vendredi 3 mars 2017

Une historiette de Béatrice

   - Bonjour.
   - Bonjour, monsieur, je peux vous aider ?
    - Euh... oui. Avez-vous un exemplaire de Trente jours dans le désert de Samarkind avec la duchesse de Kent de A. E. J. Eliott ?
   - Ah... je ne connais pas cet ouvrage, monsieur.
   - Euh... Ca ne fait rien, ça ne fait rien... Et Cent une façons de déclencher une bagarre ?
   - De ?
   - Un gentleman irlandais, dont le nom m'échappe...
   - Non, nous n'avons rien de ce genre...
   - C'est pas grave. Pas de souci... Peut-être aurai-je plus de chance avec David Coperfield
   - Ah ça, Dickens, oui, bien sûr...
   - Euh... non.
   - Pardon ?
   - Pas Dickens, Edmund Wells.
   - Je pense qu'en cherchant bien, vous vous souviendrez que c'est Charles Dickens qui a écrit David Copperfield, monsieur.
   - Non, non. Charles Dickens a écrit David Copperfield, avec deux P. Je cherche David Coperfield avec un seul p. L'ouvrage d'Edmund Wells.
   - David Coperfield avec un seul p ?
   - Exactement.
   - Alors là... dans ce cas-là, non, je ne l'ai pas.
   - C'est étonnant. Vous avez pourtant tout un tas de livres ici.
   - Oui, nous en avons beaucoup, mais pas David Coperfield avec un seul p d'Edmund Wells.
   - C'est dommage. Ce bouquin est quand même bien plus réussi que celui de Dickens.
   - Plus réussi ?!?
   - Oui, oui. Peut-être cela vaudrait-il le coup que vous jetiez un oeil à vos David Copperfield, on ne sait jamais...
   - Non, je suis désolé, tous nos David Copperfield ont deux p, ce n'est pas la peine que je regarde...
   - Vous êtes sûr ?
   - Certain.
   - Ça ne vaut pas la peine...
   - Non.
   - Bon. Et Olive Ertwist ?
   - Oui, celui-là, nous l'avons.
   - C'est bien Olive... Ertwist d'Edmund Wells ?
   - (Soupir.) Non. Dans ce cas, nous ne l'avons pas. Nous n'avons rien d'Edmund Wells, aucun livre, pas le moindre, rien du tout, d'accord ?
    - Même pas Monsieur Pique-Nique
   - Non.
   - Les Comptes de Noël... C-O-M-P-T-E-S.
   - Je vous dit que non !
   - L'Etang difficile ?
   - NON !
   - Désolé, désolé... désolé de vous avoir dérangé.
   - Ce n'est rien.
   - Eh bien au revoir.
   - Au revoir.
   - Oh !
   - Oui...
    - J'allais oublier. Auriez-vous un exemplaire de Ranarby Budge ?
   - Non ! Je n'arrête pas de vous dire que nous n'avons rien d'Edmund Wells !
   - Mais ce n'est pas d'Edmund Wells. C'est de Dikkens.
   - Charles Dickens ?
   - Oui.
   - Vous voulez dire Barnaby Rudge, alors.
   - Non. Ranarby Budge. De Charles Dikkens. Avec deux k. Le fameux auteur néerlandais.
   - Non. Nous n'avons pas Ranarby Budge de Charles Dikkens, avec deux k, le fameux auteur néerlandais. Et pour gagner du temps, sachez que nous n'avons pas non plus Renard Bybudge de Darles Chickens, ni non plus Bernard Roger de Marles Pickens, ni même Réarmez Badges de Farles Wicken, avec cinq w et un q muet !!!!!!! Pourquoi n'allez-vous pas essayer la librairie d'en face ?
   - J'ai essayé. C'est eux qui m'ont envoyé ici.
   - C'est eux ?
   - Oui. Ah, juste une dernière chose.
   - S'il vous plaît, non...
   - Avez-vous les Extraordinaires Aventures du capitaine Gladys Stoutpamphlet et de son épagneul breton chez les Pygmées géants... le volume huit, s'il vous plait.
   (Longue pause et longs soupirs.)
   - Non. Non. Non. C'est étonnant, n'est-ce pas ? Nous avons pourtant beaucoup de livres, ici, nous en avons des milliers, mais là, non, non et non. Je vais devoir vous demander de vous en aller, monsieur.
   - Mais pourtant vous l'avez ce livre !
   - Nous ne l'avons pas !
   - Mais...
   - Et puis il est midi de toute façon, je ferme, je dois aller déjeuner.
   - Ah je vois... Argument de foireux...
   - Pardon ?
   - Je le vois le livre, là, derrière vous !
   - Comment ?
   - Il est là. Le Guide Olsen des oiseaux.
   - Le Guide Olsen des oiseaux ?
   - Oui.
   - Olsen, O-L-S-E-N ?
   - Oui.
   - Des oiseaux, O-I-S-E-A-U-X ?
   - Oui.
   - C'est un fait, il est là.
(Il le prend.)
   - C'est la version expurgée ?
   - Comment ?
   - C'est la version expurgée ?
   - LA VERSION EXPURGÉE du Guide Olsen des oiseaux ???!!!???!!!
   - Celles sans l'hirondelle ?
   - Celle sans l'hirondelle ?!?!?! Mais l'hirondelle est dans tous ! C'est un oiseau des plus communs !
   - Je ne les aime pas. Leurs nids me dégoûtent !
   - (Furieux.) Très bien, regardez l'hirondelle, je l'expurge sous vos yeux (La libraire déchire la page.) Il y en a d'autres que vous n'aimez pas ?
   - Je n'aime pas les rouges-gorges.
   - (En criant.) Le rouge-gorge, le rouge-gorge, le voilà, et hop (elle déchire la page), plus de rouge-gorge ! Plus d'hirondelles, plus de rouges-gorges : tenez, voilà VOTRE livre !!!!
   - Mais je ne vais pas acheter ça... Il est déchiré !
   - (Bruit particulièrement incohérent.)
   - Auriez-vous...
   - Allez-y, demandez-moi ce que vous voulez, j'ai plein de livres, j'ai tout ici, allez-y, allez-y...
   - La noix de coco va chez le coiffeur ?
   - Non, c'est bizarre, c'est bizarre, mais nous ne l'avons pas...
   - L’Évangile selon saint Gauche ?
   - Raté ! Essayez encore !
   - Ethel le petit raton laveur fait une étude de marché ?
   - Ethel... Oui, oui, nous l'avons ! Il est là-bas, il est là-bas, il est là, le voilà, le voilà !!!!! Il est là, c'est lui, voilà VOTRE livre alors vous le payez et bonsoir !
   - Je n'ai pas d'argent.
   - (Désespérée.) Un chèque, peut-être ?
   - Non plus, non. Je n'ai pas de compte en banque.
   - Attendez, voilà, voilà, je le paye de ma poche, voilà, et prenez ça pendant qu'on y est, tenez, c'est pour le taxi, prenez l'argent, le livre et filez prendre un taxi IMMÉDIATEMENT !
   - Attendez, attendez...
   - Attendez quoi ?
   - Je ne sais pas lire.
   (Prenant une bonne bouffée d'air et cherchant à rester calme.)
   - Vous ne savez pas lire... tout va bien... tout va bien... du calme... tout va bien... alors ASSEYEZ-VOUS ! Asseyez-vous ! Voilà, vous êtes assis confortablement ? Tout va bien ? Bon. (La libraire ouvre le livre.) "Ethel le petit raton laveur trottinait tranquillement près de la rivière un beau matin, lorsqu'il vit, au loin, un entrepreneur chargé d'une étude de marché..."




