mardi 14 septembre 2021

Afghanistan : arrivée et départ


   Le tenancier de la tchâikhane* de Saraï use d'une publicité sans détour : un tronc en travers de la route. On s'arrête - il le faut bien - on aperçoit alors sous l'auvent de feuilles sèches deux samovars qui fument entre des guirlandes d'oignons, les théières décorées de rose alignées sur le brasero, et on rejoint à l'intérieur quelques autres victimes du tronc qui vous accordent un instant d'attention courtoise et reprennent aussitôt leur sieste, leur jeu d'échecs, leur repas.

   Il faut connaître l'abominable indiscrétion qui règne dans d'autres régions de l'Asie pour mesurer ce que cette retenue a d'exceptionnel et d'appréciable. On pense ici que témoigner trop d'intérêt ou de bonhomie nuirait à l'hospitalité. Selon une chanson populaire afghane, le personnage grotesque, c'est celui qui reçoit son hôte en lui demandant d'où il vient, puis "le tue de questions des pieds à la tête". Vis-à-vis de l'Occidental, les Afghans ne changent en rien leur manière. Pas trace de veulerie, pas trace de ce "psychisme" avantageux que vous opposent certains Indiens médiocres. Est-ce l'effet de la montagne ? C'est plutôt que les Afghans n'ont jamais été colonisés. A deux reprises, les Anglais les ont battus, ont forcé le Khyber Pass et occupé Kaboul. A deux reprises aussi, les Afghans ont administré à ces mêmes troupes anglaises une correction mémorable, et ramené la marque à zéro. Donc pas d'affront à laver ni de complexe à guérir. Un étranger ? un firanghi ? un homme quoi ! on lui fait place, on veille à ce qu'il soit servi, et chacun retourne à ses affaires.

   Quant à ce tronc, qui ne laisse aucune place à l'irrésolution, c'est le bon sens même. Comment résister à la cocasserie de procédés pareils ? Nous étions même prêts à payer le prix fort. Mais il n'en est pas question : le thé est bouillant, le melon à point, l'addition modique ; et, le moment du départ venu**, le patron se lève et déplace obligeamment sa solive.

Nicolas Bouvier.- L'Usage du monde.

* Maison de thé.
** Cette route fut tracée en 1954.

mardi 7 septembre 2021

Sacqueboute LVII : Charlie Green


   L’impératrice du blues Bessie Smith avait ses accompagnateurs habituels préférés, si bien qu’elle n’a pas conservé un souvenir impérissable de Louis Armstrong, trompettiste à peine connu à l’époque qui, en 1925, participa à trois séances de disque à New York avec elle, alors que lui-même en a toujours gardé une empreinte importante. La chanteuse avait notamment comme chouchou le tromboniste de l’orchestre de Fletcher Henderson Charlie Green, à qui elle a dédié une chanson. Celui-ci, alcoolique, avait une marotte : ayant une bouteille dans la poche gauche de sa veste intérieure, il avait fait un trou par la pochette, par lequel une paille allait rejoindre le précieux liquide. Grâce à ce stratégème, après avoir soufflé dans son instrument, il pouvait tourner la tête et siffler l’alcool par la paille, ce dont il ne se privait pas. Fletcher Henderson a longtemps essayé de savoir comment son tromboniste se débrouillait pour être soûl à la fin du concert. Armstrong, petit jeunot choqué de l’épique équipe de l’époque, se plaignit que les musiciens de Fletcher ne respectaient pas la musique.

Fletcher Henderson.- Trombone Cholly. Bessie Smith (voix), Joe Smith (cornet), Charlie Green (trombone), Fletcher Henderson (piano).

Walter Melrose / Joe ""King"" Oliver.- Sugar Foot Stomp. Fletcher Henderson (direction, piano), Louis Armstrong (cornet), Joe Smith (trompette), Elmer Chambers (trompette), Charlie Green (trombone), Buster Bailey (clarinette), Don Redman (saxophone alto), Coleman Hawkins (saxophone ténor), Charlie Dixon (banjo), Ralph Escudero (tuba), Kaiser Marshall (batterie).


