textes de Samuel Beckett dans Watt.

vendredi 30 novembre 2018

Sacqueboute XLII : Yves Robert

   A ne pas confondre avec la savoureux et réjouissant réalisateur de cinéma.


   L'Argent nous est cher, de l'album l'Argent, nous permet d'assister au cours d'économie pour les nuls de la magnifique chanteuse (et comédienne) Elise Caron, dont on se rappelle la participation au spectacle la Chose Commune, sur la Commune de Paris. Elise, si je puis me permettre de l'évoquer par son prénom, a participé également à des tas d'autres projets décalés et surprenants, parfois difficilement audibles pour des non-avertis comme moi, entre autre un truc sur le marquis de Sade...

Priviouslillonne Sacqueboute :

Daniel Casimir
Gary Valente
Chicago
Moon Hooch
Raymond Katarzynski
Albert Mangelsdorff
Christiane Bopp
Honoré Dutrey
Viscosity
Fred Wesley
Dave Lambert
Roswell Rudd
Curtis Fowlkes
Melba Liston
La Flûte aux trombones
La Femme tronc
Journal intime
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

mardi 27 novembre 2018

Tout le monde la déteste


   Il y a dans cette galerie de douleurs et de drames funestes une figure horrible, répugnante, c'est le gendarme, le garde-chiourme, la justice stricte, inexorable, la justice qui ne sait pas commenter, la loi non interprétée, l'intelligence sauvage (peut-on appeler cela une intelligence ?) qui n'a jamais compris les circonstances atténuantes, en un mot la Lettre sans l'Esprit ; c'est l'abominable Javert. J'ai entendu quelques personnes, sensées d'ailleurs, qui, à propos de ce Javert, disaient : "Après tout, c'est un honnête homme ; et il a sa grandeur propre. " C'est bien le cas de dire comme De Maistre : "Je ne sais pas ce que c'est qu'un honnête homme !"¹ Pour moi, je le confesse, au risque de passer pour coupable ("ceux qui tremblent se sentent coupables" disait ce fou de Robespierre²), Javert m'apparaît comme un monstre incorrigible, affamé de justice comme la bête féroce l'est de chair sanglante, bref, comme l'Ennemi absolu.
   Et puis je voudrais suggérer ici une petite critique. Si énormes, si décidées de galbe et de geste que soient les figures idéales d'un poème, nous devons supposer que, comme les figures réelles de la vie, elles ont pris commencement. Je sais que l'homme peut apporter plus que de la ferveur dans toutes les professions. Il devient chien de chasse et chien de combat dans toutes les fonctions. C'est là certainement une beauté, tirant son origine de la passion. On peut donc être agent de police avec enthousiasme ; mais entre-t-on dans la police par enthousiasme ? et n'est-ce pas là, au contraire, une de ces professions où l'on ne peut entrer que sous la pression de certaines circonstances et pour des raisons tout à fait étrangères au fanatisme ?
Charles Baudelaire.- Les Misérables par Victor Hugo

"Je pue, peut-être, mais j'ai un gros flingue."

1- La citation exacte est : "Je ne sais ce qu’est la vie d’un coquin, je ne l’ai jamais été ; mais celle d’un honnête homme est abominable."
2- La citation exacte est : "Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique".

vendredi 23 novembre 2018

La dose de Wrobly : brumaire 2018 EC



Samuel Beckett.- Watt.

   Bon, pour commencer, depuis que ce blog existe il me semble bien que Wroblewski n'avait jamais aussi peu lu : un seul bouquin dans le mois ! Y a-t-il un enseignement à en tirer ? Je pourrais multiplier ad libitum, à moins que ce ne soit ad nauseam, les hypothèses les plus pointues et aux tenants et aboutissants multiples, ouvrant en arborescence un infinité de propositions allant de la tautologie la plus pure à l'absurde absolu, le tout toujours imprégné d'une odeur d'asile, à l'image des personnages de Samuel Beckett (le livre aurait tout aussi bien s'intituler What ???), que ça ne m'avancerait pas à grand chose.