Publié par Wroblewski à 16:01
Sujets Bouquinerie comptera pas, Historiette

mercredi 1 mars 2017

Sacqueboute XII : Jay Jay Johnson


Comme promis à notre ami Dror, avec un peu de retard, mais avec un bonus. Ici on a J.J. Johnson + Kai Winding, dans leur duo fameux. Du bon. Enjoy !



- Treme

La Plèbe écoute tout le temps :

Jeudi 2 mars 2017 : Jazzlib' (jazz). Thème de la bi-mensualité : Une étape du côté du guitariste John Mc Laughlin. Le temps manquera évidemment de tout survoler, aussi les choses seront prises dans l'ordre avec en ouverture le splendide Extrapolation, qui fut son premier album en lideur qui date de 1969, avec Tony Oxley, Brian Odges, et le superbe John Surman au baryton. Avec évidemment la polémique sur le thème "Arjen's Bag", dont un certain Mike Raetledge a piqué absolument toute la structure harmonique et rythmique, y compris sur les premières mesures de l'exposé du thème. Mais en 1973, donc 4 ans après… Il s'agit bien-entendu du "Day'sEye" tiré du disque 1 de l'album 7 de "Soft Machine"… Mmhhhh, ils vont encore se faire des amis, à Jazzlib'...
When, where, how ?
Jazzlib' sur radio libertaire 89,4 FM en RP. Tous les 1er et 3e jeudis de 20:30 à 22:00.
Podcast ou téléchargement MP3, pendant un mois, sur la grille des programmes.
Cliquer sur le lien correspondant à la bonne date (Jazzlib'/Entre chiens et loups). Attention de bien vérifier que vous êtes sur le 1er ou/et 3e jeudi, vous avez, en haut à gauche, les semaines disponibles.

lundi 27 février 2017

Pics, encore.

