lundi 15 juillet 2019

Nique les trois couleurs


   Tels sont les principes sévères qui conduisent dans la recherche du beau cet artiste éminemment national, dont les compositions décorent la chaumière du pauvre villageois et la mansarde du joyeux étudiant, le salon des maisons de tolérance les plus misérables et les palais de nos rois. Je sais bien que cet homme est un Français, et qu’un Français en France est une chose sainte et sacrée, — et même à l’étranger, à ce qu’on dit ; mais c’est pour cela même que je le hais.
   Dans le sens le plus généralement adopté, Français veut dire vaudevilliste, et vaudevilliste un homme à qui Michel-Ange donne le vertige et que Delacroix remplit d’une stupeur bestiale, comme le tonnerre certains animaux. Tout ce qui est abîme, soit en haut, soit en bas, le fait fuir prudemment. Le sublime lui fait toujours l’effet d’une émeute, et il n’aborde même son Molière qu’en tremblant et par ce qu’on lui a persuadé que c’était un auteur gai.
   Aussi tous les honnêtes gens de France, excepté M. Horace Vernet, haïssent le Français. Ce ne sont pas des idées qu’il faut à ce peuple remuant, mais des faits, des récits historiques, des couplets et Le Moniteur ! Voilà tout : jamais d’abstractions. Il a fait de grandes choses, mais il n’y pensait pas. On les lui a fait faire.
   M. Horace Vernet est un militaire qui fait de la peinture. — Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique. Cette immense popularité, qui ne durera d’ailleurs pas plus longtemps que la guerre, et qui diminuera à mesure que les peuples se feront d’autres joies, — cette popularité, dis-je, cette vox populi, vox Dei, est pour moi une oppression.
   Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation de l’épiderme français ; — comme je hais tel autre grand homme dont l’austère hypocrisie a rêvé le consulat et qui n’a récompensé le peuple de son amour que par de mauvais vers, des vers qui ne sont pas de la poésie, des vers bistournés et mal construits, pleins de barbarismes et de solécismes, mais aussi de civisme et de patriotisme [1].
   Je le hais parce qu’il est né coiffé, et que l’art est pour lui chose claire et facile. — Mais il vous raconte votre gloire, et c’est la grande affaire. — Eh ! qu’importe au voyageur enthousiaste, à l’esprit cosmopolite qui préfère le beau à la gloire ?
   Pour définir M. Horace Vernet d’une manière claire, il est l’antithèse absolue de l’artiste [...].
   Du reste, pour remplir sa mission officielle, M. Horace Vernet est doué de deux qualités éminentes, l’une en moins, l’autre en plus : nulle passion et une mémoire d’almanach ! Qui sait mieux que lui combien il y a de boutons dans chaque uniforme, quelle tournure prend une guêtre ou une chaussure avachie par des étapes nombreuses ; à quel endroit des buffleteries le cuivre des armes dépose son ton vert-de-gris ? Aussi, quel immense public et quelle joie ! Autant de publics qu’il faut de métiers différents pour fabriquer des habits, des shakos, des sabres, des fusils et des canons ! Et toutes ces corporations réunies devant un Horace Vernet par l’amour commun de la gloire ! Quel spectacle !
[...]
   Bien des gens, partisans de la ligne courbe en matière d’éreintage, et qui n’aiment pas mieux que moi M. Horace Vernet, me reprocheront d’être maladroit. Cependant il n’est pas imprudent d’être brutal et d’aller droit au fait, quand à chaque phrase le je couvre un nous, nous immense, nous silencieux et invisible, — nous, toute une génération nouvelle, ennemie de la guerre et des sottises nationales ; une génération pleine de santé, parce qu’elle est jeune, et qui pousse déjà à la queue, coudoie et fait ses trous, — sérieuse, railleuse et menaçante !

Charles Baudelaire.

[1] Il s'agit du chansonnier Béranger (note du blogueur).

vendredi 12 juillet 2019

Sayonara Kuro ?

   Et bien voilà, avec ces trois films j'épuise la filmographie du grand Akira Kurosawa, découverte majeure pour moi de cette année, même si j'avais déjà vu Chien enragé il y a quelques années. Enfin quand je dis la filmographie, je parle du stock de DVD de la bibliothèque. Je ne crois pas qu'ils ont tout. Il me restera donc peut-être d'autres magnifiques rencontres à faire, tant mieux !