   Mais Samuel Beckett, parlons-en, justement. Là aussi le nombre "un" apparaît, car c'est mon premier livre de cet illustre auteur. Et figurez-vous que j'avais une mauvaise opinion de lui jusqu'à présent, plein de préjugés négatifs, que j'étais. Pour moi il n'était l'auteur que de pièces un peu facilement sans queues ni têtes, mais surtout chiantissimes, donc taxées de géniales par la critique avancée. J'étais d'ailleurs allé en voir une (non, pas Godot, que je n'ai ni lu ni vu), offerte, à l'annexe de la Comédie Française au Louvre. Bonne Terre ! Que c'était sinistre et ennuyeux ! Pourtant je ne suis pas du genre à avoir des jugements à l'emporte-pièce, j'aime découvrir. Quand je n'aime pas j'aime creuser, essayer encore, et encore essayer. En musique par exemple je me suis bouffé tout un tas de Stravinsky, Debussy, Messiaen, Bartok, Chostakovitch, Ravel hors Bolero, parce que je voulais comprendre ce qu'il y a d'ineffable chez eux. J'ai quelques pistes et des plages de vrai plaisir aujourd'hui. En général je m'offre, tout pur et grand ouvert aux longues émotions esthétiques "comme une cuvette à un vomissement" comme dirait Arsène. Mais là, ce monologue de Beckett au Louvre, vraiment plombant. Il peut y avoir dans le sinistre, le glauque, les galeries de freaks grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge ou petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, du délectable comme chez Céline, du sublime comme chez Baudelaire... Mais là, non, le sinistre et le glauque inintéressant. Et de sens, aucun.
   Et bien après avoir commencé ce roman, car il ne s'agit pas de théâtre, première surprise, j'ai de suite changé d'avis. Pourquoi ? Parce que même si le sinistre, le glauque, les freaks, le pathologique et l'absurde se confirment, un élément vient tout sauver : je me bidonne ! Il y a de l'humour dans cette écriture de maniaque, et ça, sa sauve tout ! La saga de la famille Lynch (des Sharpe et des chiens faméliques) est à cet égard, hilarante.
   Par ailleurs, furtivement la lecture de Watt m'a évoqué d'autres écrivains : Proust pour le décorticage mental obsessionnel, Camus pour le sentiment d'étrangeté, Swift pour le hardcore et les domestiques, Kafka pour cauchemardesque ordinaier, Pierre-Autin Grenier et Pierre Desproges pour la sensible jouissance du choix de style ludique et parodique, Joyce peut-être mais je le connais mal, le côté dépressif..., l'Ancien testament pour les énumérations oiseuses et sans fin, des traités mathématiques ou du Fourier pour les calculs au millimètre de futilités ainsi transfigurées...

   Et certains passages d'une grande tension métaphysique peuvent même me toucher personnellement, comme celui-ci, qu'on aurait pu retrouver au cœur de la tempête dans le crâne du verbicruciste que je suis, ou du cruciverbiste que je suis aussi, ou d'un verbicruciste qui ne serait que verbicruciste, ou d'un cruciverbiste qui ne serait pas verbicruciste ; qu'on aurait pu retrouver également dans les joutes âprement polémiques entre cruciverbistes et verbicrucistes, ou entre cruciverbistes et cruciverbistes, ou encore entre verbicrucistes et verbicrucistes, sans oublier celles entre cruciverbistes également verbicrucistes et verbicrucistes cruciverbistes dans la foulée, ou bien, entre cruciverbistes non verbicrucistes et verbicrucistes aussi cruciverbistes, peut-être même, on peut le postuler, entre verbicrucistes non cruciverbistes et honorables cruciverbistes dotés simultanément de la qualité de verbicruciste, que nous connaissons trop bien dans ces colonnes ! Jugez-vous même :


A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. Oh peut-être pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n'était pas un pot, mais alors pas du tout. Ca ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en être réconforté. Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins, et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot. Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. Car si l'approximation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, , mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoiqu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. Car le pot était toujours un pot, Watt en était persuadé, pour tout le monde sauf pour Watt. Pour Watt seul ce n'était plus un pot, mais alors plus du tout. [...] Et pour Watt le besoin de soulas sémantique était parfois si grand qu'il se mettait à essayer des noms aux choses, et à lui-même, un peu comme une élégante des bibis. Ainsi du pseudo-pot il lui arrivait de dire, réflexion faite, C'est une targe, ou, s'enhardissant, C'est un choucas, et ainsi de suite. Mais le pot avait aussi peu de succès comme targe, ou comme choucas, ou sous tout autre nom soumis à son innommable réité, que comme pot. [...] C'est pour ces raisons surtout que Watt aurait été heureux d'entendre la voix d'Erskine enserrer dans des mots l'espace de la cuisine [...]. Non que le fait d'entendre Erskine nommer le pot, [...] eût changé le pot en pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été la preuve que pour Erskine tout au moins le pot était un pot [...]. Non que le fait pour le pot d'être un pot [...], eût fait du pot un pot [...], loin de là. Mais ç'aurait été comme un encouragement à l'espoir caressé par Watt [...] de [...] voir [...] les choses réapparaître [...].