Qu'apprends-je ? Chewie, mon chevelu de fiston étant allé voir Hôtel Transylvanie 3 avec sa grand-mère, son oncle m'avertit que la chanson du film est chantée par Camille Bertault. La voici.
Même si j'avais bien aimé Hôtel Transylvanie, ça commence à me soûler quand les épisodes s'ajoutent les uns aux autres à la Age de glace ou Shrek. Et je suis plutôt doucement agacé par cette propension qu'ont les adultes d'aller voir des dessins animés, ils en sont même presque plus friands que les mômes pour certains. Ça me fait toujours penser à cette phrase de Warren Buffett : "Il y a une lutte des classes, bien sûr, mais c'est ma classe, celle des riches, qui fait la guerre. Et nous gagnons." Tu m'étonnes, de nos jours, le prolétariat, au lieu d'aller à la réunion du syndicat ou piller une armurerie, selon le degré de radicalité, court voir La Reine des neiges 7. Ewen Cameron peut ranger ses électrodes, Pinochet ses chars d'assaut, Donald Rumsfeld ses frappes chirurgicales, Suharto ou Pot (pas de jaloux, un de droite, un de gauche) leurs massacres ciblés et de masse de même que Bachar el-Assad (rapprochons-nous un peu de l'actualité), les religieux leurs pipes d'opium et tout ce joli monde ranger au grenier leurs kits de torture, la classe potentiellement révolutionnaire, celle qui était censée secouer ses chaînes et cueillir "la fleur vivante" [Marx] rêve de mondes de Disney. Les masses sont infantiles, le peuple a 6 ans d'âge mental.
Mais je m'égare, peut-être Hôtel Transylvanie 3 est-il un bon film finalement, et puis en ce qui concerne Camille, il faut bien manger.
Pourtant la belle avait commencé avec des choses plus corsées, d'une sacrée virtuosité : reprendre au chant des chorus de grands jazzmen, dont le géant Coltrane, un peu dans le style des Double Six. Autant dire que notre nouvelle chanteuse de dessin animé est d'une autre pointure que, je sais pas moi, Vanessa Paradis par exemple (je me rends compte de l'indécence qu'il y a à citer ce produit ici en comparaison, veuillez m'en excuser).
On avait bien aimé son premier album, de musique à la fois savante et audible, compliquée mais facile d'accès.
Bon, à part ça vous avez vu Cro Man, de Nick Park ? Il paraît qu'il est chouette. Celui-là j'aimerais bien me le faire. J'en parlerai à Chewie.
Allez, une petite resucée des vacances, quand vous étiez nus sous la cascade a caresser voluptueusement vos formes de rêve avec une huile à la noix de coco.
1- Voltaire.- Les Questions de Zapata : absurdités des prétendues écritures saintes et fausseté du christianisme.
Rien à voir avec la révolution mexicaine.
Citation :61° Instruisez-moi pourquoi le Credo, qu'on appelle le Symbole des apôtres, ne fut fait que du temps de Jérôme et et de Rufin [cf. (4) - note du blogueur -], quatre cents ans après les apôtres. Dites-moi pourquoi les premiers Pères de l'Eglise ne citent jamais que les évangiles appelés aujourd'hui apocryphes. N'est-ce pas une preuve évidente que les quatre canoniques n'étaient pas encore faits ?
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XVIIIème siècle
Liens : (2) et (3).
2- Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut.- L'Art de péter.
Citation :Pisser sans péter, c'est aller à Dieppe sans voir la mer.
Mots clés :
XVIIIème siècle
Liens : (1) et (3).
3- Choderlos de Laclos.- De l'éducation des femmes.
De petits essais mineurs, Laclos est homme d'une seule œuvre génialissime. Mais bien que militaire, le gus est fort sympathique dans ces positions : clairement féministe si c'est possible pour un homme, et du côté de Rousseau contre Voltaire, en ce qui concerne l'état de nature, et le choix affectif pour lequel il opte entre l'indien beau, fort, bronzé, libre, heureux et possédant une connaissance totale de son milieu, et le tas de merde dans un bas de soie prétentieux et méchant adulant la civilisation ou l'histoire sinistre de l'oppression et de l'exil. Cela dit j'aime bien Voltaire quand il taquine le curé, il est drôle, convaincant, documenté : cf. (1).