SACQUEBOUTE
Priviouslillonne Sacqueboute :
Vincent Gardner
Curtis Fuller
Jason Horn
Samuel Blazer
l'Essaim de nuit
les esprits / 1- les furies
Kronstadt
Jörgen van Rijen
La Belle image
Kropol
les sacqueboutiers de Toulouse
Tintin
Wycliffe Gordon
Donald
Robinson Khoury
Willie Colon
Sébastien Llado
Mathias Mahler
Charles Greenlee
Dick Griffin
Guive
Voilà du boudin
Bruce Fowler
Glenn Miller
Nils Landgren
Grachan Moncur
Le Trombone illustré
Bettons Tenyue
Watt
Curtis Hasselbring
Steve Turre
Les trois trombonistes de Marc Ducret
Yves Robert
Daniel Casimir
Gary Valente
Chicago
Moon Hooch
Raymond Katarzynski
Albert Mangelsdorff
Christiane Bopp
Honoré Dutrey
Viscosity
Fred Wesley
Dave Lambert
Roswell Rudd
Curtis Fowlkes
Melba Liston
La Flûte aux trombones
La Femme tronc
Journal intime
Gunhild Carling
Nils Wogram et Root 70
Carl Fontana
Animaux
Trombone Shorty
Cinéma
Feu
Le Canadian Brass
Local Brass Quintet
Buddy Morrow
Bones Apart
J.J. Johnson
Lawrence Brown
Vinko Globokar
Les funérailles de Beethoven
Treme
Craig Harris
Mona Lisa Klaxon
Juan Tizol
Bob Brookmeyer
Daniel Zimmerman
Frank Rosolino
Rico Rodriguez
Kid Ory

mercredi 1 septembre 2021

Zoom sur trois sections de l'I.H. (internationale houbiste)

Par le secrétariat international de la SFIH (section française de l'internationale houbiste).

Turquie : l'insurrection qui vient.

   "En Turquie comme en Perse, sitôt les affaires de la journée terminées, on se met en pyjama."
Nicolas Bouvier.- L'Usage du monde.


Kurdistan iranien : face à la dictature sanitaire, nos compagnons houbistes incarcérés organisent la résistance.

   "Excellent, la joubarbe, ajoutait le capitaine en inspirant avec force... fait uriner, fortifie l'intestin. Suivaient une série de conseils diététiques. Les bonnes digestions, l'alimentation bien comprise ; c'était sa marotte, à cet homme-là. Certes la santé est une belle chose ; mais s'en voir infliger chaque matin la démonstration ! nous nous tournions contre le mur pour sommeiller encore un coup ; après tout, les prisons sont faites pour dormir et celle-ci nous offrait nos premières vacances."
Nicolas Bouvier.- L'Usage du monde.


Notre utopie en acte au Pakistan.

   "Face à l'entrée du Station View un mendiant en belle santé était étendu à l'ombre d'un platane sur un journal déplié qu'il changeait chaque matin. Le sommeil à plein temps est une opération délicate ; malgré une longue carrière de dormeur, notre voisin cherchait encore cette position idéale que bien peu trouvent de leur vivant. Au gré de la température ou des mouches, il essayait des variantes évoquant tour à tour le sein maternel, le saut en hauteur, le pogrom ou l'amour. Réveillé, c'était un homme courtois, sans cet air rongé et prophétique qu'ont si souvent les mendiants iraniens. Il y a peu de misère ici, et beaucoup de cette frugalité qui rend la vie plus légère que cendre."
Nicolas Bouvier.- L'Usage du monde.

Chine : grève sauvage au parc animalier de Taizhou.