- Dodes'kaden (どですかでん, Dodesukaden) d'Akira Kurosawa, 1970.
   L'ami CHROUM-BADABAN m'en avait parlé dans un commentaire de mon actualité cinématographique comprenant les Bas-Fonds du même Kurosawa d'après Gorki. Il est vrai que les thématiques sont semblables : la survie dans la misère, et ses acmés de poésie. Ici cependant nous ne sommes pas dans un trou, mais dans un bidonville en pleine lumière, aéré et dégagé. Et en couleur : c'est le premier opus du réalisateur qui en bénéficie. Un pur chef d’œuvre, encore ! On est tenu en haleine et émerveillé par la beauté des images, hilare ou épouvanté, en suivant les péripéties sordides de cette humanité damnée. Sillonnée par ce pauvre petit gosse qui se prend pour un tramway et qui scande le beat du moteur en traversant les terrains vagues : "Dodes'kaden - dodeskaden - dodekaden".
   Ce film fut un échec. Il paraît que Kurosawa en fit une dépression, tenta de se suicider et faillit arrêter là son œuvre. Heureusement, il n'en fit rien.


- Je ne regrette rien de ma jeunesse (わが青春に悔なし, Waga seishun ni kuinashi) d'Akira Kurosawa, 1946.
   Un peu l'anti Le Plus dignement. On se souvient que ce dernier film était une fiction de propagande "stakhanoviste" de guerre. Ici on a, sur fond d'amour fou à la Breton, ou sublime à la Péret, un film de résistance au militarisme, au fascisme, au nationalisme, à l'expansionnisme du Japon, des années 30 à la fin de la guerre. La mise en scène de la répression impitoyable et et de l'ostracisme pratiqué à l'égard des réfractaires peut aider à comprendre pourquoi Kurosawa a commis son film collaborationniste de 1944, au plus fort de la guerre. En tout cas il s'est bien rattrapé avec celui-ci, qui, esthétiquement et narrativement, incomparablement, est une œuvre bouleversante quand l'autre n'est qu'une navrante réclame patriotique. Et éthiquement il nous convient aussi, c'est tout bénef'.


- Qui marche sur la queue du tigre (虎の尾を踏む男達, Tora no o o fumu otokotachi) d'Akira Kurosawa, 1945.
   Un court métrage qui préfigure les grands films de samouraï ultérieurs. Je suis d'ailleurs resté sur ma faim quand le film s'est terminé. Nous sommes ici sur le ton de la comédie picaresque. Nulle violence ne sera finalement employée, mais la ruse. Le porteur Sancho Pancesque jouant bouffonnement au faire valoir des 7 samouraïs déguisés en ascètes bouddhistes montagnards (yamabushis).


- Les 7 samouraï (七人の侍, Shichinin no samurai) d'Akira Kurosawa, 1954.
   A propos de samouraïs au fait, ce n'était pas tout à fait vrai que j'avais épuisé la resserre de la bibliothèque. Il me restait, attendant patiemment que je trouve à disposer de trois heures et demie, le cultissime Sept samouraïs, que je n'avais jamais vu, je m'étais arrêté à Yul Brynner ! C'est maintenant chose faite. Un grand moment, dont la fin entre en résonance avec le sentiment de deuil qui me traverse au bout de cette série Kurosawa. Attention divulgâchage : Où êtes vous Kikuchiyo, Gorobei Katayama, Kyuzo, Heihachi Hayashida ? Où est le Wroblewski vierge de l’œuvre de Kurosawa, prêt à en prendre plein les mirettes et le ventre ? Il est en allé. Ils sont passés.

   Mais peut-être sont-ils revenus, de novembre à juin, sur les ronds-points de France et de Navarre... Peut-être reviendront-ils lors de nouveaux combats épiques remuer dans leur routine mes travaux quotidiens et s'attaquer de concert à mon inertie et aux pilleurs de vie (ampoulé et maladroit, ok, mais l'instant valait que je tente quelque chose, que j'élargisse et dégage des points d'horizon).