Mots clés :
XVIIIème siècle
Liens : (1) (2) (6).
4- Jean-Christophe Rufin, de l'Académie française.- Le Collier rouge.
Il y a une tradition d’insulter longtemps l’académie puis, l’âge venu, d’y quémander une place. Les académiciens sont donc les seuls français qui crachent dans un fauteuil avant de s’y asseoir. Ils ne s’y assoient que pour faire sous eux, il est vrai : le crachat sert d’amorce.
Tony Duvert.
Encore un académicien, je m'en était déjà farci un il y a deux mois. Mais je ne l'ai pas trouvé trop mal, toutes réserves liées au fait qu'il fasse partie des 40 gâteux mises de côté évidemment, et il est très rapide à lire, ce qui est aussi un avantage. Je l'avais reçu en pub du Cercle Gallimard de l'enseignement : les vieux fichiers ont la vie dure... Mon frangin, qui apparemment connait bien cet écrivain, m'a envoyé la critique suivante, que je me permets de publier ici sachant qu'il ne lit pas mon blog. Il évoque ici ma brochette de lecture de thermidor : "Je n'ai lu que le collier rouge, dernier Rufin pour moi parce qu'autant avant j'aimais bien mais là il a commencé à m'agacer. Dans l'histoire dans l'histoire dans l'histoire, Stefan Zweig fait mieux, dans l'évocation de la grande guerre je préfère Céline et dans le genre histoire de toutous, il n'arrive pas au jarret de London." Assez sympa comme jugement, surtout par les auteurs évoqués, aussi variés que passionnants.
Citations :
- Alors, elle ne vous a pas dit qui était son père.
- Non.
- Elle ne s'en vante pas. Son père, voyez-vous était un juif allemand, proche de cette Rosa Luxembourg qui a été assassinée l'hiver dernier à Berlin. Il était membre de l'Internationale ouvrière. C'était un agitateur et un pacifiste forcené. Il a été arrêté et il est mort à la prison d'Angers. Il paraît qu'il était tuberculeux.
[...] [...]
- Combien de temps êtes-vous donc resté en permission ?
- Deux semaines. C'est bien trop peu. Mais les livres que je n'ai pas pu lire, je les ai emportés.
- Il n'en tient pas beaucoup dans un barda.
- J'en ai pris trois.
- Lesquels ?
Morlac se redressa pour donner les titres, comme s'il annonçait les Evangiles.
- Proudhon, Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste.
Mots clés : celle que j'préfère / action révolutionnaire internationaliste /
Liens : (5) et (9).
5- Agatha Christie.- Mr Brown.
Comme vous le savez, je me refais la série, en bouchant les trous éventuels, et dans l'ordre, maniaque dépendant que je suis. Peut-être nostalgie aussi de l'innocence et de la passion émerveillée du grand jardin du Morvan privatisé par un autre aujourd'hui. C'est donc son deuxième.
Peut-être l'ai-je déjà lu, mais plus le souvenir. En tout cas, petite surprise, ce n'est pas un whodunit, mais plutôt un genre de comédie d'espionnage, et complotiste (travaillisto-bolcheviko-irlandorépublicano-criminel) qui plus est. Ce genre n'est pas le sien, c'est assez mauvais. Évidemment c'est plutôt réac, et même si un personnage concède qu'il y a des révolutionnaires honnêtes, il précise aussitôt que ceux-ci sont les marchepieds des ambitieux despotiques incarnations du mal. Cela dit, même si le terme d'honnêteté reste un peu limité au domaine moral, les anarchistes et autres ultra-gauches pourraient dire avec raison sensiblement la même chose.
Citation :
- [...] Un tel déballage ne manquerai pas de rameuter tous les Travaillistes. Or, un gouvernement travailliste dans la situation actuelle poserait de graves problèmes à l'économie britannique. Mais tout ceci n'est rien à côté du vrai danger.
"Peut-être avez-vous lu ou entendu dire que l'agitation ouvrière actuelle serait commanditée par les bolcheviques ?
Tuppence acquiesça.
- Eh bien c'est exact. L'or bolchevique afflue dans ce pays dans le seul but de déclencher la révolution. Et il existe un homme dont personne ne connaît le vrai nom et qui travaille dans l'ombre, pour son propre compte.