"Oh ! la bonne chose que de vivre, disait−il ; on ne se doute pas du plaisir qu'il y a dans cet acte si simple : respirer ! Jamais les arbres ne m'ont semblé si verts, le ciel si bleu, les fleurs si parfumées ! C'est comme si j'étais né d'hier et que je visse la création pour la première fois."
Théophile Gautier, par ailleurs écrivain besogneux et poussif, et bourgeois effrayé pour qui les Communards étaient des « animaux féroces », des « hyènes » et des « gorilles », qui « se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages », donc ennemi de La Plèbe, mais tel n'est pas le propos aujourd'hui.- Le Capitaine Fracasse.

 
Prisonnier du côté obscur

      Il y a un peu plus de dix-neuf ans, quand ils ont arrêté les piqûres chauffantes et que j'ai commencé à y revoir un peu plus clair et à pouvoir sortir dans le jardin de cette merveilleuse clinique des Alpes Maritimes, j'aurais pu dire ça (les propos extraits du Capitaine Fracasse ci-dessus). Et le dire et le redire maintes fois par la suite, au fil des années, qui coulent si vite. J'en ressentais les effets décrits, mon sang nourri d'une vie nouvelle à chaque inspiration. Même si le monde était toujours à feu et à sang, qu'on punissait encore le tort de vivre en bidonville et ceci quel que soit la saison, moi je sortais de l'enfer, et ça, c'était un début. A nous deux le monde !

      Enfin libre d'être soi-même !

      Aujourd'hui, et ces alertes pollution permanentes nous le confirmeraient si la réticence à s'emplir les poumons, sinon de l'omniprésente pestilence, du moins de l'absence de toute brise parfumée par le luxuriant vivant végétal, même de manière très légère, ne nous le prouvait pas déjà suffisamment, il n'y a même plus de plaisir dans cet acte si simple : respirer !

      Il y a un an j'évoquais les pics-verts, aujourd'hui d'autres pics, noirs et gris.

Désormais, côté obscur, côté lumineux, même délét'air

      "Ca m'indiffère, disait le fasciste Drieu à l'ami consolateur qui lui rappelait qu'il y aurait d'autres printemps, d'autres jolies filles, je ne bande plus". J'ai envie de dire, en laissant du côté de mon jardin secret la fonction organique à laquelle fait référence Drieu : "ça m'indiffère, je ne hume plus". Le pire c'est que j'ai l'impression que je suis le seul que ça dérange. Toujours autant de bagnoles, dans les propos de mes collègues et voisins, nulle allusion à l'asphyxie régnante, et les gros pollueurs meurent en général encore dans leur lit. Ce doit être ma névrose. Après tout, si j'ai gardé ce souvenir de l'extrait du Capitaine Fracasse si longtemps en tête, c'est bien que quelque part j'ai un complexe d'étouffement. Est-ce lié aux descriptions que faisait maman des affres des asthmatiques, docteur ? Ou bien si c'est ce professeur de judo énorme, et CRS, qui se plaisait, quand certains stages excentrés lui permettaient de lâcher la bride à son sadisme, à prendre la crevette que j'étais en randori au sol à seule fin de l'écraser de tout son poids et de lui bloquer toute voie respiratoire jusqu'à la limite de la perte de conscience (il savait certainement que mes parents avaient un job de pédés de planqués intellos de gauche de merde ; et moi, j'avais déjà les cheveux longs). Et je suis particulièrement angoissé quand j'entends parler des techniques de pliage ou de clé d'étranglement qu'utilisent les policiers pour tuer de jeunes (ou vieux) noirs ou arabes. Bref, quelles que soient les raisons de cette supposée phobie, je crois bien que je vais devoir faire un deuil, accepter qu'aujourd'hui le poète olfactif par excellence qu'était Baudelaire ne pourrait exister, si ce n'est à décrire non plus une charogne animale se décomposant au bord de la route, mais la fumée noire d'un cul de camionnette si puante que sur le trottoir "vous crûtes vous évanouir".

     Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

     Le Printemps adorable a perdu son odeur !

     Charles Baudelaire.- Le Goût du néant.- In Les Fleurs du mal.