   Ma dernière actu ciné. Snif.

lundi 8 juillet 2019

Nihon yôkoso IX

Ici point de voiles
Des poissons volant au vent.
Et des belles masquées.
Jeudi 25 avril 2019

   Aujourd'hui j'ai prévu de me balader dans le parc Gyoenmae. A mon arrivée à Tokyo, en sortant du métro arrivant de l'aéroport Narita, je débouchai, pas encore très rassuré sur mon aptitude à ne pas me paumer complètement dans ce boxon, de la station Shinjuku-gyoenmae, justement, l'une des deux plus proches de mon hôtel, à l'entrée de ce jardin. Je m'étais donc promis d'y retourner pour le visiter, je lui devais bien ça, être accueilli par de l'eau, des arbres, de l'herbe, des fleurs et des bêtes, moi ça m'a plutôt un peu déstressé, même si je ne faisais que pressentir ces merveilles derrière le rideau de feuilles de l'entrée. Et d'autant plus qu'il fait partie des géants verts de la métropole. Le seul regret, en plus du temps grisâtre et d'un peu de pluie, c'est que Gyoenmae prend toute sa magnificence au moment de la floraison des cerisiers, et que je suis arrivé un peu tard pour contempler cela. Je paye quand même les quelques yens nécessaires pour pénétrer.

Par ici la visite.










 Les écoliers sont de sortie aujourd'hui (demain, c'est les vacances ! nous en reparlerons...). Il y a les garçons.

 Les filles.

Les petits.

 Tiens ! v'là la pluie !

 Quelques restes humides de la floraison des cerisiers.

Les chers corbeaux délicieux, là-bas aussi.

Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon d'azur !

   De l'autre côté du parc se situe le quartier de Shinanomachi, qui n'entre pas dans les plans des lieux dignes d'intérêt des guides. M'y promenant un peu je constate qu'effectivement, il est un peu terne. Par ailleurs, je ne sais pas si je vous ai parlé des toilettes au Japon. Un bonheur pour l'agité de la prostate que je suis (nulle inquiétude les amis, tout petit déjà j'allais pisser toutes les cinq minutes, et j'étais pris d'envies irrépressibles dès que je m'installais dans un endroit clôt d'où il allait être compliqué de m'extraire, un cinéma par exemple, ou un autocar. Bref, pour moi jusqu'à présent le Japon était un petit paradis, des chiottes, nickelles, mais surtout : partout ! Des gogues, gratuites, dans chaque station de métro ! Près de chaque temple ou lieu touristique. Parfois même ces lieux délicieux vous appellent par une petite musique, comme les passages piétons. Autant dire que j'ai vraiment eu un sentiment de sécurité au pays des samouraïs et des kamikazes. Mais là justement, vu que le quartier n'a que peu d'intérêt pour les couillons de touristes comme moi, pas de toilettes, les gens font chez eux ou au boulot. Donc c'est le seul endroit de mon séjour (peut-être à Kyoto aussi, près du dojo, lieu de vie quotidienne sans touristes) ou j'ai souffert d'une envie de pisser importante, et surtout de l'angoisse de ne pas pouvoir assouvir ce besoin, angoisse qui accompagne chez moi les signaux de l'éveil de cette fonction organique. Bon, le temps d'acheter une boîte de bâtonnets d'encens dans une boutique d'objets de piété bouddhiste, et je suis retourné sur mes pas au parc afin de pouvoir m'y soulager.


vendredi 5 juillet 2019

I kinda like this one, Bob. Leave it !

"Tous les mécréants de mélodrame, maudits, damnés, fatalement marqués d’un rictus qui court jusqu’aux oreilles, sont dans l’orthodoxie pure du rire. [...] Aussi comme il rit, comme il rit, se comparant sans cesse aux chenilles humaines, lui si fort, si intelligent, lui pour qui une partie des lois conditionnelles de l’humanité, physiques et intellectuelles, n’existent plus ! Et ce rire est l’explosion perpétuelle de sa colère et de sa souffrance. [...] C’est pourquoi ce rire glace et tord les entrailles. C’est un rire qui ne dort jamais, comme une maladie qui va toujours son chemin et exécute un ordre providentiel. Et ainsi le rire [...], qui est l’expression la plus haute de l’orgueil, accomplit perpétuellement sa fonction, en déchirant et en brûlant les lèvres du rieur irrémissible."
Charles Baudelaire


   C'est un copain, il vient de sortir le clip de son dernier rap : Ledger ! Je me fais une joie de le partager ici.