Si les bolcheviques sont derrière l'agitation ouvrière, lui, il est derrière les bolcheviques. Nous ignorons qui il est, mais il se fait appeler d'un nom passe-partout, "Brown", et une chose est certaine : c'est le plus génial des criminels de notre époque. Il contrôle une organisation qui fonctionne à merveille, il a des espions partout. Pendant la guerre, toute la propagande pacifiste et défaitiste a été orchestrée et financée par lui.
- C'est un Allemand naturalisé ? demanda Tommy ?
- Pas du tout, j'ai de bonnes raison de croire au contraire qu'il est anglais. Il était pro-Allemand comme il aurait été pro-Boer. [...] Il y a autour de ce projet de traité un point que nous n'avons pas encore éclairci. La menace que nous avons reçue est sans ambiguïté : l'extrême gauche a carrément déclaré que le document était entre ses mains et qu'elle avait l'intention de le rendre public du jour au lendemain. [...] Mais le gouvernement envisage un grand coup pour contrecarre toute menace de grève. [...] Cependant si le projet de traité remonte à la surface, nous somme perdus. L'Angleterre sombrera dans l'anarchie.
Vivement !
Mots clés : celle que j'préfère
Liens : (4).
Pas de jaloux : version métal.
6- J.-B. Jeener.- Les Chemins de l'Amour.
Extrait de la quatrième de couverture (le plat verso, dirait le Tenancier), à propos de l'auteur, J.-B. Jeener (?) : "Ses fines analyses de l'amour - d'où les tempêtes charnelles ne sont pas exclues - ressortent d'une longue filiation : Laclos [cf. (3), note du blogueur]... Maurois... Chardonne !" Je ne sais pas pour Maurois et Chardonne, mais concernant Laclos, je trouve que le rédacteur de cette apéritive notice exagère un tout petit peu.
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y en a pas
7- Lawrence Block.- Les Péchés des pères.
J'ai décidé de me faire la série des Matt Scudder, il y a longtemps que j'en avais envie, parce que ce détective est alcoolique abstinent et fréquente une association d'anciens buveurs (enfin dans les trois premiers romans il picole encore), et que mon meilleur ami est dans le même cas. Un pote dans ce cas également m'avait raconté un passage d'un volume qui m'avait fait marrer. Scudder je crois, héros et narrateur, devise : "Dans chaque alcoolique il y a un monstre qui sommeille. Et c'est pour ça que les réunions d'Alcooliques Anonymes sont si nécessaires pour eux : elles sont tellement chiantes, que si le monstre se réveille à un moment, il se rendort aussitôt" (de mémoire et par la bande). Bon, c'est du petit polar qui se lit bien, un peu freudien, avec une séquence de baston pour les amateurs de virilité testostéronée, mais rien de transcendant a priori pour le moment.
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La grosse pomme
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8- Donald Westlake.- Histoire d'os.
Je poursuis la série du ténébreux Dortmunder par l'excellentissime Westlake, vous êtes au courant maintenant. Que c'est drôle ! J'en ai profité pour me rencarder sur la géographie de New York, comment c'est foutu, à quoi correspondent ces noms rencontrés des milliers de fois : Broadway, Manhattan, Brooklyn, le Bronx, le Village, le Queens, Central Park, Harlem l'East River, l'Hudson, Long Island, le New Jersey, l'Etat de New york... Depuis le temps... Je commence à situer un peu tout ça maintenant, merci Donald (et aussi Lawrence) et Wiki. Allez, un petit jeu facile, mais auquel je n'aurais pas su répondre il y a trois semaines : quelle est la particularité géographique du Bronx par rapport aux quatre autres arrondissements de New York (Manhattan, Brooklyn, Queens et Staten Island ?
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La grosse pomme
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9- Tiburcio Ariza / François Coudray.- Les GARI (Groupes d'Action Révolutionnaires Internationalistes) : 1974, la solidarité en actes.
Quand on exécute au mois de mars
De l'autre côté des Pyrénées
Un anarchiste du Pays basque
Pour lui apprendre à se révolter
Des zigs d'attaque et pleins d'tactique
Nonobstant la bile des bégueules
Par l'rapt, la bombe, l'vol et l'éthique
Du garrot desserrent la sale gueule.
D'après Renaud "I kissed a cop" Séchan.