Mokuan.- Quatre dormeurs.

mercredi 25 août 2021

La Dose de Wrobly : thermidor 2021 EC


- Lawrence Block.- Le Blues des alcoolos.
   Un opus plutôt drôle de la série des Matt Scudder, qui recherche plutôt le ton sinistre habituellement. Ici on a un comique de caractère preque westlakien, bien moins réussi évidemment, mais on se demande parfois si la bande de plus ou moins alcoolos mise en scène n'est pas une à la manière de la troupe de bras cassés se réunissant dans l'arrière salle de l'O.J. Bar & Grill d'Amsterdam Avenue... Ce roman étant bâti sur un flashback, Scudder reboit. Et s'attaque à trois intrigues à la fois.



- Jean Racine.- Athalie.
   Je ne connaissais pas celle-ci. Autant j'ai quasi lu tout Corneille, autant de Racine seules Phèdre et Bérénice m'avaient inondé de leurs charmes. Ici nous ne sommes plus ni dans la mythologie grecque (bien que nous y restions dans la tragédie), ni dans la love story politique de l'antiquité romaine, mais dans les contes et légendes de Palestine (la pièce est commanditée, treize ans après que Racine ait renoncé au théâtre pour se réconcilier avec la religion, par la dévote madame de Maintenon, on comprend vite pourquoi). L'histoire est issue du livre des Rois de l'Ancien Testament, où elle est à peine esquissée en une demie page (en papier Bible). Mais Racine la détaille de manière presque Sévère Sulpicienne, en utilisant des procédés qui ne sont pas sans évoquer un à la manière de Flavius Josèphe. En gros, ce sont des fanatiques du pouvoir qui se tirent la bourre avec des fanatiques religieux, et qui s'entretuent méchamment. Bouh !


Salomone Rossi (1570-1630).- Al Naharot Bavel, psaume 136 de David en hébreu.

Extrait :
   "C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.
Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée.
Ses malheurs n’avaient point abattu sa fierté ;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage.
« Tremble, m’a-t-elle dit, fille digne de moi.
Le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi.
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
Et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser.
Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange
D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux."

   C'est beau comme du Baudelaire !

mercredi 21 juillet 2021

D'un patriarcat l'autre

   - Printemps tardif (晩春, Banshun) de Yasujirō Ozu, 1949.
   Un film sentimental sur le deuil, la séparation d'un père de sa fille. Ce dernier se fait violence pour la pousser à se marier et ainsi à le quitter. Celle-ci va vers sa nouvelle vie avec appréhension et une immense tristesse de devoir abandonner son père vieillissant. Avec Tetsuko Hara, magnifique. Rappelons qu'une femme n'étant pas mariée après 30 ans au Japon, encore aujourd'hui même si la jeunesse à tendance à se rebeller un peu et que la charmante expression ne s'emploie plus, est appelée "makeinu", c'est à dire "chienne perdante", "loseuse".
   - Les Musiciens de Gion (祇園囃子, Gion bayashi) de Kenji Mizoguchi, 1953.
   Plus violent et plus glauque. Encore un film féministe de Mizoguchi, sur le thème récurrent chez lui de la prostitution. Deux geisha, une jeune débutante et une moins jeune, expérimentée et jouant le rôle de grande soeur et de formatrice, sont contraintes de constater qu'elles devront coucher pour survivre. (! stop alerte divulgâchage !) Mais l'une des deux se sacrifiera pour préserver l'autre.


   - Herbes flottantes (浮草, Ukigusa) de Yasujirō Ozu, 1959.
   Une troupe de théâtre arrive dans un petit port du sud du Japon. L'acteur principal, Komajuro, a connu une aventure des années auparavant avec une femme de l'endroit, avec laquelle il a eu un fils, Kiyoshi. La maîtresse de Komajuro découvre son secret et envoie une actrice de la troupe, Kayo, séduire le jeune homme. Komajuro frappera la jeune actrice et sa maîtresse, laquelle, en scène finale (! stop alerte divulgâchage !) s'affairera à lui servir le saké avec dévotion... et nécessité, le tout sous l'oeil ironique du réalisateur.