   D'autres raps de Rififi existent en ligne, notamment celui-ci, alliant qualités esthétiques et expression d'idées et sentiments intimes et partagés sur le monde, qui entretient, comme Ledger, un certain rapport avec la peinture de Fancis Bacon affichée en haut de page :


   On like, on kife, on aime Rififi ! Diffusez ! Et si vous êtes fortiches en mise en scène et vidéo, contactez La Plèbe, je crois savoir qu'il cherche des coopérations pour améliorer ses clips !

lundi 1 juillet 2019

Nihon yôkoso ! VIII

Les cieux sont brouillés
J'emprunte donc les ryus*.
Aérien. Mouillé.
Mercredi 24 avril 2019
*ryu = dragon

   6h30, Doshu. Je tombe sur un partenaire jeune Irlandais vivant à Tokyo. Dès le début, soit fatigue, soit surprise de redécouvrir dans ce petit coq occidental un comportement qu'on croise souvent chez nous, une suffisance cavalière de personne se pensant arrivée, en terrain conquis, avec un air concentré et détaché à la Honk Kong Fu Fu. Toujours est-il que je me braque instantanément et mon énervement se transmet à ma pratique, qui s'oriente un peu vers l'agressivité. Autant dire qu'il commence par avoir du mal à me faire chuter, et qu'il frise une fois ou deux de prendre ma main, très souple, mais ni retenue ni ralentie, sur la gueule. Et puis, à peine quelques minutes (secondes ?) passent et... Doshu est là, près de moi, et me regarde, étonné, presque déçu. Ça me calme tout de suite. Je rentre dans de meilleurs dispositions, notre pratique s'apaise. Le jeune Irlandais me parle, me demande d'où je viens, je lui renvoie la question... bref, on devient presque copains. Incroyable ! Vu le nombre d'étudiants sur le tatami - on peut à peine chuter sans se rentrer dedans -, après sa démonstration au centre, il a senti immédiatement qu'il y avait de mauvais vibrations quelque part, que la Force était perturbée, et s'est trouvé là, instantanément à l'endroit tendu, ainsi venu, calmant le jeu par sa seule présence attentive et bienveillante. Bluffant (maintenant, au-delà des faits extérieurs rigoureusement exacts, j'ai peut-être fantasmé l'interprétation d'iceux...) !

Bon, vous me suivez toujours ?...

   Je décide d'aller dans le quartier d'Odaiba, l'"anti-Yanaka (voir Nihon Yôkoso précédent)" : à l'autre bout de Tokyo, c'est un quartier totalement artificiel, construit sur des terres gagnées sur la mer. Pas que cela m'attire particulièrement. Cependant, pour s'y rendre, l'on peut emprunter une ligne de métro qui n'aurait rien à envier aux montagnes russes de la foire du Trône, d'autant plus qu'elle survole la baie de Tokyo ! Ça fait longtemps que je ne suis pas monté dans un manège, allons-y !





   Et puis, au bout, le Pacifique ! Si j'avais su qu'un jour je verrais de mes yeux ce géant, ailleurs que dans les romans de Conrad, au cinéma ou dans les Têtes brûlées. Malheureusement le temps ne se prête pas à un petit bain, ce n'est peut-être même pas autorisé.


   Suite du programme : Asakusa (prononcer Asaxa), vous savez, l'un des deux quartiers du manga évoqué dans Nihon Yôkoso VII. Pour m'y rendre j'ai le choix : reprendre le métro, ou bien grimper sur un bateau pour traverser la baie (à mon arrivée à l'aéroport j'ai acheté une carte rechargeable qui m'a permis d'utiliser tranquillou métro, trains de banlieue, bus, à Tokyo comme en province, ainsi que le bateau : bien pratique). Je décide finalement d'emprunter le Nautilus, en tout cas ça lui ressemble.




   J'ai beaucoup aimé Asakusa. Bien avant Shinjuku et Shibuya, jusqu'à la seconde guerre mondiale, c'était le quartier où l'on aimait sortir. Puis il a perdu de sa prépondérance et à fini par être trouvé démodé par la jeunesse des 60's.

L'entrée de l'allée aux souvenirs aboutissant au temple Senso-ji, le plus célèbre de la ville. Je l'enquille pedibus, me tape une glace et un beignet typique, et achète quelques jolies merdouilles à offrir au retour.




   Après le temple bouddhiste, ne sachant plus trop ou porter mes pas, je me dirige vers la Skytree, une de ces tours gigantesque à l'architecture futuriste qu'apparemment semblent affectionner les urbanistes tokyoïtes...



   Elle se révélera être un temple, elle aussi, mais de la consommation. Je m'y achète des cakes (du sucre !).

Par exemple.

   De retour dans mon quartier, j'avise un resto cave de jazz. Je me fais ce plaisir avant d'aller au sentô puis au dodo. Un excellent trio. Et puis je ne me suis pas trop senti oppressé par la promiscuité légendaire de la grande ville : nous étions 7 spectateurs mélomanes dans la salle !