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action révolutionnaire internationaliste
[...] Il faut m'excuser. Un séjour en prison de près de quatre mois vous fait oublier un peu les usages. Est-ce que vous avez été en prison ?
MAILLARD
Pourquoi aurais-je été en prison ?
VALORIN
Sait-on jamais... En tout cas, je pense que les hommes appelés à en juger d'autres devraient avoir fait un stage de deux ou trois mois en prison. Faute d'y être passés, ils ne peuvent pas savoir à quoi ils condamnent des accusés. Il est vrai qu'à ce compte-là, il leur faudrait tâter aussi de la guillotine. A propos, ça vous fait tellement plaisir lorsque vous réussissez à envoyer quelqu'un à la guillotine ou au poteau d'exécution ?
Bon, depuis l'abolition de la peine de mort cette pièce a un peu vieilli, mais sa satire féroce de la Justice en général et de la corporation des procureurs en particulier reste malgré tout savoureuse : on a vraiment l'impression que l'auteur s'est juré de niquer toute la magistrature debout !
- Patricia Hishsmith.- Ripley s'amuse.
Une merdouille comme Wrob les aime, surtout l'été, on se fait plaisir sans trop se prendre la tête. Cette fois notre ami Ripley, peut-être lassé d'assassiner des culs cousus d'or, manipule un artisan plutôt poussif, besogneux et mal argenté, affecté d'une leucémie qui plus est. Moins sympathique de sa part, mais où cela va-t-il mener ?...
Comme vous le constatez, Wrobly baisse, baisse... Deux livres dans le mois. Heureusement il va consacrer les quelques semaines à venir à roupiller et bouquiner. Vivement !
Marcel Aymé se réfère ici à la tradition régionale de la maison dite "en bois de lune", que l'on retrouve curieusement, de nos jours, en Colombie, à Medellin. On appelle ainsi "invasions" des "terrains municipaux sur lesquels s'installent, sans autorisation, les nouveaux arrivants en ville, y construisant en une nuit le plus possible de «maisons»" (Le Monde diplomatique, avril 1996, p.9).
Michel Lécureur
Autour d'une table brinquebalante au lieu dit Le Maquis, la discussion court sur les gecedonku turcs, des bidonvilles installés illégalement en une nuit, la loi ne s'appliquant pas entre le coucher du soleil et le matin. Ces auto-constructions forment des quartiers entiers, qui témoignent de la combativité d'habitants n'ayant plus rien à perdre, sauf leur logis du jour.
Dans son roman Contes de la montagne d'ordures, Latife Tekin raconte que l'un de ces gecedonku a été 37 fois détruit par les autorités et remonté opiniâtrement pendant 37 nuits suivantes. Jusqu'à ce que les bulldozers et les officiels lâchent l'affaire. Belle victoire littéraire de la ténacité et de la taule de fortune.
Nicolas de la Casinière
Le samedi suivant, vers 8 heures du soir, au retour des champs et après avoir dîné de pain et de fromage, Arsène et Urbain quittèrent la ferme avec une voiture chargée de briques
, de tuiles, de pièces de bois et d'autres matériaux de construction. Elle était si lourde que le cheval eut de la peine à démarrer. Arsène, qui avait depuis longtemps passé commande au charpentier et au menuisier, ne s'était décidé que l'avant-veille à faire connaître chez lui ses projets. Il s'agissait de bâtir une maison à Urbain sur le terrain communal de la Reveuillée. A Vaux-le-Dévers, l'usage accordait à tout homme sans toit, qu'il fût résident ou étranger, le droit de construire une maison sur les terrains communaux, et les jouissances et prérogatives de propriétaire, pourvu qu'elle fût élevée en une seule nuit.
Cette condition n'était pas seulement une précaution restrictive. Elle servait aussi d'alibi à la commune, car on ne saurait, sans honte, aliéner une partie de son bien, même en faveur d'une personne sans abri. Lorsqu'une maison venait de se bâtir dans la nuit, la commune n'avait pas à se reprocher la faiblesse d'un abandon charitable. Elle se trouvait en face d'un fait accompli. Arsène avait choisi un bout de pré communal en bordure de la route, à une centaine de mètres de chez Mindeur. Urbain pourrait apercevoir, à travers les arbres, la maison où il avait travaillé pendant trente ans.