      Mais haut les cœurs ! il s'agit d'un anniversaire, il faut y croire, le vieux monde finira, d'ici là on va essayer d'aller un peu plus dans les reliquats de forêt trouver ce qui reste de goulées vertes. On va décroître ! Et combattre, comme des titans ! Je suis remonté là, chaud bouillant ! Prêt à faire un malheur, une rage, une pêche ! Retenez-moi, j'suis trop déter ! Tiens, si à cet instant on m'apportait une pétition, je vous jure que je crois bien que si vous ne me reteniez pas, je la signerais sans hésiter, tout de suite, paf ! sans même me soucier des conséquences !

vendredi 24 février 2017

Sacqueboute XI

   Pour cet épisode chers lecteurs, je vais vous mettre à contribution, car étant peu physionomiste et ne disposant pas de documentation assez pointue, n'ayant par ailleurs pas trouvé la vidéo du concert de Duke Ellington et de son orchestre en 1963 à l'Olympia à Paris, je ne suis pas certain que le tromboniste jouant dans le film ci-dessous est bien Lawrence Brown. A vous de me le confirmer, ou de me mettre le nez dans mon erreur.

   Le thème The Mooche (si vous trouvez le sens du titre, merci encore à vous - le glandeur ?) joué ici a été composé par Duke Ellington spécifiquement pour un de ses trombonistes, Joe Nanton (peut-être un jour ici..., peut-être que c'est lui sur la vidéo d'ailleurs...), comme il avait l'habitude de faire en tenant compte des points forts de ses musicos. Ce titre se prête effectivement parfaitement à la production d'un discours d'expression éléphantesque et de cocasserie plutôt burlesque.


   Pour vous aider, voici la photo du lascar (Brown). Si vous n'identifiez pas celui de la vidéo avec ça, franchement... :


   Vous remarquerez que dans son chorus (son solo), Brown (?) utilise une sourdine, comme une sorte de ventouse en caoutchouc. Grâce à cet accessoire, il produit tout un tas de sons rigolos, de distorsions de notes. Un effet wah-wah, mais aussi des sonorités rauques et grinçantes, comme si son instrument avait trop fumé. Ça a un nom : le growl, effectuée typiquement à la trompette, mais aussi, donc, au trombone, dans le style « jungle » joué par les orchestres du Duke à partir de 1925. Avec le trombone faut pas être manchot : une main qui tient l'instrument, une main qui tient la sourdine, et une main qui fait glisser la coulisse. Comptez vous même, et expliquez-moi comment il fait...

   Priviouzlyonne Sacqueboute :

- Treme

mercredi 22 février 2017

De bonnes idées

   Pourtant les idées n'étaient pas mauvaises...
   - construire les villes à la campagne ;
   - que les citadins participent aux travaux des champs ;
   - l'égalité ;
   - la fin du capitalisme ;
   - la fin de la médecine industrielle capitaliste et le retour à une médecine naturelle retrouvée dans les connaissances populaires ancestrales ;
   - récupération et détournement des technologies capitalistes pour les nouvelles activités des hommes libérés...

Vous commencez à deviner ? Hein ? La zone de non droit à défendre (et La Plèbe est un soutien inconditionnel de toutes les zones de non droit à défendre, et de leur prolifération ad libitum) de Notre Dame de Landes ? Bien tenté, mais non. Attendez ! Je n'ai pas dit le meilleur :

   - combustion de tous les billets de banque !

Alors ?... Dites-donc, vous êtes un peu bouchés, non ? Il s'agit du lumineux, rayonnant, merveilleux Kampuchéa démocratique !



   Qu'est-ce qui cloche ? Peut-être à chercher dans la notion d'idéologie, une vision du monde (Welt anschauung), qui se fige, se transforme en dogme (Weltanschauung), qui finit par être complètement le contraire de la réalité, un pur mensonge, soutien d'un pouvoir. Une forme de religion laïque, monde réellement renversé où le vrai est un moment du faux. Qu'on retrouve aussi bien chez les tueurs de masse à la Staline (assassiné par le complot des blouses blanches, je viens de l'apprendre, contrairement à la version officielle, quelques juifs voulant l'empêcher de battre Hitler dans les chiffres du génocide), Pot, Mao, Hitler..., que dans le marigot militant qui, lui, évidemment ne tue pas en ce moment, mais peut prétendre être une expression de la liberté quand tout prouve par ailleurs que des jeux de pouvoir et de propriété régissent l'orga. On pense évidemment à 1984, d'Orwell. D'ailleurs le fait que le parti des khmers rouges s'appelle Angkar m'a troublé : se sont-ils sciemment inspirés de l'Angsoc d'Orwell ?
   Dans les causes possibles de l'horreur déconcertante, il y aussi la brutalité des anciens maîtres, et le réalisateur l'évoque clairement, également. Ce qui est une des raisons de plus qui m'ont fait aimer ce film pénible et tendre. Et qui m'ont incité à le revoir.