Le choix de l'emplacement offrait aussi l'avantage de contrarier les Mindeur qui avaient l'habitude d'y lâcher leurs cochons.
Dans l'ensemble, la famille avait accueilli fraîchement la décision d'Arsène. On y voyait une hâte indécente et presque injurieuse pour le vieux. On avait l'air de lui forcer la main, comme si l'on craignait de le voir s'incruster à la ferme. C'était d'autant plus gênant que Louise n'avait cessé de répéter au vieux que son départ ne pressait pas, qu'il eût à prendre son temps pour se préparer à une nouvelle existence et qu'il trouverait toujours à la ferme le vivre et le couvert.
Cette mise en demeure soudaine la vexait et la chagrinait. En outre, on trouvait saugrenu l'idée de construire une maison de quatre sous, nécessairement réduite, alors qu'il y avait à Vaux-le-Dévers plusieurs maisons à louer où, moyennant une faible dépense, Urbain trouverait plus d'espace et de commodités. A toutes ces objections, ouvertement formulées, Arsène n'avait pas cru devoir opposer ses raisons et s'était borné à déclarer : "Ce qui est décidé est décidé. Si la maison ne lui plaît pas, il sera toujours libre d'aller s'installer ailleurs."
Victor, de la fenêtre de la cuisine, assista au départ de la voiture avec une muette indignation. Il s'interdisait de prêter la main à ce qu'il considérait comme une exécution inique, vexatoire, et plus encore, une sottise. Depuis l'avant-veille, il ne s'était pas fait faute d'éclairer Urbain sur les sentiments qui incitaient Arsène à cette entreprise et les inconvénients matériels qu'elle offrait. A plusieurs reprises, il l'avait pressé de se déclarer fermement contre le projet.
Le vieux n'avait pas répondu. Pourtant, lui aussi, et plus que personne, il était hostile à l'entreprise. La maison elle-même lui importait peu. Il ne s'arrêtait pas à en peser les avantages et les inconvénients. Mais l'empressement d'Arsène à l'écarter de la ferme et surtout sa constance dans la dureté emplissaient son cœur d'amertume. En pensant aux soins et à la tendresse qu'il avait prodigués au garçon dès son plus jeune âge, il lui semblait avoir donné son affection à un monstre. Il se disait qu'il eût mieux fait d'aimer un chien.
Arsène menait le cheval par la bride. Il n'y avait pas plus de trois cents mètres à marcher. On apercevait le buisson d'églantines poussé au bord du terrain, près de la route. Urbain suivait à côté de la voiture, les yeux fixés sur la silhouette courte et puissante du garçon au cœur sec. Sans lui, pensait-il, nul n'aurait jamais songé à le renvoyer, et il eût fini ses jours là où s'était écoulée une moitié de sa vie. Urbain n'avait jamais ignoré que le jeune maître fût dur, mais jusqu'alors, il avait cru à son amitié, et sa désillusion lui était plus douloureuse que l'idée de la séparation et de la solitude. Tout à l'heure, dans l'écurie, en posant le harnais sur le dos du cheval, et comme Arsène s'approchait pour lui donner un coup de main, il avait failli lui demander pourquoi il lui en voulait, mais sa fierté l'avait étranglé.
Il faisait encore jour, mais comme le soleil était couché, on pouvait se mettre au travail. Jouquier, le maçon, venait d'arriver avec une voiture à bras transportant ses outils et des sacs de chaux. Son fils devait le rejoindre dans la soirée. Le maçon promenait déjà son mètre pliant sur le terrain et plantait des jalons dans la terre.
La maison d'Urbain devait se composer de deux pièces, l'une regardant la route et les haies, l'autre la rivière. Arsène avait voulu que la façade vint s'encadrer entre un frêne et un cerisier distants de huit à dix mètres. Comme le temps était mesuré, on avait décidé d'économiser sur la maçonnerie qui était le travail le plus long et de multiplier les ouvertures. Chacune des pièces aurait deux grandes fenêtres que le menuisier n'aurait qu'à poser le moment venu. Les murs seraient constitués par une forte ossature de bois, la brique comblant les intervalles.
La première besogne fut de creuser quatre trous afin de planter les montants qui soutiendraient la carcasse aux quatre coins de l'édifice. Ayant dételé le cheval qui rentra seul à la maison, le vieux, plein de rancœur, se mit à creuser avec la conscience qu'il apportait à toute espèce de besogne. La terre n'avait jamais été remuée, sinon en surface par les cochons de Mindeur, et la sécheresse de l'été l'avait encore durcie. Pendant qu'Arsène et Urbain piochaient, Jouquier creusait une rigole le long d'un cordeau tendu entre les trous.
Comme il s'agissait d'une construction légère, les fondations devaient être peu profondes. Le menuisier et le charpentier arrivèrent ensemble avec une voiture chargée de pièces de charpente, de fenêtres, de portes et de planches. Sans prendre le temps d'un bonjour, ils se mirent à décharger en rangeant les pièces dans un ordre commode et profitèrent du reste de jour pour procéder à certains assemblages. Pressés par l'heure, les six hommes travaillaient en silence, sauf Jouquier qui s'emportait contre le retard de son garçon.
"Vous verrez que ce feignant-là, il sera resté à traîner chez Judet. Un samedi soir, il n'y a plus moyen de les tenir, à présent." Quelques curieux s'arrêtaient au bord du chemin et, gênés d'être eux-mêmes inactifs, s'éloignaient presque aussitôt. Beuillat vint offrir ses services à Arsène, mais sans chaleur et en ayant soin de faire observer qu'il n'était pas en tenue de travail. Arsène déclina et, profitant d'une minute où ils se trouvaient un peu à l'écart des autres, lui dit à mi-voix : "Demain après-midi à cinq heures à l'étang des Noues, près du déversoir." Beuillat n'était venu que pour s'assurer de ce rendez-vous.
"Ça m'aurait fait plaisir de vous aider, dit-il, mais je n'insiste pas."
Les Mindeur étaient à table et voyaient le chantier par la fenêtre de la cuisine. Ce n'est pas nos affaires, disait Noël, mais lui-même ne pouvait s'empêcher de surveiller les progrès des travaux. La carcasse de la façade était déjà ébauchée et se dressait comme un portique dans la lumière du soir. Armand espérait que la bâtisse s'écroulerait avant peu et peut-être sur la tête d'Arsène.
"Et d'abord, ils ont vu trop grand. Avant qu'il soit jour, je suis sûr qu'ils n'en auront pas seulement fait la moitié.
-
S'ils vont de ce train-là, fit observer Juliette, je croirais plutôt que leur maison, elle sera finie au milieu de la nuit.
- Toi, quand il s'agit de parier pour Arsène, tu n'es jamais en retard. Mais ce n'est pas de le regarder avec des yeux de carpe qui l'avancera.
- Finie ou pas, dit Noël, c'est du pareil. Personne qui viendra chicaner là-dessus. Il y a trois ans, je me rappelle quand le magnin a bâti la sienne, il y avait juste deux murs debout au soleil levé. On n'a pas été lui chercher des poux dans la tête.
-
Ca se peut, répliqua Armand, mais moi, je suis citoyen de la commune, et si tout n'a pas été fait comme il faut, je ne me gênerai pas de réclamer. A chacun son droit. S'ils veulent nous empêcher de mettre nos cochons dans le terrain, qu'au moins ils fassent leur travail comme ça se doit. Autrement, ce serait trop commode. Je ne vois pas pourquoi j'irais faire un cadeau à Arsène. Il ne m'en fait pas lui.
- Tu me feras le plaisir de rester tranquille. On aurait bon air d'empêcher Urbain de se faire un logement. Moi, ça ne me gêne pas qu'il vienne là.
-
Vous ferez comme vous voudrez, mais moi, j'empêcherai qu'on vole la commune. Et il faudra bien que les autres m'écoutent et me donnent raison."
Noël faillit s'emporter, mais Juliette lui dit avec un air de quiétude qui mit son frère en fureur :
"Laissez donc, papa, la maison sera sûrement finie demain matin. Il en sera de s'être monté la tête pour rien."
Germaine était restée étrangère à la dispute et le regard de ses beaux yeux de vache ne quittait pas la fenêtre.
La vue de tous ces hommes s'affairant à portée de voix lui avait mis le sang en mouvement. Vers le milieu du dîner, elle ne put tenir sur sa chaise.
"Il me semble d'avoir entendu rejinguer le cheval dans l'écurie, répondit-elle à une question de sa mère. Je vais voir s'il ne serait pas détaché.
- Reste à ta place", ordonna le père.
La dévorante se laissa retomber sur sa chaise. La poitrine se gonfla jusqu'au milieu de la table et exhala un soupir qui rabattit une moustache de Noël contre son oreille et alla dresser les poils du chat dans un coin de la cuisine.
Le charpentier avait pris la direction des travaux, distribuant et coordonnant les efforts. La disposition des pièces de bois qui formaient l'ossature des murs relevait de sa spécialité. Bien qu'elle eût été prévue, calculée, elle laissait place à l'inspiration et posait à chaque instant des problèmes. Pendant qu'il mettait les éléments en place et les ajustait, le menuisier clouait, rognait des ais, enfonçait des coins. Jouquier garnissait les intervalles de briques et de mortier. Arsène et Urbain faisaient besogne de manœuvres, apportant les matériaux à pied d’œuvre, creusant des trous et modifiant, selon les besoins, l'inclinaison des phares à acétylène.
Belette arriva vers 10 heures et s'employa utilement à l'éclairage en se transportant avec un phare sur tous les points du chantier où on la réclamait. En se déplaçant dans la nuit noire, le faisceau de lumière blanche faisait brusquement surgir un homme dans le champ des projecteurs, ou découvrait de l'autre côté de la route des gerbes de blé alignées sur le chaume. Belette prenait plaisir à ces revanches sur la nuit et était tentée de suivre sa fantaisie, mais les hommes n'avaient égard ni à son sexe, ni à sa jeunesse et la rappelaient à l'ordre en jurant mille dieux.
Peu après son arrivée, on entendit un énorme galop de savates sur la route et Germaine Mindeur déboucha dans la lumière des phares qui la laissa d'abord éblouie. Elle s'était arrêtée court, mais ses yeux clignotants cherchaient déjà une proie. La poitrine et la croupe se donnaient un mouvement lent qui prenait de l'amplitude. Arsène, occupé avec Urbain à porter un lourd poteau, mesura le danger. Il eut l'inspiration de confier son fardeau à la dévorante et lui demanda de le remettre aux mains du charpentier. Elle prit le poteau à deux mains, équilibra habilement la charge et s'ébranla d'un pas ferme et prudent.
Ses ardeurs étaient déjà assoupies. Lorsqu'il exigeait une grande dépense musculaire, le travail la fascinait. Arsène n'eut pas besoin de lui proposer d'autres tâches. Elle se mit aux ordres du charpentier et, ne sachant plus pourquoi elle était venue, abattit le travail de plusieurs machines à vapeur. Certains problèmes de mise en place s'en trouvèrent notablement simplifiés. Les hommes s'en émerveillaient. Belette s'oublia plus d'une fois à considérer la poitrine qui lui arrachait des soupirs d'envie.
Urbain s'était laissé prendre à la fièvre des ses compagnons et en oubliait sa rancœur.
Comme les autres, il jouait contre l'heure et contre la nuit et, les nerfs tendus par la course, ne pensait plus qu'à gagner le pari. Le sens et la destination de l'entreprise s'étaient presque effacés de son esprit. Pourtant, à plusieurs reprises, il lui arriva de s'arrêter en face de la maison pour en avoir une vue d'ensemble. Dans la lumière des phares, l'ébauche se précisait, prenait forme. Il en éprouvait chaque fois un léger saisissement et se remettait à l'ouvrage avec le sentiment confus et fugitif qu'un changement s'opérait dans sa personne. Peu à peu, un lien semblait se nouer entre la maison et lui.
Il était plus d'11 heures quand René Jouquier, le fils du maçon, arriva sur le chantier. Il avoua sans la moindre gêne s'être attardé chez Judet en nombreuse compagnie et comme son père le lui reprochait en termes vifs, il répondit que pour avoir passé deux heures au café, il ne serait pas plus pauvre le lendemain. En effet, le maçon n'avait pas voulu que ce travail de nuit lui fût payé. Et le charpentier et le menuisier ne l'avaient pas voulu non plus. Il ne s'agissait pas seulement d'un service amical, mais encore d'un pari tenu en commun. Une rétribution n'aurait pas été dans l'esprit de cette course contre le temps et la victoire escomptée eût paru moins belle.
La réflexion du garçon parut à Jouquier si indécente qu'il lâcha sa truelle et se jeta sur lui en criant cochon, tu me fais honte. Mais le charpentier fut assez prompt pour l'empêcher de se faire justice.
"Demain matin, dit-il à Jouquier, tu lui flanqueras la correction qu'il mérite. Mais pour ce soir, on n'a pas le temps.
- C'est bon, acquiesça le maçon en reprenant sa truelle. Mais tu vas me foutre le camp, tout de suite. Ici on est tous des gens qui savent les manières. Un goret, on n'en a pas besoin. Hors d'ici, mal poli."
Le garçon s'effaça dans la nuit, le temps de laisser s'apaiser la colère paternelle, et quelques minutes plus tard, revint furtivement prendre sa part de l'effort. Jouquier voulut bien ignorer sa présence jusqu'à ce qu'il se fut racheté par un zèle persévérant. L'apport d'une deuxième truelle se fit heureusement sentir. La maçonnerie montait plus vite entre les intervalles de bois, et la carcasse des murs prenait corps. A 1 heure du matin, les travaux étaient assez avancés pour que le charpentier se désintéressât des murs et amorçât la mise en place de la charpente. Arsène distribua des casse-croûte et fit circuler des bouteilles de vin.
La pause ne dura pas plus de cinq minutes, mais on s'aperçut que Germaine Mindeur en avait profité pour s'enfuir en emportant le fils du maçon. Il avait suffi de ce court répit pour que la dévorante, échappant à la fascination du travail, sentît se réveiller ses ardeurs. Heureusement, le garçon, à la faveur de la nuit, put s'échapper au bout d'un quart d'heure et reprendre la truelle. Cette fois, Jouquier ne lui fit aucun reproche. On ne saurait reprocher à personne d'avoir été surpris et roulé par la tempête. Quoique inassouvie, Germaine vint reprendre sa place au chantier.
Quand le ciel commença à blanchir sur la forêt, les maçons en avaient fini avec les murs extérieurs et travaillaient à la cloison intérieure. Ayant déjà mis en place les fenêtres et les persiennes, le menuisier posait les serrures des portes. Sur le toit, il restait à consolider l'assemblage des pièces de charpente. Le charpentier y mettait la dernière main. Arsène clouait les lattes où devaient s'accrocher les tuiles de la toiture. On avait encore une heure devant soi jusqu'au lever du soleil. La surface à couvrir n'était pas grande, mais Arsène avait fait choix de petites tuiles plates qui faisaient nombre à la rangée.
Il fallut mettre quatre couvreurs au travail. Les autres faisaient la chaîne pour passer les tuiles. A cheval sur l'arête faîtière, et retroussée jusqu'au haut des cuisses, la grande Mindeur recevait les charges de tuiles que Jouquier lui tendait du haut de l'échelle et les distribuait entre les quatre compagnons. La besogne allait vite, mais le ciel se dorait déjà sur les bois, la rosée brillait sur les haies, sur les chaumes, et un merle se mit à siffler. Chez les Mindeur, Armand apparut à la fenêtre de la cuisine, tenant ostensiblement sa montre à la main, prêt à accourir et à constater, le cas échéant, que la maison n'était pas achevée au lever du soleil. L'un des arbres qui l'encadraient lui dissimulant une partie du bâtiment, il sortit pour en avoir une vue plus complète et faillit s'étrangler de rage en découvrant au sommet du toit, les cuisses de sa sœur, toutes ruisselantes des feux de l'aurore.
La dernière tuile posée, les compagnons ramassèrent leurs outils et s'éloignèrent sans donner seulement un coup d’œil à la maison. Aussi fraîche que si elle fût sortie de son lit et ne comprenant pas qu'ils étaient exténués, la dévorante leur emboîta le pas. Arsène, resté seul sur le toit, entendait résonner son grand rire gourmand. Finis donc, grande salope, gémissaient les hommes avec des voix dolentes. Belette, titubant de fatigue, cheminait vers la ferme et la voyant si chétive et frileuse dans la lumière de l'aube, il fut pris d'un remords et d'une tendre inquiétude. Lui-même était harassé, les membres gourds, et le froid du petit matin le fit frissonner. Comme il mettait le pied à l'échelle, il vit le soleil émerger derrière la ligne des bois dans un ciel de rose et de paille. Tous les oiseaux chantaient. Une cheminée se mit à fumer au milieu du village.